Les riches gagnent et les invisibles écrivent

Pourquoi les riches ont gagné C’est sous ce titre que Jean-Louis Servan-Schreiber vient de publier un livre aux éditions Albin Michel, sans point d’interrogation.

Pourquoi les riches ont gagné

 C’est sous ce titre que Jean-Louis Servan-Schreiber vient de publier un livre aux éditions Albin Michel, sans point d’interrogation.

Constatant que des firmes internationales faisant des bénéfices décident de licencier pour faire plus de profits encore (comme l’équipementier Cisco qui à l’été 2013 annonce en même temps 10 milliards de dollars de bénéfices, en hausse de 24 %, et 4000 licenciements), il commente : « pour les dealers de banlieues comme pour les oligarques du profit, la primauté de l’argent entraîne une vision dévoyée de la société actuelle ».

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Il cite en exergue de son ouvrage Warren Buffet, le milliardaire américain, qui prétend jouer les philanthropes : « La guerre des classes existent toujours, mais c’est nous, les riches qui la menons. Et nous la gagnons. » L’exergue ne précise pas qu’il a ajouté, cynique : « et nous payons moins d’impôts » (extrait d'une vidéo montrée au journal de France 2 le 21 janvier).

Sans_titre_1_0.jpg Photo extraite du documentaire Au bonheur des riches [capture d'écran]

Né avec une cuillère d’argent dans la bouche, JLSS jette un regard de commisération sur les populations pauvres, quitte à être parfois approximatif lorsqu’il estime que « le RSA en France approche de 500 euros par mois soit le tiers du Smic » : les gens qui sont au RSA et ceux qui touchent le Smic apprécieront ces arrondis. Il n’ignore rien du calcul des gouvernants qui « savent qu’une pauvreté qui ne dépasse pas 15 % de la population, pour dramatique qu’elle soit individuellement, n’est pas politiquement explosive ». D’ailleurs, « on ne meurt pas de faim ».

 

Il souhaite qu’on ne le considère pas comme un héritier : « tout ce que j’ai pu ainsi construire est le résultat de mon seul travail ». Plaidoyer pro domo connu, si fréquent aujourd’hui chez tous ceux qui nous vantent, comme il le fait lui-même, les emplois qu’ils ont créés pour justifier leur fortune. En plus, il nous confie qu’il vote à gauche, « ce qui me semble un minimum pour un bénéficiaire du système » ! Il dit ne pas souhaiter de mal aux riches, mais espère que d’autres objectifs que l’argent soient proposés aux citoyens. Il compte non plus sur les religieux (qui n’ont plus guère d’audience) mais sur les philosophes… et sur les femmes qui fondent des valeurs largement partagées dans le monde : « humanisme, respect, libertés individuelles, équité, écologie, non-violence ». Ni les politiques, ni les riches ne pourront enrayer ce « mouvement global ». Et de promouvoir cet élément de la devise de la République tellement oublié : la fraternité.

 Sans_titre_8.jpg Photo extraite du documentaire Au bonheur des riches [capture d'écran]

Il s’épanche cependant sur ces pauvres riches qui n’ont pas le temps de profiter de leurs biens tellement ils sont actifs. Et c’est pourquoi ils ont gagné : parce qu’ils jouent dans notre société plutôt « un rôle de modèle enviable que de repoussoir ou d’adversaire ». Ils ont gagné « sans avoir mené de guerre ni suscité de révolte ». Grosso modo, les riches sont riches parce qu’ils sont riches : c’est la litanie des lapalissades, « les riches détiennent le pouvoir essentiel, celui  de l’argent »,  « les riches s’enrichissent », et puis la richesse croît plus vite que la misère ne diminue, les riches ne sont pas mal-aimés, les pouvoirs ne peuvent se passer des riches, le libéralisme n’a pas son pareil. Le seul problème pour les riches, c’est la fiscalité, qu’ils cherchent par tous les moyens à contourner. Ce qui fait sans doute que la France compte 500 000 millionnaires (en euros), record historique.

 

Jean-Louis Servan-Schreiber déclare au site Atlantico qu’en France « on a 1% de riches, 14% de pauvres et 85% de classes moyennes » (façon de confondre le Smicard avec les très hauts salaires qui ne font pas encore partie des 1%), et qu’ « il n’y a plus de lutte de classes » (ne sachant pas ou faisant mine de ne pas savoir que les classes sociales ont des intérêts plutôt divergents et que chacune « lutte » pour les défendre).

 Sans_titre_6.jpg Photo extraite du documentaire Au bonheur des riches [capture d'écran]

Finalement, toute l’ambiguïté est dans ce terme de « riches », choisi volontairement pour évacuer les questions de fond (comme d’autres ouvrages ont tenté de le faire auparavant : Salauds de riches !, de Frédéric Georges-Tudo ou Etre riche, un tabou français, de Eric Brunet). S’en prendre aux riches, c’est mesquin, c’est de la jalousie : on connaît tous les lieux communs en la matière, style « si vous supprimez les riches, il y aura encore plus de pauvres ». Mais personne ne fait grief à un chercheur scientifique, à un inventeur, à un grand chirurgien de bien gagner sa vie (ce qui n’est pas forcément le cas). La richesse qui révolte c’est celle qui n’a aucune justification : les joueurs de foot, les saltimbanques de la télévision qui perçoivent des rémunérations astronomiques (plusieurs fois supérieures à celles de responsables politiques de premier plan contre lesquels ils ne se privent pas de vitupérer pourtant), les grands PDG de firmes internationales, les traders et autres « loups » de Wall Street, qui sont les maîtres du monde en ne créant rien mais en spéculant à la vitesse dela lumière. Les inégalités extrêmes sont non seulement insupportables mais aussi immorales. Une vraie démocratie ne devrait pas tolérer de tels excès.

 

Cette richesse-là se fonde sur un système capitaliste aujourd’hui débridé, dont le politique ne parvient plus à contrôler les exactions. Persuadés qu’ils ont gagné et que rien n’entravera leur progression, les détenteurs de capitaux visent des rentabilités maximales, ce qui est forcément générateur de misères (licenciements, lutte contre les systèmes de protection sociale). Il n’est pas certain que JLSS avait l’ADN pour comprendre son sujet : mais sûr qu’il a fait un livre qui connaîtra le succès, accroîtra sa richesse et le convaincra qu’il l’a bien méritée.

[Les trois photos sont extraites du documentaire Au bonheur des riches, d'Antoine Roux, en collaboration avec Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, avec un commentaire de François Morel, diffusé sur France 2 le 1er octobre 2013]


Le Parlement des invisibles

Pierre Rosanvallon lance un projet qui consiste à permettre aux « invisibles » à raconter leur vie. L’évolution de notre société est telle, l’influence du Front national prétendant parler au nom des invisibles a pris une telle ampleur, qu’il est apparu nécessaire à l’écrivain, qui s’était déjà lancé dans la République des Idées, de donner la parole à tous ces « oubliés, incompris » qui « se sentent exclus du monde légal, celui des gouvernants, des institutions et des médias ».

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La population ne se sent pas représentée : non seulement les plus humbles mais toutes les composantes de la société. « La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain des vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. » Rosanvallon voit là un grand danger : « il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité de la démocratie ». Le récit serait nécessaire pour recouvrer la dignité : « des vies non racontées sont de fait des vies diminuées, niées, implicitement méprisées ». On ne voit pas très bien pourquoi une vie "ordinaire " aurait non seulement besoin de se raconter mais que ce serait vital : cette absence de récit, écrit-il, « redouble la dureté des conditions de vie », « une vie laissée dans l’ombre est une vie qui n’existe pas, une vie qui ne compte pas » tandis qu’« être représenté, à l’inverse, c’est être rendu présent aux autres, (…) ne pas être seulement renvoyé à une masse indistincte ». Il considère que la justice, aujourd’hui, passe inévitablement par la reconnaissance.

 

Pierre Rosanvallon proclame que nous formons désormais une « société d’individus », constatant qu’il n’y a plus rien pour représenter les classes ou les castes. Il valorise la multiplicité des existences, chacune est unique et mérite donc de se raconter. Il oublie de nous dire que jadis, dans La crise de l’Etat-providence (il fut l’un des tous premiers à écrire sur le sujet, en 1981) il nourrissait une pensée future qui ne cesserait de discréditer la protection sociale et son coût. Il en appelait déjà à « accroître la visibilité sociale » face à la fin de « l’opposition des riches et des pauvres, du prolétariat et de la bourgeoisie », qu’il appelait de ses vœux, afin de combattre tous les corporatismes. Les temps ont changé, il a du écrire La société des égaux en 2011 qui constatait une « régression de la citoyenneté sociale », ce qui l’a sans doute incité à réagir plus concrètement.

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Bien sûr, cette démarche est respectable. Et on lui souhaite de réussir : déjà plusieurs livres sont publiés, ou témoignages, ou œuvre d’écrivains (Guillaume Le Blanc, philosophe qui a beaucoup écrit sur l’invisibilité sociale, publie La femme aux chats). Un site a été ouvert, prêt à recueillir des témoignages (1).

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Joseph Confavreux, sur Mediapart (2) a analysé de façon approfondie cette démarche, avec tout ce qu’elle recèle d’encourageant, et d’ambigu. Il rappelle les précédents : James Agee, Louons maintenant les grands hommes (lors de la grande dépression américaine, avec les photos de Walker Evans), l’œuvre de Studs Terkel, qui a interrogé des centaines d’anonymes, l’école de Chicago, qui a fait lien entre les sciences sociales et le journalisme (j’ajouterai : avec le travail social puisque ces ancêtres de la sociologie, installés dans les quartiers pauvres de Chicago étudiaient les populations tout en leur venant en aide et qu’ils furent à l’origine des settlements). On peut citer aussi Pierre Bourdieu avec La misère du monde, Numa Murard avec La morale de la question sociale et dans la période récente Florence Aubenas avec Le quai de Ouistreham. Ne surtout pas oublier, bien que J. Confavreux pudiquement ne le cite pas : La France invisible, paru en 2006, sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard (elle aussi à Mediapart aujourd’hui), ouvrage copieux et passionnant qui fourmillait d’informations fournies par des chercheurs et des témoignages sur ces populations précaires nombreuses mais cachées. Et bien sûr tant d’ouvrages publiés à l’époque Maspéro puis par La Découverte.

 

On pourrait citer aussi Simone Weil (La condition ouvrière) et pourquoi pas le journaliste allemand Günther Wallraff (Tête de Turc).Christian Salmon, spécialiste du storytelling, a cité également sur son blog de Mediapart (3)Robert Linhart (L’Etabli). Il a rappelé que Pierre Rosanvallon n’avait cessé de combattre Pierre Bourdieu et relevé qu’il y a une certaine imprudence à mobiliser ce thème des « invisibles » cher au FN (4). Il a noté que cette volonté de permettre à chacun de « raconter sa vie » n’est pas inédite : il n’y a qu’à voir le développement effréné des blogs (chaque seconde il s’en crée un dans le monde) dont l’objectif est bien pour chacun de raconter son histoire. « La story, c’est vous ! », ironise Salmon, qui voit, dans cette individualisation, le parachèvement du « projet néolibéral de transformer les individus en « performer » de leur propre histoire ».  

 

Favoriser l’expression des invisibles ne peut en effet consister uniquement en un alignement de « témoignages » : sans s’inscrire dans une contestation ferme des inégalités, des injustices, sans afficher des conceptions fortes sur les notions du bien commun, de la solidarité, de la fraternité, du partage, cet appel citoyen à la lisibilité ne resterait qu’une opération éditoriale confortant l’isolement désastreux des individus qui mine tant aujourd’hui notre société. Mais la bande annonce du projet nous rassure puisqu’il est dit qu’il a une « dimension morale, car il encourage l’intérêt pour autrui ».

 

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 (1)   http://raconterlavie.fr/

 (2)   http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/050114/representer-les-invisibles-la-republique-devidee?page_article=4

(3)   http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-salmon/050114/le-parlement-des-invisibles-un-projet-de-storytelling-integre

(4)   Rappelons, pour notre part, que Valeurs actuelles du 31 janvier 2013, le journal de la droite extrême, avait titré sur « La France des invisibles » (« paysans, commerçants, artisans, infirmières, enseignants…ils n’en peuvent plus »).

 

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