René Lenoir et l'exclusion

René Lenoir, ancien secrétaire d'État à l'action sociale sous Giscard d'Estaing, est décédé. On nous le présente aujourd'hui comme «l'avocat des exclus» et «le père d'une importante loi sur les handicapés». Disons plus précisément qu'avec son livre célèbre «Les exclus» publié en 1974, il a popularisé le mot «exclusion», qui n'était pas tout à fait innocent. Qu'est-ce qu'était le «lenoirisme» ?

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Plus que la défense des exclus, dans ce livre publié alors qu'il n'est "que" directeur de l'action sociale au ministère, il s'agit (en sous-titrant "Un Français sur dix") de la part du giscardisme naissant, et de façon nouvelle, non pas de nier finalement qu'il y a des gens en marge mais au contraire de le revendiquer : des "Français" handicapés, associaux, vieillards pauvres. Il listait : un million de handicapés physiques, un million de "débiles mentaux", 1,3 million de personnes âgées invalides et 3 à 4 millions d'"inadaptés sociaux" : drogués, malades mentaux, fugueurs, délinquants, handicapés, alcooliques, chômeurs, enfants ASE, logement insalubre, marginaux, asociaux.   "Commune exclusion", écrit-il. Soit 6 à 7 millions sur 48 millions d'habitants en France à l'époque. On pensait et on disait qu'il y avait quelques marginaux, quelques SDF. Et bien, non : c'est plus de 10 % !

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Assez original pour un système qui n'est pas innocent de cet état de fait. Comme pour dire aux autres, alors que la crise fait son apparition (vient de se produire le 1er "choc pétrolier"), il y a plus malheureux que vous. Une façon de dire aussi : c'est d'une telle ampleur, qu'on ne pourra pas tout régler avec des professionnels, d'où une incitation au bénévolat dans le secteur social. René Lenoir expose dans la revue Preuves ses craintes devant la montée de révoltes qui se feront jour et les dépenses énormes que la collectivité devra engager pour les contrer. Non seulement il prône le bénévolat mais le pouvoir giscardien tend à freiner les recrutements. A partir de la parution du numéro de la revue Esprit en 1972 : Pourquoi le travail social ?, qui aura un énorme impact, ça bouge dans le secteur.

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Je publie, en mars 1975, dans la revue Champ social, un long article critique sur l'idéologie que recouvre cette orientation politique officielle, en créant ce néologisme : Le lenoirisme, ou la société unidimensionnelle (texte qui sera repris dans un ouvrage collectif intitulé Champ social, chez Maspero, l'année suivante).

 

Quant aux lois de1975, je les ai beaucoup fréquentées en ce temps-là : durant plusieurs années, je serai le seul représentant des salariés siégeant dans une commission qu'elles ont créées, se réunissant régulièrement en Préfecture de Région (Franche-Comté) pour se prononcer sur les extensions éventuelles d'établissements et services médico-sociaux (jamais pour leur fermeture, le but est clairement de freiner l'extension de ce secteur). Il importe de préciser que, si ces lois créaient l'AAH, elles avaient surtout pour but d'encadrer les dépenses sociales qui commençaient déjà à se restreindre, après les Trente Glorieuses. C'est ainsi que le secteur associatif a perdu les coudées franches, ne pouvant plus négocier les conventions collectives avec les syndicats salariés, sans l'aval préalable de l'État. Ce qui a considérablement freiné les avancées de ce secteur de "l'enfance inadaptée".

Le terme des "exclus" a longtemps marquer tout le champ de l'action sociale : la grande loi de Martine Aubry en 1998 s'intitulait "Lutte Contre les Exclusions" (LCE). Peu à peu cependant, on a préféré insister moins sur le constat (l'exclusion) que sur les moyens d'y répondre, d'où le succès d'insertion, de solidarité active et surtout d'inclusion sociale (les textes européens retiennent cette seule terminologie qui se veut plus positive).


Au demeurant, je crois que René Lenoir était un "honnête homme", qui professait un certain nombre de principes humanistes. C'est la raison pour laquelle, dans les années 2000, je l'ai invité pour venir prononcer une conférence au Pôle social de la Croix-Rouge à Toulouse que je dirigeais alors, mais son état de santé ne lui a pas permis de répondre favorablement. Je prévoyais tout de même de lui confesser que j'étais l'auteur de ce texte sur le "lenoirisme".

Il y a quelques jours, avant sa mort, j'ai envisagé d'acheter son tout dernier livre, Le chant du monde est là, croyant qu'il faisait un bilan de son expérience sociale. Mais il s'agit en réalité d'un livre de spiritualité, un peu dans la veine de ceux que publie en cascade son fils Frédéric Lenoir qui a trouvé le filon, à la mode, du "développement personnel et spirituel".

"Z" et le travail social

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La revue "Z" consacre son dernier numéro au travail social. Impossible de lister tous les articles ici, évoquons quelques uns : le temps des campements, les voix de la rue, l'industrie du social, les autonomies précaires, avec nombreux témoignages. Un article évoque le RSA et l'injonction au travail sur soi, un autre rappelle les années 70 et les "travailleurs sociaux contre le travail social". Avec rappel du célèbre numéro d'Esprit de 1972 (souvenir, souvenir) : Pourquoi le travail social ?. Ce numéro de "Z" a un peu cette fonction : interpeller le travail social sur ce que le pouvoir attend et exige de lui.
. 13€, en kiosque et certaines librairies
http://www.zite.fr/parutions/z11-paris/

 

Regarder ailleurs
Bon décryptage par Samuel Gontier (Télérama) de l’interview brosse à reluire du Chef de l’État menée par Laurent Delahousse pour France 2. Pour ainsi dire rien sur le chômage, insignifiant sur les banlieues, rien, mais rien du tout sur la pauvreté, alors même que plusieurs rapports sont sortis sur le sujet au cours de ces dernières semaines et que la pauvreté est une réalité qu’un Président de la République a le droit d’aborder, même lorsqu’il se pavane sous les lambris dorés de l’Elysée.
Delahousse interroge comme à l’ordinaire, d’abord en regardant ailleurs : par timidité, par manque de confiance en soi, par crainte d’être percé dans sa vérité par l’interviewé (ici Macron), pour dissimuler son insincérité, afin de ne pas perdre le fil de sa question ? On l’ignore, mais il est rare qu’un journaliste occupant une telle fonction exprime une telle gêne, que ce soit en présence d’un petit acteur de second rôle ou d’une personnalité de premier rang. Regarder ailleurs est peut-être le plus sûr moyen de botter en touche et de ne pas poser les questions qui feraient mouche.

. Interview de Macron par Delahousse, une révolution incroyable qui marque l'histoire

Pétition contre la circulaire

Le mouvement Manifeste du Travail social a lancé une pétition contre la circulaire du Ministre de l'Intérieur contre les migrants : ici.

Justice de classe
Mediapart (ici) a bien couvert ce procès, avorté suite au "terrorisme judiciaire" dont a fait preuve Me Dupont-Moretti, qui peut jouer plus que jamais les stars, et l’institution judiciaire qui s’avère incapable d’assurer la sérénité à un procès. Justice de classe car il en aurait été tout autrement si l’affaire s’était déroulée dans des milieux populaires. Dès avant le procès, je m’attendais à un fiasco : pas seulement parce que les méthodes de l’avocat sont connues, mais parce que certains médias (dont Le Monde) avaient donné le ton, ironisant sur les accusatrices, et soutenant sans réserve la stratégie de défense de l’avocat de Tron. Mutatis mutandis, cela ressemblait fort à la façon dont une certaine intelligentsia journalistique a pris la défense d’un DSK dans l’affaire du Carlton de Lille, qui avait bien le droit d’avoir la sexualité qu’il veut, même si des prostituées [qu’il croyait être juste des libertines (!), axe de sa défense] l’ont accusé d’avoir été d’une extrême violence envers elles. Sexe, argent et pouvoir : pas touche.

Billet n° 364

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

 

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