Hollande et la prime d'activité

Le Président de la République, sur Canal Plus ce dimanche 19 avril, a expliqué que la prime d'activité était mise en place "pour inciter à la reprise du travail". Or cette prime, fusion de la prime pour l'emploi et du RSA activité, doit bénéficier aux travailleurs aux revenus modestes, pour finalement compenser des salaires trop bas. Nuance.

Le Président de la République, sur Canal Plus ce dimanche 19 avril, a expliqué que la prime d'activité était mise en place "pour inciter à la reprise du travail". Or cette prime, fusion de la prime pour l'emploi et du RSA activité, doit bénéficier aux travailleurs aux revenus modestes, pour finalement compenser des salaires trop bas. Nuance.

 

CanalPlus_1.jpgFrançois Hollande sur CanalPlus le 19 avril [capture d'écran]
 

Le RSA, créé en 2008, mis en œuvre en 2009, (revenu de solidarité active) a prorogé le RMI (minimum vital pour les personnes sans revenus ou à revenus très très faibles) et s'appelle alors RSA socle. Mais il a prévu également un RSA activité pour les salariés en activité, mais aux revenus très faibles (car soit à temps partiel, soit payés au Smic). Il s'agissait là d'une extension considérable de l'assistance (puisque ce complément de revenu ne relève pas de l'assurance mais est une aide sociale d'Etat).

Quant au mot activité (ne serait-ce que dans "solidarité active"), il cherche à accréditer l'idée que ce revenu a un lien avec l'activité, que l'on ait déjà un emploi, ou que l'on soit incité à en prendre un : d'où la forte incitation faite aux bénéficiaires du RSA socle à s'inscrire à Pôle emploi.

Martin Hirsch, pour convaincre Nicolas Sarkozy et la majorité de l'époque, très réticente, devait en passer par là. D'où cette obligation des "droits et devoirs" : d'une "contrepartie" (avec établissement d'un contrat d'insertion avec engagement à se soigner, à se former ou à accomplir une activité) qui, en réalité, était déjà inscrite dans la loi depuis 1988 (c'est-à-dire depuis la création du RMI). Comme était prévu, dès 1992, un système d'"intéressement" à la reprise d'emploi, que le RSA a renforcé, mais toujours sans grande efficacité : tant qu'il y a un taux de chômage élevé, toutes ces mesures n'auront un impact qu'à la marge.

La prime d'activité joue aussi sur cette superposition : elle bénéficie à des salariés déjà en activité, mais, comme l'avoue François Hollande, elle doit inciter ceux qui n'y sont pas à être actifs pour reprendre du travail. Ils seront d'autant plus en recherche d'emploi, pense-t-on, qu'ils trouveront des jobs pas mieux payés mais complétés par la prime versée par les pouvoirs publics.

La formule de François Hollande surfe, de façon moins brutale certes et ce ne sera sans doute pas commenté, sur le fond du discours sur l'assistanat : les gens au RSA se complairaient dans cette situation d'assistance, n'ayant pas grand intérêt à reprendre un emploi où ils gagneraient pas plus ou à peine plus. Il dit que " pour toutes les personnes qui ont des petits boulots, des temps partiels, on va leur donner une prime supplémentaire pour que ça puisse être avantageux de travailler ". Et ajoute : "ce qui compte c'est que le travail soit valorisé". Il ne dit même pas : pour mettre un peu de beurre dans les épinards de ceux qui ont déjà un emploi. Mine de rien, les  Wauquiez ou Verdier-Molinié, que je cloue régulièrement au pilori sur ce blog, ont dû boire du petit lait. A une nuance près, et elle est de taille : eux réclament une stagnation des minima sociaux (pour les éloigner du Smic), et ne s'insurgent pas contre le niveau trop bas du salaire minimum. Ils ne proposent même pas un système pour relever les revenus des bas salaires.

La synthèse

En fait, François Hollande, on ne s'en étonnera pas, fait la synthèse : il relève les revenus des bas salaires, ce qui aura pour effet aussi, dit-il, d'inciter les autres à chercher du travail. Comme si ceux qui galèrent avec 452,21 € par mois faisaient le choix délibéré de ne pas travailler parce qu'au Smic ils ne gagneraient pas mieux. Je connais effectivement des gens au Smic qui accusent des gens au RSA de procéder ainsi, mais je ne connais personne au Smic qui choisit délibérément de cesser de travailler pour bénéficier des "avantages" du RSA.

François Hollande a également dit que, paradoxalement, ce sont des gens au RSA qui s'en prennent à l'assistanat. Cette remarque partait peut-être d'une bonne intention (ambigüité et incohérence du discours sur l'assistanat).  Mais il se trompe. Bien sûr, je n'exclue pas que des "assistés" condamnent les "assistés", les autres (moi, je suis un bon "assisté", beaucoup d'autres ne seraient que des mauvais). Mais, sociologiquement, ce sont plutôt ceux qui sont au-dessus du RSA qui jettent un regard de méfiance à l'égard de ceux qui y sont déjà tombés. Par crainte de les rejoindre un jour. Et aussi parce que c'est la catégorie sociale qu'ils côtoient le plus (s'ils fréquentaient les nantis, peut-être qu'ils les désigneraient comme responsables de leur précarité).

Enfin, ce que le Président n'a pas dit c'est que cette prime d'activité (qui est mieux que rien, tout de même), en renforçant le RSA activité, est d'une certaine manière, après le CICE et le pacte de responsabilité, une nouvelle subvention au patronat, qui, de la sorte, n'est pas incité à relever les bas salaires, puisque l'Etat se substitue à lui, et ce, sans que nos ultralibéraux de service ne s'en offusquent. Cela devrait concerner 4 à 5 millions d'actifs et injecter 4 milliards de pouvoir d'achat. Pas impossible que cette mesure ait aussi pour effet de lâcher du lest au moment où la reprise venant à pointer le bout de son nez, des revendications sur les salaires, comprimés depuis plusieurs années, pourraient exploser.

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La prime d'activité sera en place le 1er janvier 2016, versée tous les mois (d'un montant, fixé pour trois mois, de 130 euros mensuels en moyenne pour un célibataire, 230 euros pour un couple avec deux enfants). Elle bénéficiera également aux jeunes (entre 700 000 et 1 million). Comme de juste, Agnès Verdier-Molinié monte aussitôt au créneau et s'insurge dans le JDD le 19 avril avec cet argument : "on fait entrer les jeunes dans une logique d'aide sociale dès leur premier emploi". Or les jeunes salariés n'ont pas à bénéficier de ce "complément de pouvoir d'achat". En effet, "il est [...] normal que les revenus soient plus faibles en début de carrière qu'à la fin". Voir mon billet sur l'ultra-libérale de choc.

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Sur le fait que les précaires mettent en cause l'assistanat, voir mon billet ici, analysant les propos de la sociologue Nonna Mayer sur Mediapart.

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 Billet n° 195

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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