Social en question, n°300: quelques principes d'un blog

Dans ce billet, je livre quelques informations et réflexions sur la tenue de ce blog. L'esprit qui m'anime : une certaine conception des questions sociales, et un regard critique sur la façon dont elles sont abordées le plus souvent par les médias, l'opinion publique et les responsables politiques. Et les règles que je m'impose.

Au 100ème billet, j'ai présenté mon parcours. Au 200ème, j'ai tenu un sommaire des sujets traités. Avec ce n°300, je voudrais donc aborder la façon dont je tiens ce blog.

L'APF à Marciac [Photo YF] L'APF à Marciac [Photo YF]

A l'origine, je voulais, comme le titre du blog l'indique, traiter des seules questions sociales. Mon parcours professionnel (grosso modo : précarité, insertion, protection de l'enfance, et plus largement toute l'action sociale et médico-sociale), qui correspond à des enseignements que j'assure encore ponctuellement depuis la cessation de mon activité en 2011, m'incitait à aborder ces sujets, avec un regard critique. D'où de nombreux articles sur les minima sociaux, le RSA, les inégalités, le discours indigne sur l'assistanat (avec pour tête de Turc évidemment Laurent Wauquiez), les projets sociaux des politiques, la situation sociale dans certains pays (comme la Grèce), la propagande anti-sociale propagée par certaines émissions et par de nombreux "experts". Ou des textes analysant la façon dont l'opinion publique et les médias réagissent face à la maltraitance à enfant : un sentiment diffus de culpabilité individuelle (ai-je été un bon parent, qu'aurais-je fait si j'avais su qu'un enfant était battu près de chez moi) et collective (comment une société peut produire de tels "monstres") conduit en général à chercher des coupables parmi ceux qui sont au premier rang pour assurer réellement cette protection, les travailleurs sociaux (1).

Jérôme Bosch, détail du Jardin des délices Jérôme Bosch, détail du Jardin des délices
Mais le fait même que j'ai eu, dans les années 80, une activité journalistique (rédacteur et directeur d'une revue d'informations générales en Franche-Comté, L'Estocade, qui a vécu 13 ans, ce qui n'est pas rien), m'a conduit à une approche plus éclectique des sujets traités. C'est pourquoi je me suis risqué à aborder, entre autres, le peintre Jérôme Bosch après visite de l'expo internationale à Bois-le-Duc (Pays-Bas), une fuite radioactive à la centrale nucléaire de Golfech (Tarn-et-Garonne), l'enfouissement de 5200 tonnes de lindane dans un coin perdu de Haute-Saône, le génocide des avoisinants au Rwanda, un village d'Alsace en transition (film de Marie-Monique Robin), le festival d'Avignon, la publication de La bataille d'Einaudi, de Fabrice
la-bataille-d-einaudi-2
Riceputi, sur le massacre de Paris le 17 octobre 61, et à publier des critiques de livres ou de films, et un panorama de tous les ouvrages comportant le mot "fabrique" dans leur titre.

La Fabrique, à Nantes [Ph. YF] La Fabrique, à Nantes [Ph. YF]
Je me suis donné des règles : autant que possible, je me documente (cela peut prendre beaucoup plus de temps que pour écrire l'article, évidemment, du fait de recherches documentaires, lecture de rapports, de livres). Je suis très dépensier en achat de livres, n'ayant pas vraiment la possibilité de les lire en bibliothèque et ne bénéficiant que
que-faire
très peu de services de presse. Bien sûr, aujourd'hui Internet est une source considérable d'informations, qui évite des recherches fastidieuses (certains documents seraient même inatteignables) mais nécessite d'y consacrer du temps, afin de recouper les données, et de trouver les bons sites. Mes textes souvent longs (4 pages, parfois davantage) font que des lecteurs calent : je me soigne, j'essaie de faire plus court mais n'y arrive pas toujours, tellement je suis persuadé, de façon quelque peu prétentieuse, que les informations collectées méritent d'être diffusées. Bien sûr, le but n'est pas d'aligner des pages et des pages, mais de construire un sujet et de tenter d'en faire apparaître la cohérence. Celle-ci n'émerge pas d'emblée : il arrive qu'elle apparaisse soudain après une élaboration qui pouvait sembler laborieuse.

Énoncer pour mieux dénoncer

Ma démarche (y compris mes petites chroniques sur Facebook, que je reprends quelques fois sur mon blog en les regroupant par thématiques) consiste à fournir des données précises, vérifiées, sinon un point de vue, que les lecteurs pourront utiliser à leur tour. Pour leur propre publication, pour argumenter dans la cité. Exemple parmi d'autres : alors qu'une certaine propagande cherche délibérément à induire l'opinion publique en erreur sur le RSA, je prends un malin plaisir à rappeler sans cesse que la dépense globale est de 9 milliards d'euros pour plus de deux millions de foyers (et donc 4 à 5 millions de personnes). Somme non négligeable mais relativement faible au regard des bénéfices de Total, de la BNP ou de Sanofi (6 à 10 milliards chacun).

[Photo YF] [Photo YF]
Je veille à une présentation peaufinée des articles, autant que le permet le dispositif de Mediapart (la réalisation de la maquette n'est pas simple, le montage des illustrations est complexe, et cela peut prendre une à deux heures). Autant que possible, je publie mes propres photos (signées YF). Si j'emprunte, malgré le risque d'une réclamation de droits d'auteur, je cite le nom du photographe, du dessinateur ou du site d'où j'ai extrait l'illustration.  

Bien que je ne me prive pas de critiquer, même sévèrement certains personnages publics, je ne fais preuve jamais d'ironie sur leur nom ou leur physique. Ni d'insultes (en principe, quand la colère est trop forte, je sais supprimer le qualificatif insultant à temps). Normalement, j'écris "Nicolas Sarkozy", au pire je vais écrire "Sarko", parce que son propre entourage le nomme ainsi. Mais on n'a jamais trouver sous ma plume la moindre allusion à son physique.

Je sais que dans les médias et a fortiori sur les réseaux sociaux ce n'est pas le cas. Je le regrette. Comme je regrette que certains commentaires, au lieu de creuser une idée, d'apporter un complément, sacrifient à l'insulte à l'encontre d'un personnage que j'évoque. Je n'ai pas été tendre à l'égard de Françoise Hardy. Je l'avais même traiter de "Chochotte" (insulte maximale dans mes écrits). Mais nombreux de mes lecteurs se sont déchaînés. Je passe sur les termes employés.

Les commentaires

Golfech [Ph. YF] Golfech [Ph. YF]
C'est le "charme" ou plutôt le but de Mediapart de permettre la "participation" des lecteurs : d'où les commentaires, bien plus nombreux que sur la plupart des médias. Il y a ceux qui complètent un billet : très bien, y compris s'ils critiquent la démonstration qui y est faite. Mais certains abonnés sont à l'affût des thèmes qui leur tiennent à cœur. Alors ils foncent sur l'impétrant qui a osé traiter un sujet dont ils sont les gardiens (quitte d'ailleurs à ne pas vraiment lire l'article qu'ils commentent). Ainsi, récemment mon billet sur  Golfech m'a valu une attaque en règle d'un commentateur prétendant en savoir mieux que quiconque sur le sujet et sur l'absence de danger du nucléaire. Il ne savait pas argumenter : insulter ses contradicteurs était sa seule défense. Sur le Rwanda, il y a au moins deux habitués qui mènent campagne sur Mediapart pour nier toute responsabilité de l'armée française, de l'État français, et même pour minimiser le génocide (en substance, il y a tellement de morts par ailleurs en Afrique). Ils ne se contentent pas d'argumenter, ils insultent invariablement quiconque ne défend pas leur propre thèse. Dans les deux cas, j'ai dû fermer les commentaires, même faire supprimer un commentaire, ce que je m'étais gardé de faire jusqu'alors. Sans m'y résoudre de gaieté de cœur mais seule solution face à des individus qui squattent les blogs des autres pour mener leur petite propagande de façon haineuse, sans tenir eux-mêmes un blog pour y développer leurs idées.

Je pourrais aussi citer cette volée de bois vert reçue parce que j'avais cité un documentariste qui évoquait la remontée de la mortalité infantile en Grèce (2). De même qu'un avocat de renom m'a reproché, par lettre recommandée à Médiapart, d'avoir mal parlé d'Alexandre Djouhri, un proche de Nicolas Sarkoy et de Dominique de Villepin, et m'a demandé de supprimer deux passages qu'il jugeait injurieux (bien que déjà largement publiés dans la presse). Le Front National a porté plainte contre moi parce que j'avais publié sur mon compte Facebook et sur ce blog une photo de Louis Aliot que j'avais prise alors qu'il déambulait sur un marché accompagné de ses gardes du corps. Le président d'un conseil départemental a censuré pendant de nombreux mois mes mails destinés à des agents de son administration, alors que par ailleurs j'avais consacré à son sujet deux articles dans lesquels je le mettais en cause et qui, bien sûr, ne lui avaient pas plu.

Mais de nombreux messages apportent des informations complémentaires, des liens précieux, des sources, et, il faut bien le dire, certains avis sont particulièrement réconfortants, ma pudeur m'empêche de les citer ici (il s'agit parfois de messages reçus en privé) : ce que l'on ressent alors en recevant ce type de messages très touchants ce n'est pas une surdimension de l'ego, mais le sentiment d'une grande responsabilité, pour conserver une façon de traiter les sujets qui a du sens. Et cela m'incite à poursuivre ce "travail" passionnant.

Manifestement la démarche que j'adopte, le positionnement que j'affiche plaisent à des lecteurs qui s'y reconnaissent : défendre des idées de justice, combattre les inégalités, en gardant ses distances envers les emballements médiatiques et la pensée unique des "experts" et de l'hypocrisie de certains politiques ; affirmer des valeurs de solidarité, d'humanité, de compréhension même si elles vont à l'encontre d'une hargne largement répandue dans le débat public, trop souvent ramassis de démagogie, de lieux communs, et de propension à accabler les autres pour mieux se valoriser (c'est vrai dans les deux thèmes que j'approfondis le plus : la grande pauvreté et la maltraitance à enfant).

Avignon 2016 [Photos YF] Avignon 2016 [Photos YF]

Mediapart

Je suis fier d'écrire dans un média qui non seulement dénonce les atteintes graves au vivre ensemble que sont les actes de corruption, en ne se contentant pas de s'en faire l'écho mais en investiguant pour les déceler et les démontrer, mais aussi révèle et combat les injustices. Toutes les injustices : celles que subissent les classes populaires, la classe ouvrière, les immigrés exploités et soumis au racisme, les Français d'origine étrangère victimes de xénophobie et l'antisémitisme. Un média et des journalistes qui prônent la prééminence des questions démocratiques et sociales. Je m'enorgueillis d'avoir pris mon abonnement à Mediapart en mars 2008, le mois où le site fut créé.

Diffusion

Evidemment, j'écris pour être lu (sinon je ne mettrais pas ces textes en ligne). J'apprécie que la rédaction de Mediapart fasse bon accueil à mes textes, les annonçant souvent en Une et dans la liste des blogs recommandés. J'ai cessé d'y aller voir, mais de nombreux sites reproduisent mes textes ou en fournissent les liens. Moi-même, je me suis constitué un fichier de plus de 2000 adresses mail, afin d'annoncer régulièrement la parution d'un billet sur la France entière (outre mes amis : institutions, ministères, sites divers, élus, universitaires, éditeurs, écrivains, journalistes, essayistes, militants associatifs, professionnels du social, administrations). Sans parler des nombreux partages sur Facebook et re-tweet sur Twitter.

Édition

Au demeurant, je mène mon bonhomme de chemin, je sème mes petits cailloux, ce qui compte pour moi c'est d'abord de pouvoir écrire sur des sujets qui me passionnent, sans viser une audience d'enfer, en sachant tout de même que le très bon référencement de Mediapart fait que ces textes sont facilement accessibles, qu'ils sont lus ou qu'ils seront lus (3). Dans l'avenir, je suis tenté de participer sur Mediapart à une édition nouvelle sur le champ de l'intervention sociale, dans laquelle plusieurs rédacteurs de billets sur ce type de sujets, se retrouvant dans la démarche décrite plus haut et dans celle de la rédaction de Mediapart, pourraient collaborer afin de constituer un creuset de documents précieux sur un domaine riche en droit, en activités et en questionnements.

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(1) J'écris par ailleurs dans des revues, telles que Le Journal des Acteurs sociaux (JAS), la revue Empan, la Revue française du service social, une encyclopédie spécialisée sur la protection de l'enfance, Weka. Lemonde.fr a publié certains de mes textes, dont récemment un article sur le "bénévolat obligatoire" imposé à des allocataires du RSA.

(2) Il va de soi que la question de l'anonymat n'est pas étranger à cette violence verbale qui se déchaîne sur les forums et sur les réseaux sociaux. Bien sûr, la nécessité de se dissimuler par crainte de représailles professionnelles peut s'entendre mais cela n'est pas innocent. La lecture de certains articles, sur Mediapart comme ailleurs, est redoutée rien qu'à l'idée du déchaînement qui va suivre, à l'initiative le plus souvent d'une petite poignée de lecteurs. Il aurait été démontré qu'un article sans commentaires serait davantage lu qu'avec commentaires ! C'est ce qu'aborde Télérama dans cet article du 13 janvier : Pourquoi certains médias ne veulent plus de commentaires sous leurs articles ?

Photo du site d'enfouissement des 5200 tonnes de lindane en Haute-Saône [deux de mes proches ont pris les photos au sol et dans les airs] Photo du site d'enfouissement des 5200 tonnes de lindane en Haute-Saône [deux de mes proches ont pris les photos au sol et dans les airs]
 (3) Bien sûr, je suis surpris quand tel article, comme celui sur le lindane enseveli, ne reçoit pas l'audience que justifierait la révélation de ce scandale, inconnu des médias. Tel journal consacrera un grand article pour 20 tonnes de produits toxiques enterrés aux fins fonds de la Russie, mais 5200 tonnes de produits dérivés du lindane, très toxique, enfouies en Haute-Saône, n'intéressent personne. Certes, j'ai reçu aussitôt d'un internaute allemand spécialisé sur le lindane un message, EELV local et national, qui ignorait tout, m'a contacté, L'Est-Républicain  de Haute-Saône a consacré un article à mon billet. Mais sans plus.

 

 Billet n° 300 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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