« 300 hommes »: vies de galère

Ces hommes aux gueules cassées, fatiguées, abîmées, hantent chaque soir le foyer Forbin (Saint-Jean-de-Dieu) à Marseille. Deux cinéastes ont laissé leur caméra tout capter, de ces vies brisées, vies de galère, qui échouent ainsi en cet étrange refuge, où il faut être en permanence sur ses gardes.

Ces hommes aux gueules cassées, fatiguées, abîmées, hantent chaque soir le foyer Forbin (Saint-Jean-de-Dieu) à Marseille. Deux cinéastes ont laissé leur caméra tout capter, de ces vies brisées, vies de galère, qui échouent ainsi en cet étrange refuge, où il faut être en permanence sur ses gardes. Paroles à la fois naïves et lucides de ces hommes. Sortie du film 300 hommes en salle le 25 mars.

Aline Dalbis et Emmanuel Gras, les réalisateurs, font du cinéma direct. Ils ne posent pas de questions (qui comporteraient déjà les réponses, comme font, malheureusement, tant de journalistes). Ils grappillent ce qu'ils peuvent, cela suppose de rester très longtemps, pas deux petits tours et puis s'en vont. On assiste à des échanges tendus, à de graves controverses, entre résidents, ou entre résidents et gardiens. On entend des propos forts, touchants, drôles, sarcastiques, intelligents, comme le sont souvent les gens de la rue. Parce qu'ils ont eu une vie avant, et aussi parce que la rue est un lieu d'observation.

Ainsi un clochard déclare : "la vie est un long fleuve tranquille", puis propose un subtil QCM. S'agit-il de Lao Tseu, de Confucius ou de Chatilliez ? Ou Hocine qui dit boire parce qu'il est dégoûté de la vie : "ce n'est pas une vie, mais de la survie". Il parle de suicide, de se jeter sous un tramway, en finir avec cette vie de chien. Il touche 460 € par mois : il dit qu'après avoir remboursé ce qu'il doit, il lui reste 2 € par jour pour les canettes et les cigarettes. Un autre raconte une histoire incompréhensible comme un délire puis finit en disant vouloir travailler à la SPA. Les autres lui rétorquent qu'il y est à la SPA avec tous ces vautours, rapaces, crocodiles et autres serpents. Un autre voudrait bien s'engager en politique, sachant qu'il aurait déjà été conseiller... à Solférino (le PS n'a pas confirmé).

Un de ces hommes décrit le soutien qu'il a trouvé auprès d'une assistante sociale qui lui a dit que, s'il fait une formation, elle lui trouvera un studio. Il en conclut : "On va s'en sortir, on n'a pas le choix". Les autres le félicitent : "Tu es philosophe, toi", à quoi il répond : "J'aimais bien les dictées au lycée" !

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La tenue du foyer n'est pas chose facile. Le frère Didier qui s'active dans les couloirs, pour faire régner l'ordre, et qui a autorisé le tournage, ne peut jouer au tendre. Il faut appliquer des règles, être intraitable, sinon tout peut déraper. Organiser des désinfections générales qui provoquent parfois des dégâts dans les vêtements des résidents du fait de leur indiscipline. Après avoir visionné le film, et bien que finalement il n'a pas la part belle, jouant sans cesse le garde-chiourme, il a élégamment accepté sa diffusion sans changement : il considère que c'est la (triste) réalité, pourquoi ne pas la montrer ? Les réalisateurs expliquent qu'il y a chez lui une "compassion universelle", et non envers l'un ou l'autre. Peut-être est-ce là sa grandeur d'âme, les médias se délectant tellement de la compassion individuelle, pour faire pleurer Margot et pour davantage occulter l'ampleur des problèmes sociaux.

Le soir, on se bouscule au portillon. Les gardiens sont vigilants : d'une part, le centre ne comporte "que" 300 places, pas une de plus, d'autre part ceux qui ont provoqué des algarades ou qui sont avinés sont refoulés. Et parfois le prétexte du surpeuplement est utilisé pour justifier un refoulement qui n'ose pas dire son nom. Les gardiens font répéter à l'importun ses phrases, alors que nous, spectateurs, nous avons très bien compris. Comme un subterfuge pour se dépêtrer d'une situation  complexe.

Quatre vieux prêtres  font partie de l'encadrement : on les voit seuls, dans la chapelle, loin du brouhaha, priant et chantant des cantiques, scène presque surréaliste, mais qui, je crois, nous renvoie à la figure que, nous, la société, nous ne voulons pas la voir cette réalité. Nous laissons à d'autres le soin de se la coltiner. Et quatre d'entre eux se ressourcent dans leur foi. Comme cet hébergé qui lit le Coran, assis sur son lit. Il paraît digne et s'adresse posément à deux autres qui fument et qui boivent dans la chambre, ce qui est interdit. Il n'invoque pas le règlement mais Dieu, montrant le plafond du doigt. Les autres s'en vont, tout penauds.

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Tragique cette confidence d'un zombie qui la nuit se pose un tas de questions : "qu'est-ce que je fais ici ?" et d'accuser les autres d'être des morts-vivants. Et de répéter sans cesse qu'ils sont morts. "Dieu m'a donné une tête pour penser. Les autres, demain, ils oublient tout." Et de déclamer, doctement, comme s'il était le seul à avoir tout compris : "il y a une vie derrière les foyers". Celui qui l'écoute sagement le tempère : "tu ne peux pas les juger".

La dernière image du film est la seule tournée à l'extérieur, dans la rue. Un homme regarde l'intérieur du foyer et lâche, énigmatique : "je les enterrerai tous". Et le générique nous annonce que certains des protagonistes sont morts depuis la fin du tournage.

 

DSCF5910.JPG Aline Dalbis et Emmanuel Gras au Festival de Ciné 32 présentant leur film 300 hommes [Ph. YF]

Rencontre avec les réalisateurs :

Echange avec  Aline Dalbis et Emmanuel Gras (en avant première lors du festival de Ciné 32 Indépendance(s) et Culture en octobre 2014) précisent que le repérage a duré deux ans, puis ils ont tourné pendant deux autres années (deux hivers, presque tous les jours). Ils expliquent qu'ils tournent en étant "dans le cercle", mais pas au milieu du cercle. Il s'agissait, pour ces hommes, de "montrer leur corps, dans un décor". Ils estiment que la caméra, qui n'est pas cachée, tout en étant discrète, ne dénature pas le propos : chacun est encore plus dans son rôle. A la différence d'autres documentaires sur les errants, l'objectif est tout axé sur ces (300) hommes et non d'interroger par exemple les gardiens ou les travailleurs sociaux, pour recueillir leur point de vue.

Le film a été montré à quelques hébergés : ils étaient très touchés. Leur vie est enfermée dans cette infernale inertie : foyer, rue, prison, hôpital, foyer. Le foyer Forbin (SJD), autrefois, accueillait quelques marginaux. Aujourd'hui il doit faire face à l'évolution d'une société gagnée par la misère. Il reçoit tout ce que rejette cette société : les vagues d'immigration, des travailleurs pauvres, des fous, des vieux retraités, des vieux Chibanis. Ce n'est même plus vraiment un lieu de passage, mais un lieu de vie où certains viennent se mettre à l'abri tous les soirs, parfois des mois ou des années durant. Des ambulances amènent des malades. C'est le lieu de tous les dysfonctionnements des autres institutions. L'autre foyer de Marseille, La Madrague, qui est géré par la ville, est une zone de non-droit : il était impossible d'y filmer. Et c'est ainsi dans beaucoup de centres en France, où les conditions de vie sont déplorables, dans une indifférence quasi générale.

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Dossier de presse 

Bande-annonce  

Les trois photos du film m'ont été fournies par la société de production.


Billet n°187

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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