Appel à la fraternité

Le fanatisme prolifère-t-il sur le terreau de la misère ? L'union des citoyens massivement descendus dans la rue, sans slogans d'exclusion, exprime-t-elle un désir réel de fraternité ? Fraternité avec les caricaturistes exécutés, avec les juifs massacrés, avec les musulmans victimes collatérales. Fraternité entre tous, toutes croyances, toutes opinions, toutes catégories sociales confondues. Et si cette France fraternelle, sur sa lancée, décidait d'affirmer une solidarité sans faille envers les plus déshérités ?  

Le fanatisme prolifère-t-il sur le terreau de la misère ? L'union des citoyens massivement descendus dans la rue, sans slogans d'exclusion, exprime-t-elle un désir réel de fraternité ? Fraternité avec les caricaturistes exécutés, avec les juifs massacrés, avec les musulmans victimes collatérales. Fraternité entre tous, toutes croyances, toutes opinions, toutes catégories sociales confondues. Et si cette France fraternelle, sur sa lancée, décidait d'affirmer une solidarité sans faille envers les plus déshérités ?  

 

DSCF7202.JPG Toulouse, place du Capitole, le 7 janvier [Ph. YF]

 

Amedy Coulibaly est issu d'une famille qui compte dix enfants. Son père est ouvrier d'usine. Selon son avocat, une de ses sœurs est très bien insérée. Apparemment, il y a pire comme passé misérable. Avant de devenir assassin, Coulibaly travaille un temps chez Coca-Cola : c'est tellement miraculeux dans les cités, qu'il est reçu à l'Elysée par Nicolas Sarkozy dans le cadre d'une action sur l'emploi des jeunes.

Les parents des frères Kouachi, venus d'Algérie, sont morts dans des conditions qui varient d'un média à l'autre. Les uns nous expliquent que les enfants, Saïd et Chérif, ont été placés en établissement, d'abord à Rennes, puis en Corrèze et que leurs parents sont morts subitement un an plus tard. Un autre (le site Reporterre) a trouvé un témoin de leur "enfance misérable". On ne sait rien du ou des pères. La mère, "célibataire", vit misérablement, deux de ses cinq enfants sont déjà placés. Elle se serait prostituée et, un jour, Chérif la découvre morte dans l'appartement, sans que l'on sache si c'est vraiment un suicide. Chérif et Saïd, après la mort de leur mère, sont placés en Corrèze dans un établissement à Treignac, Les Monédières, appartenant à la Fondation Claude-Pompidou (1).

 La personne, bénévole dans le quartier, qui témoigne auprès de Reporterre, se culpabilise : "J'aurais dû aider cette maman (...). Finalement, à n'avoir rien vu, nous avons tué cette mère et avons été incapables de sauver ses enfants". Et explication définitive du parcours de Chérif, qui "était un enfant comme les autres" : "il a trouvé dans le fanatisme la famille qu'il n'a jamais eue". "S’il avait eu une enfance heureuse, serait-il devenu un terroriste ?" Et la sentence tombe : "La société délaisse les pauvres, les met en colère, les rend violents, puis parfois haineux. » Parfois. Une façon de renvoyer les frères Kouachi à leurs origines, et à les y enfermer, en recherchant des excuses à des auteurs responsables d'exécutions sommaires contre la liberté d'expression, contre des policiers (surtout s'ils sont noirs ou maghrébins), contre des Juifs.  

 

Tous les pauvres ne deviennent pas terroristes, et, surtout, tous les terroristes n'ont pas forcément baignés dans la misère. On sait bien que des chefs du terrorisme sont issus de couches sociales supérieures, sans que pour autant on vienne expliquer leur trajectoire par leur chance initiale. Cette approche pauvreté-violence est une façon de cataloguer les pauvres. De même que les uns croient prendre leur défense en prétendant qu'ils puent (2), d'autres les soutiennent en "expliquant" la violence de certains d'entre eux.

 

Ces dérapages explicatifs découlent d'une bonne intention mais aussi d'une confusion : tenter de justifier une histoire personnelle par les éventuelles caractéristiques d'un groupe ou d'un peuple, et plonger dans l'amalgame. Ici : origine immigrée, pauvre, délinquant, terroriste. Même si des millions d'immigrés et/ou pauvres ne sont ni délinquants, ni terroristes.

 

Le débat public est forcément simplificateur, et les pouvoirs, souvent, le confortent ainsi. Alors que le problème majeur de nos sociétés, dites démocratiques et républicaines, est le développement effréné, organisé, des inégalités, tout est fait pour détourner l'attention sur l'identité, sur la place des étrangers, des immigrés dans notre société. Comme l'écrit Edwy Plenel dans Pour les musulmans (La Découverte), la vieille rhétorique combattue par les promesses de l'après-guerre refait surface : "l'identité contre l'égalité". "Quand les opprimés se font la guerre au nom de l'origine, les oppresseurs ont la paix pour faire affaire, c'est-à-dire des affaires". Il ajoutait, des mois avant les événements tragiques de janvier, que "confondre une entière communauté - d'origine, de culture, de croyance - avec les actes de quelques individus qui s'en réclament ou s'en prévalent, c'est faire le lit de l'injustice. Et laisser s'installer ces discours par notre silence, c'est habituer nos consciences à l'exclusion, en y installant la légitimité de la discrimination et la respectabilité de l'amalgame".

 

De son côté, Olivier Roy constate que vouloir impliquer ou dédouaner l'islam ne conduit à rien, sinon à alimenter "la peur d'une communauté musulmane qui n'existe pas" (3).

 

Une directrice d'école, Véronique Decker, débattant avec le député PS Olivier Faure dans Libération (16 janvier) déclare : " On est face à un tel abandon des classes populaires et à une telle déficience morale des élites que la situation ne peut qu’exploser." Et Edwy Plenel, dans sa Lettre à la France ce jour même, rappelant que les "assassins sont de notre peuple", écrit que leur ressentiment, leurs "blessures non guéries" font qu'ils se complaisent dans la victimisation : "ceux qui y succombent chercheront sans cesse des boucs émissaires à leur désespoir. Leur plainte se heurtera à tant de murs qu’ils n’imagineront y échapper que par la destruction, jusqu’à assumer de nier l’humanité qu’on leur a déniée."

Provoquer un délitement du peuple

A nier l'humanité... en massacrant journalistes, policiers, Juifs, Arabes, Noirs qui ne pensent pas comme eux. Afin de provoquer une déflagration en France, un délitement du peuple. Car tel est l'objectif de ceux qui les manipulent. Or, la France a réagi dans la dignité, elle n'est pas tombée dans le panneau (qui aurait consisté à manifester "Contre les musulmans"). Mais combien de temps durera le consensus ? Les réactions anti-Charlie, les refus de la minute de silence, les "ils l'ont bien cherché", les pétards lancés pour fêter les exécutions (comme dans le quartier de Planoise à Besançon) inciteront ceux qui sont restés en embuscade à refaire surface. Les Zemmour, Houellebecq auront à nouveau le vent en poupe, Camus (Renaud) repointe son nez, le Front national, qui s'est déconsidéré, reprendra du poil de la bête...

solidaires.jpg 

Ces marches solidaires, qui ont réuni 4 millions de citoyens, doivent absolument connaître une suite : pas seulement en soutien aux victimes, mais dans un réel appel à la Fraternité. Au moment où l'ONG Oxfam nous révèle que 80 personnes détiennent autant de richesses que 3,5 milliards d'individus (4), au moment où les tenants de l'ultra-libéralisme, des grands patrons et leurs valets dans la presse ou dans les cénacles de l'économie officielle, profitent scandaleusement de la crise pour faire avaler des couleuvres aux populations, il est temps qu'en France, toutes confessions, origines, catégories sociales confondues, on proclame haut et fort : "Nous sommes solidaires", comme on avait dit "Je suis Charlie". Et qu'ainsi, sans attendre un miracle sur la courbe du chômage, une grande mobilisation descende dans la rue pour dire son refus des inégalités.  

 

 Photo Belfort le 11 janvier [Ph. LF pour Social en question]

 

_______ 

 (1) Dans le cadre d'une prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Cette fondation a été longtemps présidée par un dénommé Jacques Chirac qui favorisa ainsi son département en imposant à des gamins "cas sociaux" leur déplacement à cent lieues de chez eux. A noter que l'établissement se présente comme "spécialisé dans l'accueil des mineurs isolés étrangers", alors que les frères Kouachi étaient Français. Par ailleurs, on est en droit de se demander quel est le sens d'un établissement en France n'accueillant que des mineurs étrangers !

(2) Famille pauvre expulsée d'un musée

(3) Spécialiste de l'islam, Le Monde du 10 janvier.

(4) Les Echos du 19 janvier

 Les_Echos.jpg[Illustration Shutterstock, site Les Echos]

 Billet n°170

 

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 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 

 

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