L’argent, sa vie, sa mort : des salaires des footeux aux legs et donations

Social en vrac n°20 Dans ce Social en vrac, sont évoqués : les bénéfices de Total, les salaires exorbitants des joueurs de foot, les petits traficotages de François Lenglet sur les indemnités de chômage, les appels discutables aux dons et aux legs par les fondations, et le livre érudit de Jean-Claude Carrière L’argent, sa vie, sa mort… 

Social en vrac n°20 

Dans ce Social en vrac, sont évoqués : les bénéfices de Total, les salaires exorbitants des joueurs de foot, les petits traficotages de François Lenglet sur les indemnités de chômage, les appels discutables aux dons et aux legs par les fondations, et le livre érudit de Jean-Claude Carrière L’argent, sa vie, sa mort…

 

Un drame Total

Le résultat net du pétrolier Total a reculé en 2013 : il n’est « que » de 8,4 milliards d’euros (et encore, après ajustement, il est de 10,7 Mds). J’ai l’habitude de dire, pour donner un ordre d’idée, que cela représente le montant du RSA, versés à près de 2 millions de foyers et bénéficiant à 4 millions de personnes. Pour être plus précis encore, cette somme perçue par quelques actionnaires c’est l’équivalent de 1000  € que percevraient 10 millions de foyers français. Pas rien !

 

Ibrahimović à 800 000 € nets par mois

Gains_foot.jpg Le Parisien [montage YF]

Dans quel monde vivons-nous ? Fin janvier, on apprend que Laurent Blanc, entraîneur du PSG, percevra 500 000 € bruts par mois, soit 6 millions par an (contre 35 000 € mensuels lors de son engagement). J’ai cru au début à une erreur de mon journal. Aucun débat sur le sujet, cela passe comme lettre à la poste. Le Parisien révèle ensuite, le 8 février, que Zlatan Ibrahimović perçoit 800 000 € nets mensuels (avant impôts). Une paille à côté de Falcao qui gagne lui 1,2 million d’euros par mois (sans impôt, il évolue à Monaco). Une kyrielle de joueurs empochent de 100 à 300 000 €, tranquillement. Certains inconnus du grand public. Kurzawa, à Monaco, est un des plus misérables : 20 000 € par mois, pour taper dans un ballon. Seule consolation pour le citoyen de base : les clubs français vont payer 75 % d’impôt pour les joueurs dont les revenus annuels dépassent un million d’euros. Plus sérieusement, quel impact sur la société a ce genre de révélation ? Une incitation à des jeunes des banlieues à devenir footeux ? Un regret des chirurgiens à la pointe qui sauvent des vies humaines avec des salaires qui ne représentent même pas une journée de salaire d’une star du ballon rond ? Ou une bonne conscience à des PDG du CAC 40 qui gagnent autant ou à peine moins, ou à quelques élus qui, pour le moment encore, peuvent cumuler jusqu’à au moins16 000 € mensuels. Une misère !

 

France 2, et les petites manipulations de François Lenglet

François Lenglet, connu pour ses graphiques et son discours néo-libéral, n’hésite pas à traficoter les chiffres. Au cours de l’émission Des paroles et Des Actes du 16 janvier, il a voulu démontrer que la France était la plus généreuse en matière d’indemnités chômage. Et de montrer un tableau où il était indiqué que l’indemnisation maximale était de 7092 € mensuels. Sans préciser que c’était en brut et sans que personne sur le plateau ne le corrige. Le montant net est de 6230 € (seules quelques centaines de personnes en bénéficient) : c’est ce qu’un sujet de France 2 donnera comme chiffre deux jours plus tard, comme si, à la rédaction du journal, on n’appréciait pas ces petites manipulations. On peut toujours estimer que ce montant est trop élevé, mais pourquoi chercher à tromper ainsi le téléspectateur ?

DPDA6.jpg France 2 le 16 janvier [capture d'écran]

François Lenglet, qui cherche à passer pour un économiste (ce qu’il n’est pas, il est de formation littéraire), n’a cessé de prôner une politique d’austérité, jusqu’au jour où, sur France 2 (le 3 novembre 2013), il proclame qu’il « faut changer de politique », car « on ne peut attendre aucun résultat d’une politique d’austérité dangereuse ». Quelques semaines plus tard (17 décembre), il proclame qu’il faut baisser les salaires. Est-ce un journaliste qui parle, un conseiller politique, on ne sait ? En septembre 2012, alors que Sanofi licenciait après avoir fait 5 milliards d’euros de bénéfices, François Lenglet en « révélait » la raison : la faute n’incombait pas aux actionnaires mais au gouvernement de gauche qui avait pris des mesures fiscales qui ne pouvaient que déplaire à ces actionnaires, qui réagissaient ainsi « coup pour coup ». Il y aurait un catalogue à établir de ses petits commentaires suivis d’un sourire beat : citons simplement son affirmation le 26 janvier selon laquelle le pacte de responsabilité ne créera pas d’emplois. Plus fort que le Medef.

 DPDA5.jpg France 2 [capture d'écran]

[François Lenglet est l’auteur d’un ouvrage, publié en 2013 chez Fayard, intitulé La fin de la mondialisation, dans lequel il s’en prend sans surprise à l’Etat-providence qui n’est pas sa tasse de thé. Mais il y fait preuve d’un protectionnisme qui n’a aucun rapport avec ce qu’il professe à l’antenne. C’est peut-être l’effet de la starisation : tenir plusieurs discours pour ratisser large.]

 

Legs à la Fondation de France

Depuis plusieurs semaines, la Fondation de France incite, par publicité à la radio, les personnes âgées à léguer leurs biens à la Fondation de France. Evidemment, ce n’est pas si trivial : c’est une invitation à transmettre « vos convictions, votre énergie ». On entend une petite dame à la voix chevrotante dire à son petit-fils, qui s’étonne qu’elle pense à ce qu’il adviendra après sa mort, que « ce serait bizarre de ne pas y penser ». Et de le rassurer : elle n’a pas oublié ses petits-enfants mais elle a fait un legs. Sur son site, la Fondation dit que le plus petit legs est de 150 € et le plus gros de 120 millions d’euros, et qu’elle propose des modèles de testaments. Elle propose également aux personnes qui n’ont pas d’héritiers à la nommer légataire universelle : elle pourra léguer à des particuliers désignés par l’auteur du testament, à condition … qu’au moins 60 % du legs global lui reviennent (sur lesquels seront prélevés les droits et le passif s’il y en a un). A peine a-t-elle fini sa campagne publicitaire à la radio qu’une autre fondation enchaîne, pour ne pas rater le coche, pour sa collecte en faveur de la recherche médicale. Puis ce sera les Orphelins d’Auteuil…

 

La SPA, quant à elle, est fort efficace pour récupérer les legs des petites dames mortes avec toute l’affection de leur chien-chien. Au point que parfois l’on s’entredéchire dans cette honorable institution quand le national veut récupérer un bien important accaparé par une association locale. Donc, on ne voit pas pourquoi la Fondation de France ne pourrait pas bénéficier de la générosité testamentaire. Sauf que cet appel public est gênant : on connaît la vulnérabilité de personnes très âgées qui peuvent se laisser attendrir par ce type de proposition, au détriment de leurs proches. Elles sont d’ailleurs régulièrement sollicitées par des organismes caritatifs, lors des appels aux dons. Certaines personnes, ayant des difficultés à gérer leurs comptes, sont amenées à donner plusieurs fois dans l’année, au point que l’on peut se demander si ce harcèlement n’est pas délibéré, en connaissance de cause quant à la vulnérabilité des personnes donatrices. 

 

Legs, dons ou donations : cette question devrait être mieux réglementée. A signaler à Michèle Delaunay, ministre des personnes âgées et de l’autonomie, pour la préparation de son projet de loi d’orientation et de programmation pour l’adaptation de la société au vieillissement.

 

Les 10 plus riches de France : 135 milliards  

Le Président de la République dit vouloir économiser d’ici 3 ans 50 milliards d’euros. L’UMP fait surenchère, par la voix d’Hervé Mariton chargé d’élaborer le projet du parti, en réclamant 130 milliards d’euros d’économies.

 Ferroni.jpg Sur le site de Nicole Ferroni 

Nicole Ferroni, humoriste, s’adressant à Hervé Mariton, sur France inter le 19 février, lui fait la suggestion suivante : plutôt que de s’attaquer à tout le monde, il suffit d’intercepter les dix plus riches de France et « on leur prend leur pognon ». Elle a calculé que Bernard Arnault (LVMH) avec 24 Mds, Liliane (l’Oréal) avec 23 Mds, la famille Mulliez (Auchan, Décathlon, Leroy-Merlin) avec 19 Mds, la famille Dumas, Puech et Guerrand qui possède Hermès avec 17 Mds, Dassault (les avions, Véolia et le Figaro) avec 13 Mds, Pinault (le Point) avec 11 Mds, Bolloré (Vivendi, Gaumont) avec 8 Mds, les frères Wertheimer qui possèdent Chanel avec 14 Mds et Xavier Niel (Free) avec 6 Mds, cela représente une fortune totale de 135 milliards d’euros ! On récupère plus que ce que propose l’UMP. L’opération, dit-elle, ferait dix mécontents seulement, plutôt que « de faire chier 66 millions de Français ». Si l’UMP ne s’en saisit pas, elle compte bien le proposer à François Hollande. On ne sait pas si cette démonstration a fait sourire Mariton.  

 

L’argent, sa vie, sa mort

Jean-Claude Carrière publie L’argent, sa vie, sa mort (chez Odile Jacob). Avec le talent qu’on lui connaît, il surfe sur ce terme, par petits textes successifs. Que ce soit pour évoquer avec ironie « le malheur des riches » ou « la honte des pauvres ». Un riche s’estimant riche par nature, prédestiné à être riche, méprise forcément les nouveaux riches, les « parvenus ». Quant au pauvre, il est suspect, coupable de son échec. Et de citer cette « philosophe » américaine, Ayn Rand, qui considérait que le pauvre n’avait rien à faire en Amérique : « il faut l’éliminer, disait-elle en substance, selon Carrière, en lui refusant tout secours, il faut le laisser crever dans son coin sale ».

Au terme d’anecdotes truculentes et notations érudites, il imagine la disparition de l’argent, sa mort tout simplement. La crise financière était devenue un « cataclysme monstrueux ». Un fantôme, une étoile éteinte. L’argent s’était multiplié dans des proportions gigantesques, il était devenu fictif. Carrière s’aventure alors dans une prophétie effrayante qui fait lien avec les techniques qui s’annoncent, « du tripotage des gènes à la correction de notre cerveau », et qui permettront bientôt de repousser considérablement la mort. Seuls quelques uns bénéficieront de cette métamorphose, ceux qui auront les moyens de survivre, face à 8 ou 9 milliards qui formeront le reste de l’humanité, « le bec tendu ».

Argent_Carriere.jpg

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.