Notables en colère et misère photogénique

Social en vrac n°23La fronde des notables, notaires, huissiers, avocats, cramponnés à leurs privilèges, envahit l’espace médiatique. Quant à la misère, elle fait aussi recette : la pauvreté, en effet, est photogénique. Ce qui permet, paradoxalement, de ne pas en parler vraiment : présentée comme un état de fait, comme une affaire personnelle, cela évite de questionner politiquement les inégalités.

Social en vrac n°23

La fronde des notables, notaires, huissiers, avocats, cramponnés à leurs privilèges, envahit l’espace médiatique. Quant à la misère, elle fait aussi recette : la pauvreté, en effet, est photogénique. Ce qui permet, paradoxalement, de ne pas en parler vraiment : présentée comme un état de fait, comme une affaire personnelle, cela évite de questionner politiquement les inégalités.

 

La fronde des notaires

Les notaires protestent parce que le gouvernement veut réformer les droits qu’ils perçoivent sur les transactions immobilières, au pourcentage du prix de vente, alors que l’activité est la même, quel que soit le bien vendu. Bien que leur rémunération soit tout de même progressive (4% sur les 6500 premiers euros, 1,65 jusqu’à 17 000 €.. .), il n’empêche que ce système au pourcentage contribue à l’inflation des prix de l’immobilier. Il serait question, dans le projet du gouvernement, d’une grille forfaitaire.

Un représentant de cette corporation, qui s’est fait de belles royalties avec la hausse de l’immobilier, déclarait le 19 mars à la radio que c’était un système juste : comme dans les avions, le prix des premières classes contribue, dans une certaine mesure, à la baisse des prix en seconde classe ! Imparable. Mais il doit bien être le seul à y avoir pensé. Il a oublié cependant de préciser qu’en France les 8300 notaires se font en moyenne 19 000 € de salaire mensuel, et les 3100 huissiers 12 500 €.

Notaires.jpg Site du Parisien

On imagine la crainte des agents immobiliers qui redoutent qu’il en soit de même pour leurs tarifs. On attend qu’ils descendent tous dans la rue prochainement pour nous dire que la misère les menace. Sans parler des opticiens qui sont, aussi, dans le collimateur, avec leurs tarifs inconsidérés, assumés par les mutuelles.

 

La révolte des avocats et les excès de Maître Sur

A la tête de la corporation des avocats offusqués que l’on puisse les mettre sous écoute, le bâtonnier de Paris, Maître Pierre-Olivier Sur. Suite à la mise sous écoute de Nicolas Sarkozy, et du coup de son avocat, et surtout suite à la perquisition subie par Maître Herzog (vous vous rendez compte les policiers ont fouillé sa machine à laver), ce bâtonnier a pété les plombs, proclamant : « cette justice me dégoûte », « c’est inadmissible en terme d’habeas corpus ». Si les juges se pointent au Conseil de l’Ordre, il leur interdira l’accès, quitte à faire appel à d’autres avocats pour lui prêter main forte, en venant en robe faire barrage. Et d’autres ténors de monter au créneau : Me Soulez-Larivière, Dupont-Moretti et même Leclerc. L’un dit que le métier d’avocat, sans le secret professionnel, n’existe pas. 

 Me_Sur.jpg Me Sur, Europe 1

Cette frénésie à contester la Justice lorsqu’elle s’en prend à l’élite est pathétique. Certes, le secret professionnel doit être respecté, sauf si une grave infraction est suspectée : or c’est le cas, non seulement à l’encontre de l’ancien Président mais aussi de son avocat (à propos du financement probable de la campagne électorale de 2007 par Kadhafi mais aussi au sujet d’un trafic éventuel d’influence). Lorsque Nicolas Sarkozy écrit dans le Figaro du 21 mars qu’il refuse que « la vie politique française ne fasse place qu’aux coups tordus et aux manipulations grossières », on croit rêver : c’est un peu comme si Patrick Buisson venait revendiquer un peu de morale dans la pratique des écoutes. Quant à comparer la France d’aujourd’hui à la RDA du temps de la Stasi, là l’ancien chef d’Etat se déconsidère : à moins qu’il ait voulu ainsi qualifier la coopération (y compris sous son règne) entre la DGSE et France Télécoms (Orange), ce que révèle Le Monde dans son édition du 21 mars. Cette information sur la collaboration entre les services de renseignement et l’opérateur français, sans contrôle judiciaire, est d’une extrême gravité. En parlera-t-on autant que les écoutes de l’ex-Président ?

 

Par ailleurs, les avocats sont moins sourcilleux lorsque le secret professionnel des travailleurs sociaux est mis à mal par exemple, bien que précisément prévu par les textes. Me Sur s’est distingué il n’y a pas si longtemps en défendant l’association Innocence en Danger qui voulait poursuivre des travailleurs sociaux dans l’affaire de la petite Marina, odieusement maltraitée par ses parents et tuée. Dans le procès intenté à l’Etat, il a eu l’outrecuidance d’affirmer que si l’Etat est condamné, « les pouvoirs publics vont être alertés du problème de la maltraitance des enfants ». Faisant ainsi étalage de sa totale méconnaissance du sujet, mais à l’instar de l’association qui le mandatait, il cherchait à se faire une notoriété en jouant les défenseurs des pauvres enfants malheureux face aux méchants professionnels sociaux et éducatifs… qui ne l’attendent pas, chaque jour, pour être au service de la protection de l’enfance.

 

Me Sur réclame plus de protection quant à la mise en place des écoutes téléphoniques. Quelle que soit l’hypocrisie d’une telle demande (il s’en moquait totalement lorsque cela ne frappait pas des avocats), souhaitons-lui de réussir dans sa démarche auprès du Président de la République à ce sujet, à condition qu’une telle mesure ne soit pas réservée aux avocats.

 

Mocky : SDF et l’impasse de l’espoir

Jean-Pierre Mocky, à l’occasion de la sortie de son film Dors mon lapin et de son livre Je vais encore me faire des amis (avril 2014), nous ressort une nouvelle fois son projet de film sur les SDF. Il s’offusque qu’il n’y ait pas de « statut du SDF ». Il est allé en parler à François Hollande, qui l’aurait écouté et serait prêt à soutenir sa démarche. Il voudrait faire jouer en clodos : Aznavour, Belmondo, Delon, Jane Fonda, peut-être Deneuve. Mocky, 80 ans, se plaint de voir tant de jeunes dormir dans la rue, mais, pour faire jouer des stars, il en appelle à des vieilles barbes : pourquoi pas Johnny Halliday ou Eddy Mitchell ?

Le_Mentor.jpg Et le SDF est joué par Mocky himself !

Il espère qu’un tel film, qui s’intitulerait L’impasse de l’espoir, forcément coûteux (il cherche depuis longtemps les financements), conduirait à faire voter une loi. Apparemment, il ne semble pas trop savoir ce que pourrait dire cette loi, mais on sent bien que ça le travaille : il a souvent abordé le sujet, comme dans Le Mentor, où un SDF « distingué » devient le mentor d’une jeune fille de 20 ans. Il a colporté l’idée ici ou là que les acteurs, aujourd’hui, sont des « fonctionnaires », alors que Gabin était un homme de la rue, un SDF, d’où sa gueule, son jeu d’acteur. Trait certainement un peu forcé, mais SDF c’est vendeur. Et puis Delon en SDF ça doit valoir son pesant de cacahuètes. Et la magie de Mocky peut faire des étincelles : il n’y a pas de raison de ne pas le croire quand il proclame : « avant de crever, je voudrais aider les SDF qui crèvent dans la rue ».

 

Marthe Mercadier menacée d’expulsion

Mocky devrait faire jouer Marthe Mercadier dans son prochain film, elle qui, à 85 ans, selon les gazettes, est menacée d’être expulsée de son logement de Neuilly avec sa fille. Au point que France Dimanche a titré sur ses fameux panneaux de rue qu’elle allait devenir « SDF ». Une SDF qui était prête cependant a prendre un appartement à 1000 € mensuels si on lui en trouvait un (si possible « pas dans les cités », a-t-elle précisé). Et son agent artistique d’invoquer dans le Figaro le fait qu’elle s’est engagée jadis auprès de l’Abbé Pierre, qu’elle a beaucoup aidé des gens dans le besoin, pour appeler à la générosité envers elle aujourd’hui. Et beaucoup de braves gens compatissent et lui envoient de l’argent. De partout en France, on propose de l’héberger gratuitement. Sur Internet, des malveillants l’ont accusée d’être « cigale ». D’ailleurs c’est un terme qu’elle revendique elle-même, et sa retraite de 3000 € par mois ne lui suffit pas parce qu’elle aurait de nombreuses saisies par des créanciers. Elle a déposé un dossier de surendettement à la Banque de France. Elle s’engage à l’avenir à payer ses loyers.

Le microcosme s’est emballé pour une ancienne star, sans jamais chercher à rappeler que le nombre de dossiers de surendettement explose dans le pays (223 000 déposés en 2013), sachant que les ménages n’ont pas tous 3000 € par mois pour faire face à leurs échéances, ni l’honneur des gazettes pour défendre leur cause.

 

C’est l’accumulation des crédits qui est souvent la cause du plongeon : un projet de fichier national recensant tous les crédits à la consommation accordés à des particuliers a justement été censuré par le Conseil constitutionnel le 13 mars, sous prétexte qu’il était attentatoire au respect de la vie privée. Ce registre était pourtant défendu par de nombreuses associations de consommateurs, institutions d’insertion, mouvements caritatifs, mais contesté par Que Choisir, la CLCV et par l’UMP qui a saisi le Conseil constitutionnel. Ainsi la loi sur la consommation, récemment votée, est gravement amputée. Il va falloir remettre l’affaire sur le métier, en veillant à ne pas attenter aux libertés. Surtout si on veut venir en aide aux futures vieilles stars dans le besoin.

 

 

La pauvreté a belle gueule

Edouard Louis a publié récemment son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule (Le Seuil). Ce livre fait un tabac. L’auteur est jeune (21 ans) et il décrit son enfance malheureuse en Picardie. Il s’appelait vraiment Bellegueule et a décidé de changer ce « nom de pauvre ». Beaucoup de lecteurs sont touchés par ce récit criant de vérité, qui renvoie tellement à leur propre histoire. Sauf que la famille de l’écrivain, en le lisant, tombe des nues et affirme publiquement que tout ce qu’il raconte, ou presque, est faux. Certes, il est bien indiqué « roman » sur la couverture mais il a livré trop d’indices pour prétendre qu’il s’agit d’une fiction.

Edouard_Louis.jpg Le Seuil

Il est homosexuel et aurait été victime, au collège, de violences, qu’il a su dissimuler. Chez lui, c’était l’alcool et l’homophobie. Mais sa mère dément. Elle se dit insultée car elle est présentée comme une mère indigne. Le journaliste du Nouvel Obs, David Caviglioli, qui l’a rencontrée, dit qu’elle ne supporte pas que sa famille soit présentée comme des « arriérés ». Elle est allée jusqu’à intervenir à la Fnac à Paris lors d’une séance de signature, pour contester le récit de son fils.

Des scènes terribles seraient inventées. Son éditeur prévient : il ne s’agit pas d’un « témoignage sociétal » mais de littérature. Edouard Louis cherche à disculper sa famille et les gens de sa ville, Hallencourt, en argumentant qu’ils ne sont pas responsables de la situation qu’il a si mal vécue : ce sont les « structures » qui sont déterminantes et non pas les individus. Rien n’y fait. Le prétexte littéraire ne passe pas. La question se pose de savoir si le lecteur aurait pu croire un récit …moins cru. Ou plutôt, s’il aurait été passionné par un récit plus nuancé : est-ce que la douleur (sans doute bien réelle) aurait été entendue ?  

 

En tout cas Edouard Louis, ex-Bellegueule, a réagi virulemment : il accuse le chroniqueur de traiter finalement son roman de « mensonger », de « racisme de classe », alors qu’il a voulu faire œuvre littéraire. Personne n’allait enquêter pour savoir si Proust disait la vérité. Il pense que cette démarche journalistique à son encontre relève d’une « sorte de haine diffuse du transfuge de classe ». Maintenant qu’il est dans une école prestigieuse (l’ENS) et qu’il a du succès en tant qu’écrivain, il faudrait le lui faire payer à lui, le pauvre, venu du fin fond de sa Picardie natale. Instrumentalisation du social quand tu nous tiens !

Bellegueule_livre.jpg

Extrait : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. »

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

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