Petite classe moyenne deviendra grande ?

Arte a diffusé un documentaire sur la "petite classe moyenne" qui a eu le mérite de montrer que les classes moyennes ne sont pas toutes logées à même enseigne, et que des personnes interviewées savaient diriger leur colère contre les fauteurs d'injustices, sans s'en prendre à plus malheureux qu'eux.  

Arte a diffusé un documentaire sur la "petite classe moyenne" qui a eu le mérite de montrer que les classes moyennes ne sont pas toutes logées à même enseigne, et que des personnes interviewées savaient diriger leur colère contre les fauteurs d'injustices, sans s'en prendre à plus malheureux qu'eux.  

Arte a diffusé le 17 février un documentaire de Frédéric Brunnquell sur la Classe moyenne, des vies sur le fil. Il a suivi pendant six mois quatre famille, qui appartiennent à la "petite classe moyenne". Tout le long, le réalisateur donne cette précision, rarissime dans les médias préférant en général enfumer le téléspectateur sur une prétendue classe moyenne fourre-tout dont tous les membres seraient confrontés aux mêmes difficultés.

Alors que prolifèrent dans les journaux des chiffres tous autant différents les uns que les autres sur ce sujet, on nous indique qu'un tiers de la classe moyenne gagne 1300 € par mois : 10 millions de Français appartiennent à cette petite classe moyenne, qui "n'intéresse personne" (on préfère la noyer dans le grand bloc "classes moyennes"). Les quatre situations exposées ont toutes été confrontées à un pépin : licenciement et obligation d'accepter un emploi moins payé, dépression et arrêt maladie qui plombe le budget, séparation.

Regis.jpg Régis, serveur, compte ses pourboires [Arte]

Ce que ce documentaire a d'exceptionnel c'est qu'il ne sacrifie pas au discours habituel, très prisé chez ceux qui font métier de propager la pensée dominante : "c'est dégueulasse, les pauvres, les assistés, sont tellement aidés qu'ils gagnent mieux que nous" (propos qui font la joie d'un Laurent Wauquiez pour ne pas le nommer , c'est-à-dire d' une partie de l'UMP et de tout le Front national, mais aussi, il faut bien le reconnaître, avis relativement répandu dans l'opinion publique). Non, ici on entend des phrases telles que : "il y a pire que nous" (Jean-Philippe), "on n'est pas pire que certains, mais on aimerait une meilleure situation", "ce n'est pas la misère, on n'en est pas encore là, c'est une petite petite misère" (Jacqueline), "je ne viens pas des cités, mais je sais ce que c'est la pauvreté" (Gaëlle).

 Il n'empêche que ce sont des vies de galère. Avec cette peur au ventre permanente du déclassement, et surtout, du déclassement pour leurs enfants. Cela oblige à marner dur, à se débrouiller pour s'en sortir : sous-louer (illégalement, précise-t-elle) une chambre pour Gaëlle, qui ainsi peut faire face à un loyer de 870 € alors qu'elle est intermittente du spectacle, faire en plus des ménages, laisser sa famille pour tenter un emploi très éloigné, passer un concours de la fonction publique. Parfois, la famille (les parents) aide. L'une dit qu'avec 200 € de plus ça irait, sauf que souvent l'épouse n'a qu'un emploi à temps partiel, ce qui a fait basculer la famille dans la petite classe moyenne. On assiste à l'étude des dossiers, comment payer ce qui est dû, comment obtenir que le paiement d'un impôt soit étalé. Catherine, virée de Marks & Spencer a acheté une petite librairie-papèterie. Elle joue un réel rôle social, mais elle ne s'en sort pas avec les conditions qu'on lui fait (sans doute Prestalis, qui a le monopole de la diffusion des journaux en France, et qui abuse ses kiosquaires en leur faisant payer à l'avance un gros stock de revues chères et invendables, pour lesquelles le remboursement ne sera effectué que lors du retour des invendus).

Frédéric Brunnquell ne tombe pas dans le misérabilisme, et est très respectueux des personnes qu'il suit. Son travail constitue un document à charge contre les inégalités, et ceux qui s'engraissent sur le dos d'une partie de la population. Dans sa petite boutique, Catherine, qui dit ne gagner que 500 à 600 € par mois en vendant ses journaux, qui rit de la bêtise des stars en feuilletant les feuilles de choux people, tient un langage contestataire : "beaucoup de gens qui ont des droits ne les demandent pas. Ils sont gênés. Cet argent dort. Alors que les riches ne sont pas gênés, ils s'en mettent plein les poches, les paradis fiscaux, la fraude fiscale. Toujours plus : que peuvent-ils faire d etout cet argent, quatre, cinq, six piscines... Servan-Schreiber a raison, il a écrit : "les riches ont gagné". Le boulot, le chômage, c'est ça qui intéresse les gens. La plupart des Français, on vivote".

Dans l'interview qui suit sur Arte, est évoquée avec Günter Walraff la situation en Allemagne : l'auteur de Tête de Turc accuse son pays d'être un "champion du monde de la propagande" quant aux statistiques (qui sont "illusoires pour être affichées à l'étranger"). En réalité, le pays produit de plus en plus de déclassés, d'emplois précaires qui ne permettent pas de vivre. "Le fossé entre riches et pauvres, en Allemagne, s'est tellement creusé" qu'il estime que son pays n'a pas à donner des leçons au reste de l'Europe.

 

Jacqueline.jpg Jacqueline lit son journal : ce dont on rêvait, ce qui est advenu [Arte]

 

On se rêve classe moyenne

Le même jour, Guillaume Erner, sur France inter, dans son émission Service public, abordait le même sujet. D'emblée, on voyait combien il est difficile de définir la grande classe moyenne. Un économiste de l'Ofce, Guillaume Allegre, indique que les classes populaires, c'est 50 % de la population, les classes moyennes les 40 % suivants, et les classes aisées les 10 % restants. Louis Maurin, sociologue et directeur de l'Observatoire des inégalités, a d'autres chiffres (après impôts et prestations sociales) : classes populaires 30 % (jusqu'à 1200 €), moyennes 50 % (1200-2200 €), aisées les 20 % restants (au delà de 2200 €). Et riches : 3000 € pour une personne seule (la moitié du revenu médian) (1).

Guillaume Allegre note qu'en réalité le niveau de vie des classes moyennes s'est amélioré depuis 30 ans (logement, dépenses de consommation), mais elles sont évidemment à la merci du chômage, de l'emploi ou non du conjoint, d'une séparation, du patrimoine reçu des parents. Frédéric Brunnquell, présent dans l'émission, constate que ses sujets ont "un pied dans la classe populaire, un pied dans la classe moyenne".

Une auditrice avec 5000 € par mois, à deux, et trois enfants, prévient: "c'est difficile, mais on ne va pas se plaindre", pour relever cependant que les étudiants boursiers seraient plus avantagés. Ce qui conduit au constat que souvent les classes moyennes, sans prétendre être pauvres, se plaignent de ne pas bénéficier des revenus d'assistance. Louis Maurin rappelle opportunément que le RSA c'est moins de 500 € par mois. Et Guillaume Allegre constate qu'une "partie de la classe moyenne s'en sort bien, même si elle paye un peu plus d'impôts que les autres". Parfois, elle oublie, alors qu'elle est constituée de fonctionnaires, de médecins, de pharmaciens, c'est-à-dire de professions financées par la dépense publique, qu'elle vit grâce à l'impôt.

La revue Sciences humaines, dans son numéro de décembre 2014, a rappelé que seulement 45 % de la population se positionne correctement entre les catégories sociales. Se croient faire partie des classes moyennes, 70 % des personnes aisées interrogées et 53 % des classes populaires. Si je calcule bien, cela doit faire près de 80 % des gens qui pensent faire partie des classes moyennes. On comprend que cette erreur soit à ce point exploitée par des politiciens sans scrupules.

 Catherine.jpg Catherine, de son poste d'observation, nous livre ses remarques amusantes sur les people et ses critiques acerbes sur "les riches qui ont gagné" [Arte]

_______

. Valeurs actuelles, hebdo de la droite extrême (à longueur de semaines), le Point, hebdo de la droite racoleuse (Les vaches à lait, ceux qui paient toujours pour les autres, 6 novembre 2014), le Figaro, dénonçant les assistés, l'Express ("classes moyennes la peur du déclin") surfent régulièrement sur la confusion évoquée plus haut, et cherchent sans vergogne à monter les classes moyennes indistinctes contre les plus défavorisés. Même Marianne, plus avisée d'ordinaire, a produit un dossier intitulé La France des déclassés (4 avril 2014), qui ne prenait pas de distance avec l'accusation d'interviewés sur l'"assistanat". L'hebdo avait auparavant publié un gros dossier avec pour titre : "on taxe les riches, on aide les pauvres, on achève les classes moyennes" (23 février 2013).

. Dans un petit livre, Serge Bosc, sociologue, Tous en classes moyennes (La Documentation française), expose en termes clairs l'histoire des classes moyennes, leur définition compliquée et changeante. Il note combien il est nécessaire de tenir compte du fait qu'elles ne se présentent pas"comme un groupe social aux intérêts convergents".

. Sur le site de l'émission Service public de France inter, une auditrice (couple avec 6000 € par mois et 3 enfants) s'estime privilégiée mais se plaint de la baisse des allocations familiales, de la hausse des impôts. Et en retour, la "culpabilisation" et le constat que "le malaise de la classe moyenne ou moyenne ++, c'est de ne plus pouvoir accéder au niveau de vie qui représente justement la classe moyenne". Un autre (Philippe Beaulieu) : "Cette émission est presque jouissive ! Les classes moyennes qui se rendent enfin compte comment vivent les classes pauvres et populaires... pendant des années, les classes moyennes ont méprisé les classes inférieures et ont défendu les quelques privilèges qu'elles détenaient au détriment des plus pauvres... C'est un juste retour de bâton !"

. M6 a diffusé le 7 septembre dernier un documentaire (Les classes moyennes sont-elles les pigeons?) bien différent de celui d'Arte : évidemment, pour les réalisateurs, les classes moyennes étaient tous ceux qui ne sont pas très aisés ou qui ne vivent pas des minima sociaux. "Trop riches pour être aidés, trop pauvres pour s'en sortir". Cependant, les chiffres annoncés étaient les suivants : entre 1400 et 2800 € nets (personne seule), entre 3400 et 5500 € nets (couple).

. Les chiffres annoncés sont tellement variables d'un média à l'autre, d'un chercheur à l'autre, que l'on se surprend à passer soi-même, en un tour de main, de la catégorie classe moyenne à celle des "aisés", et vice versa. Finalement, peut-être est-ce normal que les interviewés se trompent et ne savent pas à quelle catégorie se rattacher !

. Au cours de l'émission de propagande de l'ultra-libéralisme C dans l'air (France 5), le 17 septembre dernier, alors qu'était évoquée la suppression de l'impôt pour ceux qui n'étaient soumis qu'à la première tranche d'imposition (donc par définition une partie des classes populaires et la petite classe moyenne), l'animateur Yves Calvi, comme à l'ordinaire, eut un haut le cœur : "alors ce sont les classes moyennes  qui vont payer !".

. Laurent Wauquiez ne surfe pas seulement sur le rejet de l'assistance mais il a commis un livre qui a pour titre La lutte des classes moyennes ! Dans lequel il écrit que les classes moyennes sont "centrales" (!), et de ce fait croit pouvoir faire l'éloge du "juste milieu" (lui qui hérisse le poil de la droite modérée pour ses accointances avec la droite extrême). 

. Sur ce blog : voir Comment opposer classes moyennes et populaires aux plus pauvres 

Document d'Arte : http://info.arte.tv/fr/la-serie-documentaire-classe-moyenne-des-vies-sur-le-fil

Gunter_Walraff.jpgGünter Walraff, interviewé sur Arte.

Günter Walraff est ce journaliste allemand qui s'est souvent physiquement transformé pour pouvoir travailler dans certaines entreprises puis rendre compte des conditions de travail parfois inhumaines. Tête de Turc a été publié à La Découverte (1986) et Parmi les perdants du meilleur des mondes, également à La découverte (2010). 

____

(1) Dans "Les riches en France. De qui parle-t-on ?" (Observatoire des inégalités), Louis Maurin  précise le niveau des "riches" :  après impôts et prestations sociales, 3000 € donc pour une personne seule, 5500 € pour un couple, 7000 € pour un couple avec deux enfants

 

Billet n°178

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Voleurs de poubelles et sans-abri

Quand l'austérité tue

Spartacus et Cassandra

Le Prix à payer

Inégalités sociales : nouvelles du front (Social en vrac n° 37)

Pardonnez-nous notre silence (à l'occasion du 70ème anniversaire de la libération d'Auschwitz)

Lutter contre la "séparation" sociale

Appel à la fraternité

 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.