Laurent Wauquiez : sa Droite dite sociale en panne

Laurent Wauquiez, qui passe pour anti-social à gauche et qui est particulièrement décrié par ses petits camarades à droite, fait cavalier seul.

Laurent Wauquiez, qui passe pour anti-social à gauche et qui est particulièrement décrié par ses petits camarades à droite, fait cavalier seul. Depuis janvier, il a parcouru les médias, suite à la parution de son livre sur l’Europe, qui lui a valu les foudres de son père (spirituel) Jacques Barrot. Le site de la Droite sociale est inactif depuis plusieurs mois : le chantre de la lutte contre l’assistanat aurait-il décidé de mettre en sourdine cette propagande chère à Patrick Buisson ? Analyse de l’idéologie wauquiézienne et petite visite au Puy-en-Velay.

 

L’ambitieux Laurent Wauquiez avait créé un mouvement nommé « la Droite sociale » au sein de la « Galaxie UMP », aux côtés de la Droite forte et de la Droite populaire. Pour mieux décliner son programme dans son intitulé, il avait exigé de l’UMP que le nom de son mouvement soit le suivant, excusez du peu : « Droite sociale avec Laurent Wauquiez : défense des classes moyennes-lutte contre l’assistanat », tandis que ses concurrents s’étaient contentés de deux ou trois mots. Aujourd’hui, le site de son mouvement est revenu à un libellé plus court : la Droite sociale, tout simplement.

 

 D’ailleurs, sur ce site, il ne se passe rien. Les dernières informations remontent à janvier 2014, et les messages envoyés aux médias par la Droite sociale depuis quelques mois ne concernent que l’annonce du passage de Monsieur Wauquiez sur une radio ou une télévision, de sa présence dans une librairie pour dédicacer son dernier livre, ou de la parution d’un article dans la presse écrite avec accès à un fac-similé, grossier, de l’article au lieu de proposer un lien avec le média concerné. Cela dénote d’un peu d’amateurisme chez ce jeune politicien qui, pourtant, se croit au dessus de tout le monde, au point d’exaspérer ses collègues de l’UMP, qui le décrivent comme déloyal, ne jouant pas collectif, trahissant ses amis : un article de L’Express (21 novembre 2011) disait qu’il avait l’amitié « utile » et le qualifiait d’« arriviste chevronné ». On aura noté que celui qui a été qualifié de sniper de l’UMP par M le magazine du Monde (10 novembre 2012), a été traité, récemment, de « raclure » par Jérôme Lavrilleux, bras-droit de Jean-François Copé, qui n’y va pas de main-morte (Le Point du 4 juin).

 Laurent_Wauquiez.jpg Le 1er mai, course de 15 kms dans les rues vellaves au profit de France Alzheimer. Prélude d'une autre course ? [site www.wauquiez.net]

« Classes moyennes, cœur battant… »

 Sur le site du mouvement du député de Haute-Loire (dont il est un des rares adhérents, une cabine téléphonique suffirait pour les rassembler tous), la seule priorité avancée, ce sont « les classes moyennes », le « cœur battant de la société ». Il est dit qu’elles sont « le moteur de l’ascenseur social et le socle de notre cohésion ». Selon ce mouvement, « la priorité pour le pouvoir politique, ce ne sont pas seulement les plus pauvres, mais les classes moyennes et surtout les classes moyennes modestes ». Classes moyennes qui constateraient beaucoup d’abus « de l’autre côté » (suivez mon regard) : c’est pourquoi, « il faut davantage lutter contre les arrêts de travail abusifs et les fraudes à la sécurité sociale ».

 

Ce mouvement se revendique des « familles démocrates chrétiennes, gaullistes sociales et centristes ». Mais il tient à ne pas « singer » une gauche qui se contenterait de verser des allocations. S’il critique un peu « certains » favorisés qui cherchent à échapper à l’impôt, il stigmatise surtout « ceux qui bénéficient sans contrepartie de la solidarité nationale ». Il continue à prétendre que l’écart est faible, sinon nul, entre les revenus du travail et les revenus de l’assistance. Il réclame le plafonnement des prestations sociales à 75 % du Smic, accusant « certains individus » de cumuler avec le RSA, la CMU, les allocations familiales et les aides au logement des « moyens financiers similaires » à ceux des travailleurs modestes (la preuve de l’inanité de cette assertion est déjà dans le fait que les allocations familiales ne sont pas attribuées sur critère de ressources, donc, à situation familiale comparable, elles n’apportent rien de plus à celui qui perçoit le RSA par rapport à un smicard). Il a combattu contre la CMU, il s’oppose à la gratuité dans le domaine de la santé (« le tout gratuit est en train de tuer la France », sur RTL le 29 septembre 2013), et n’approuve pas le tiers-payant, l’accusant d’augmenter les dépenses (contre l’avis des spécialistes de la question, comme le président de MG France interviewé sur France inter le 19 juin). Il tient des propos sur l’immigration très discutables, et s’est permis de réclamer que le RSA ne soit attribué qu’après cinq ans de présence sur le territoire (ce qui a toujours été le cas).

 

Il revendique à tous crins que la solidarité s’inscrive dans une « logique de droits et devoirs ». S’il avait étudié la loi sur le RSA, il saurait que cette formule y est inscrite, mais à l’époque, n’étant pas à une contradiction près, il militait, selon Martin Hirsch, son collègue au gouvernement, contre l’inscription des « bénéficiaires » du RSA à Pôle Emploi, pour que les statistiques de chômeurs soient moins élevées : c’est-à-dire tout faire pour que ces « individus » ne trouvent pas de travail.

 

 Copie_de_DSCN9306.JPG Une rue du Puy [Ph. YF]

Le mot « assistanat » presque à la trappe

Il réclame encore que ceux qui touchent le RSA consacrent « 5 heures par semaine à un service social dans le cadre d’une activité ou d’une association reconnue ». Je ne m’attarde pas sur l’ignorance d’un homme politique (super-diplômé) qui utilise le mot « service social » sans savoir qu’il définit juridiquement une activité professionnelle reconnue par les textes dans notre société. Je veux juste redire que tout est fait par ceux qui traitent de l’insertion dans ce pays pour que des activités aient lieu. Partout en France, cette question est travaillée, pas en assénant une obligation artificielle, mais en recherchant toutes les  formules possibles, dans un contexte de l’emploi particulièrement difficile. Il ne peut pas l’ignorer, donc sa proposition est purement démagogique. Et ouvertement démagogique, ce qui est indigne pour un homme politique.

 

En effet, lui le chantre du discours d’exclusion sur « l’assistanat », lui le fidèle de Patrick Buisson, venu de l’extrême droite pour conseiller Nicolas Sarkozy, justement sur ce thème de l’assistanat (on se souvient du discours de Bordeaux pendant la campagne présidentielle), a fini, suite au tollé qu’il a provoqué y compris dans son propre camp, par moins employer ce mot. Son site ne l’évoque désormais qu’une seule fois, et encore pour dire que selon l’IFOP « 8 Français sur 10 pensent qu’il y a trop d’assistanat en France ». C’est courageux, c’est pas lui, ce sont les Français qui le disent…après qu’il l’ait bien martelé, jusqu’à parler de « cancer de la société » (quitte à s’excuser peu après… auprès des malades atteints du cancer). Le 5 mai à Mots croisés, il a parlé Europe et, bien sûr, classes moyennes, mais rien sur l’assistanat. Idem dans l’article donné à Marianne le 9 mai.

 

Les révélations sur les écoutes organisées par Patrick Buisson l’ont quelque peu paniqué, tant il a redouté que les propos qu’ils ont pu échanger puissent être révélés. Le suspens continue puisqu’une toute petite partie des bandes d’enregistrement, seulement, a été rendue publique. On suppose qu’il a mis un frein à sa diatribe contre l’assistanat à cause des déboires actuels de son mentor qui l’avait cornaqué sur cette thématique misérable.

Le_Puy-en-Velay.jpg Le Puy-en-Velay [www.lepuyenvelay.fr]

Au Puy-en-Velay, où il a été parachuté, sa campagne contre l’assistanat a été mal vécue par des « individus » qui se sont sentis ainsi méprisés et l’ont confié à des intervenants sociaux. Cependant, cela n’a pas eu d’impact car les politiques sociales sont menées essentiellement par le Département, dont les agents n’appliquent en rien les consignes du maire du Puy. Et au chef-lieu de la Haute-Loire, le maire, pour le moment, n’a pas imposé une politique particulière qui tenterait d’appliquer localement ce qui fait son cheval de bataille à Paris. Pour le moment. En ce qui concerne les centres sociaux que la mairie subventionne, le soutien financier de la CAF ne permettrait pas des consignes municipales d’exclusion.

 

Il veut faire la leçon à tout le monde mais quand un jour (chez Ruquier le 16 novembre 2013), il a le temps et la possibilité de s’expliquer, il prétend appliquer la mise au travail des bénéficiaires du RSA. Poussé à devoir donner des exemples, il se contente de dire que lors des repas de quartiers, « on fait venir les gens qui sont aidés », pour qu’ils aident à leur tour. Avec ce commentaire prétentieux : « si on y arrive dans une mairie, on doit pouvoir parvenir à y arriver dans toute la France ». Je l’ai déjà écrit : j’ai alors imaginé le regard condescendant et ironique qu’élus de gauche comme de droite ont dû alors jeter sur leur collègue prétentieux. Comment avec tant de naïveté prétendre à un destin national ?

 

Réélu confortablement dès le premier tour aux élections municipales, Laurent Wauquiez a la cote au Puy : finalement son discours contre l’assistance passe bien (au grand dam des démocrates et républicains qui voient ainsi la démagogie marquer des points) et les gens sont béats d’admiration pour ce jeune loup, qui est partout et qui propulse dans la lumière un Puy-en-Velay isolé, tellement associé à la Haute-Bigue.

 DSCN9300.JPG Mairie du Puy [Ph. YF]

Plus Ponot que les Ponots

Partout, il parle de leur ville. Il y a deux sortes de politiciens : ceux qui ne disent rien de leurs arrières (Nicolas Sarkozy, qui ne montrait jamais en exemple son action à la tête des Hauts-de-Seine) et ceux qui se font mousser avec leur action locale (Ségolène Royal avec son Poitou-Charentes, et Laurent Wauquiez avec son Puy-en-Velay). Arme à double tranchant pour ces derniers, car cela rapetisse l’ambition (c’est ce que Sarkozy avait très bien compris). Wauquiez en fait trop : lui le parachuté va jusqu’à reprocher à des candidats locaux de ne pas être assez du coin. On dit au Puy qu’il voudrait passer « pour plus Ponot que les Ponots » !

 

Après que Jean-François Copé eut prononcé une phrase toute en délicatesse rapportée par le Canard enchaîné (« je ne suis pas sûr que durant la guerre Laurent Wauquiez aurait été du bon côté »), ce faux Ponot a poussé le culot jusqu'à prétendre que ses origines étaient au Chambon-sur-Lignon (comme chacun sait, haut lieu de la Résistance). Sauf que c’est à la fois ridicule et un gros mensonge : il ne suffit pas d’être originaire du Chambon pour faire de vous un résistant, sans parler qu’il n’est pas originaire du Chambon (simplement sa mère en est la maire depuis 2008). Du coup, il est accusé localement de « falsification ».

 

Il a d’ailleurs une certaine propension à jouer le fou du Puy : en commettant des gaffes à répétition, avec ses tweets, en se trompant de destinataires, comme lorsqu’il insulte Nadine Morano en lui adressant par erreur son texto (bon là, on lui pardonne), ou lorsque, ministre des affaires européennes, interviewé sur RMC, il se trompe grossièrement sur le nombre de pays inclus dans l’espace Schengen, ou lorsque récemment, chez Ardisson, il avoue regarder régulièrement un site porno, alors qu’il cherche tellement à se montrer proche des catholiques intégristes. Autre gaffe : l’accusation, après une manifestation contre le mariage pour tous, selon laquelle des enfants dans des poussettes auraient été « gazés » par la police !

 DSCN9304.JPG Au loin, la Vierge rouge [Ph. YF]

Le fils prodigue

Jusqu’à récemment, on le présentait comme le fils, spirituel si l’on peut dire, de Jacques Barrot, figure emblématique de la Haute-Loire, qui lui avait laissé le poste de député au moment où il était nommé ministre. Après la charge menée par l’ancien ministre des affaires européennes de Nicolas Sarkozy contre l’Europe (dans son livre L’Europe, il faut tout changer), Jacques Barrot (qui, lui, fut tout de même commissaire européen) a désavoué son poulain en le traitant de populiste : « l’Europe mérite mieux que le populisme et la peur de l’autre ». Sachant que Barrot a une fibre sociale, sa phrase pourrait être aussi une réponse à l’idéologie « sociale » que véhicule le député de Haute-Loire : effectivement, « la France mérite mieux que le populisme et la peur de l’autre » !

 

Il traverse du coup une passe difficile, puisque même Alain Juppé, si l’on en croit le Canard enchaîné du 4 juin a déclaré à son propos : « dans le temps j’aurais dit que c’est quelqu’un de mal élevé, maintenant je dis que c’est un connard ». Ce grand gaillard qui embrasse les vieilles dames avec ostentation, sans retenue (certaines aiment, d’autres pas), qui cherche à ce que l’on se rallie à son anorak rouge, sans panache, paraît effectivement souvent comme un gamin pris en défaut (sur les photos en tous cas, y compris quand il pose, énamouré, dans les magazines aux côtés de Charlotte). Il fait penser à Nicolas Sarkozy auquel PPDA disait, lors d’une interview, qu’il est « un petit garçon dans la cour des grands ».

 

Au Puy, il se dit qu’il est « un vrai caméléon » : s’il rencontre un handicapé, il lui dit qu’il en a un dans sa famille. S’il voit un Belge, il lui dit qu’il y a des Belges dans sa famille. Il essaye d’être dans l’air du temps. On lutte pour la transparence ? Alors il s’affiche transparent et publie son patrimoine. Jusqu’à jouer les chevaliers blancs, à se présenter comme la pureté même (par exemple en annonçant avec fracas en mai 2012 qu’il abandonnerait ses indemnités mensuelles d’ancien ministre, 14200 euros, alors que, presque assuré d’être réélu député, il savait qu’il n’y aurait pas droit).

 

« Caricatural man »

Dailymotion a recensé toutes les fois où l’altiligérien d’adoption accuse ses adversaires de le « caricaturer », au point qu’ils l’ont appelé « Caricatural man ». Il est vrai que certains de ses contradicteurs ne sont pas tendres avec lui, comme Emmanuel Todd l’accusant d’être inféodé à l’oligarchie lors de l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi. Mais aussi il se donne des verges pour se faire battre, apparaissant comme un gentil sans scrupules, une sainte Nitouche m’as-tu vu, le partisan complexé d’une droite décomplexée, le tenant d’une droite sociale anti-sociale. Très Ponot finalement, Vierge rouge et lentille verte.

 

Certains observateurs s’étonnent qu’un homme apparemment brillant (énarque, diplômé de l’Ecole normale supérieure et de l’Institut d’études politiques de Paris) puisse non seulement se comporter aussi grossièrement (cf. selon Marianne, ses « mimiques grotesques » et « criailleries stupides », avec l’inénarrable Balkany, lors du discours d’investiture de Manuel Valls, « images terribles » montrées à l’ensemble des Français), mais également produire des analyses et des argumentaires d’une telle pauvreté (excusez le terme).

 

Pour l’avoir fait plusieurs fois dans mes billets, je ne veux pas développer ici ce que recouvre cette profession de foi sur les classes moyennes, sinon qu’en affirmant que plus de deux Français sur trois s’identifient aux classes moyennes, on plonge vite dans la démagogie (« vous êtes tous classes moyennes, alors votez pour moi »), c’est de la sociologie à deux balles. Les textes de son site ne sont pas très élaborés. Il donne le sentiment d’être tellement seul qu’il semble pondre ses textes sur un coin de table. Comme cette phrase maladroite, lorsqu’il dit vouloir, tout de même, lutter contre les très grosses niches fiscales et qu’il proclame tout de go que « la première justice, c’est de s’assurer que celui qui a un très gros revenu paie un minimum d’impôt ». L’inconscient a parlé.

 

 DSCN9298.JPG Le Puy en trompe-l'oeil [Ph. YF]

A l’instant précis où je mets en ligne cet article, je reçois une information capitale de la Droite sociale : la montée du (mont) Mézenc le 17 août prochain. A chacun sa Roche de Solutré ! Attention, il n'y a pas loin entre la Roche Tarpéienne et l'Elysée, et vice versa. 

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Afin de recueillir l’avis de Laurent Wauquiez sur la critique que je porte sur le discours sur l’assistanat et sur les classes moyennes, je l’ai interrogé par courriel le 12 juin (à son adresse personnelle et à celle de député de l’Assemblée nationale).  Lui annonçant un projet d'article sur le sujet, je lui demandais si la Droite sociale était en perte de vitesse et s’il avait décidé d’être moins combatif sur cette thématique de l’assistanat, après avoir peut-être constaté l’impact négatif de ses diatribes sur les publics concernés qui se sentent méprisés. Il n’a pas répondu. 

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Billet n°125

Additif : voir dans le billet n°127, mis en ligne le 24 juin, un prolongement à cet article, suite à des commentaires de lecteurs reçus par courriel :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/240614/chiffonniers-du-bresil-et-sans-abri-de-paris

 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

 

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