La Solidarité à rude épreuve

Comment l'Europe érode la notion même de solidarité (selon Alain Supiot), comment les citoyens atomisés cherchent à tirer leur épingle du jeu et à s'affranchir de la solidarité (selon François Dubet), comment un historien-démographe voit les inégalités dans le pays (Hervé Le Bras), au moment où, selon un rapport peu commenté, la grande pauvreté met à mal la réussite scolaire. La solidarité, malmenée, a-t-elle un "bel avenir" ?

Comment l'Europe érode la notion même de solidarité (selon Alain Supiot), comment les citoyens atomisés cherchent à tirer leur épingle du jeu et à s'affranchir de la solidarité (selon François Dubet), comment un historien-démographe voit les inégalités dans le pays (Hervé Le Bras), au moment où, selon un rapport peu commenté, la grande pauvreté met à mal la réussite scolaire. La solidarité, malmenée, a-t-elle un "bel avenir" ?

 

 

Solidarité

Alain Supiot, professeur au Collège de France, évoque la crise profonde que connaissent les systèmes de solidarité en Europe, "soumis aux critiques des fondamentalistes du marché" et à des difficultés financières dues à l'ouverture des frontières qui permet aux capitaux et aux entreprises d'échapper à l'impôt. Il relève que, dès sa fondation, l'Europe a séparé l'économique (objet exclusif du droit communautaire) et le social (compétence laissée aux États). D'où tension, lorsque des assurés, par exemple, ont invoqué la libre concurrence pour échapper au principe de solidarité et à la protection sociale obligatoire.

 

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Il cite Friedrich Hayek qui dénonçait le "mirage de la justice sociale". La victoire des ultra-libéraux a consisté ("à Paris comme à Moscou"), avec la complicité de la haute fonction publique, à privatiser les services publics. Pour ce qui concerne la sécurité sociale, dès 1994, la Banque mondiale prônait la transformation des cotisations sociales en valeurs mobilières afin d'abonder les marchés financiers. Pour y parvenir sans privatiser brutalement : saper régulièrement les fondements des régimes de solidarité. De quelle façon ? En déconnectant le devoir de contribuer du droit d'en bénéficier. En instaurant des barèmes en fonction des revenus et en transformant ainsi les prestations familiales en assistance aux pauvres, en autorisant (comme le fait la Cour européenne de justice) les entreprises à choisir les "produits" d'assurance les plus avantageux et à sortir ainsi de la solidarité nationale, et enfin en imposant une solidarité européenne pour les individus, alors que cette solidarité n'existe pas entre les États qui se font une dure concurrence fiscale.

 Alain Supiot fait l'histoire du mot "solidarité" et aborde les différents sens qu'il recouvre. Il prône la nécessité de recourir plus que jamais au principe de solidarité pour faire face aux défis des sociétés modernes :  écologiques, sociaux, monétaires, et afin d'ouvrir la voie à "une civilisation du processus de globalisation".

 L'ouvrage publie plusieurs textes, présentés lors d'un séminaire qui s'est tenu au Collège de France en juin 2013. Textes parfois ardus et très spécialisés, entre "La communion des saints" par Alain Rauwel et "Biologie et solidarité" par André Pichot.

Jean-Pierre Laborde rappelle cette évidence : dans nos pays, la protection sociale repose non sur le risque mais sur le revenu (à la différence du principe de l'assurance), et sur les actifs au bénéfice des inactifs (jeunes ou âgés). Et il défend avec force le principe d'affiliation, c'est-à-dire d'adhésion obligatoire, condition sine qua non d'une réelle solidarité.

 C'est bien cela qui est combattu comme jamais aujourd'hui par ceux qui instrumentalisent la crise financière pour saper tout principe de solidarité, que tout démocrate, tout républicain, tout progressiste doit défendre bec et ongles.

 La Solidarité, Enquête sur un principe juridique, sous la direction d'Alain Supiot, Odile Jacob éd., 2015.

 Le séminaire organisé au Collège de France peut être suivi en vidéo ici.

Inégalités

La revue Sciences Humaines a publié un dossier sur les Inégalités, pourquoi elles s'accroissent ? Comment les combattre ? (février 2015).

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Ce dossier s'ouvre sur un article de François Dubet, sociologue et auteur de La Préférence pour l'inégalité. Comprendre la crise des inégalités (Seuil, 2014). Dans cet article ("Nous avons choisi l'inégalité"), il constate que "notre attachement de principe à l'égalité de tous ne nous conduit plus nécessairement à vouloir véritablement réduire les inégalités sociales". Chacun cherche à tirer les marrons du feu et, par exemple, les familles les mieux informées "choisissent résolument les inégalités scolaires afin que leurs enfants s'en tirent mieux que les autres". Ecrit peu avant le débat sur le collège, il précisait qu'"en dépit de déclarations égalitaires, l'école française connaît l'un des taux de reproduction sociale des inégalités scolaires parmi les plus élevés". Ce qui explique, sans doute, outre des petites manœuvres politiques et des réactions corporatistes inévitables, les raisons d'une contestation à coup de slogans contre "l'égalitarisme".

 

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François Dubet déplore la perte du sens partagé que nous formons ensemble en faisant société : avant, les inégalités correspondaient à des inégalités entre classes sociales, aujourd'hui, l'atomisation de la société fait que chacun considère que les inégalités se jouent sur d'innombrables registres (travail, éducation, sexe, âge, santé, résidence, origines, choix culturels) et donc les admet et s'organise pour, tant bien que mal, tirer son épingle du jeu. Par ailleurs, les citoyens n'accordent plus confiance dans les institutions. Concluant que les inégalités n'ont pas qu'un fondement économique mais ont des racines plus profondes, il en appelle à un sursaut de la fraternité : "il faut rappeler sans cesse que les sociétés relativement égalitaires sont plus paisibles, plus confiantes, plus tolérantes, plus démocratiques, et pas moins dynamiques, que les sociétés qui s'accommodent d'un retour des inégalités que l'on croyait à jamais révolues".

 

Hervé Le Bras

Dans le même numéro de Sciences Humaines, Hervé Le Bras évoque l'indice général d'inégalité qu'il a établi ("sans-diplôme", taux de chômage, monoparentalité, écarts de revenus entre les 20 % les plus pauvres et les 20 % les plus riches, et revenus des 10 % les plus pauvres). Il montre une correspondance des zones urbaines et rurales inégalitaires avec les zones du vote Front national (région méditerranéenne et frontière nord-est). Il pense que les régions ne vont pas faire sécession (comme en Espagne, en Belgique, et, il ne le dit pas, en Grande-Bretagne), mais il considère qu'elles "sont les mieux armées pour combattre les inégalités". Il va jusqu'à souhaiter que les régions puissent fixer des barèmes différents au RSA et autres minima sociaux, ainsi qu'à l'APA, pour tenir compte de "spécificités locales", en affirmant que "presque toujours, la marche vers plus d'égalité demande le recours à l'inégalité" ! Hervé Le Bras voit un désengagement de l'État conduisant à l'émergence de solidarités locales, inégalement réparties.

 Rejoignant Hervé Le Bras, Stéphane Le Foll, ministre de l'agriculture, disait sur France inter le 6 mai : "Le FN c'est la France de la pauvreté".

 

Herve_Le_Bras.jpgHervé Le Bras [site de C dans l'air]

Le problème est qu'Hervé Le Bras, comme son collègue Emmanuel Todd (ils ont écrit ensemble Le Mystère français, en 2013, ouvrage copieux en cartes en tout genre), fait une fixation sur la cartographie et donc sur le territoire. Comme Nonna Mayer l'indique dans Le Monde du 20 mai, en réponse à l'ouvrage récent d'Emmanuel Todd sur les manifestations du 11 janvier, "le territoire n'est qu'un élément parmi d'autres du rapport des individus au monde et à la société".

 

Hervé Le Bras (HLB), qui passe plutôt pour un intellectuel progressiste, trône régulièrement dans l'émission C dans l'air (invité pour faire "gauche"). Pour dire quoi ? Que le taux de chômage est variable selon les territoires ! Et que François Rebsamen est courageux de vouloir contrôler les chômeurs (émission du 11 février dernier). L'ultra-libérale Ghislaine Ottenheimer rappelle ce jour-là son aversion à l'encontre des énarques, et soudain, face à HLB, sa passion pour les sociologues (ce qu'elle n'a jamais fait jusque là). En accord avec lui sur les variables entre territoires, elle prône un Smic différent selon les régions. Et l'historien-démographe (un peu sociologue) de se complaire dans la pensée unique en fustigeant les fonds de la formation continue (32 Mds€) qui ne bénéficieraient pas aux chômeurs. Et HLB de réclamer la libéralisation du travail le dimanche (faisant un lien complètement décalé et hors sujet avec les contrats de recherche à l'université). Le clou : quand un Sms d'un téléspectateur, judicieusement choisi, proclame : "Trop de social tue l'emploi", HLB approuve et se lamente qu'en France on n'accepte pas de perdre du salaire en prenant de l'âge (alors qu'au Japon on accepte de gagner moins après 55 ans).

 

Le bel avenir de la solidarité ?

C'est ainsi que va notre pauvre monde : au moment où des responsables politiques de premier plan sont suspectés de malversations, tripatouillages, et autres abus (y compris à l'encontre de vieille dame fortunée dépendante), de se payer sur la bête (pas seulement en s'offrant aux frais de la princesse des foulards Hermès), au moment où des hauts fonctionnaires gaspillent l'argent public pour leur compte personnel, au moment où les salaires mirobolants et les retraites chapeaux des patrons du CAC 40 défrayent la chronique et viennent provoquer les citoyens, au moment où un ancien ministre, Xavier Bertrand, se plaint de la montée du RSA "au détriment des services à la population", au moment où  le leader de son parti en appelle à un référendum sur le RSA, proposition populiste s'il en est, faite dans l'indifférence générale, comme si c'était acceptable, au moment où de plus en plus de ménages sont à court d'argent en milieu de mois, au moment où un rapport (1) note les conditions sociales gravissimes dans lesquelles vivent certaines écoliers (au point que même Le Figaro est conduit à écrire que certains "dorment dans des squats, ne mangent pas à leur faim"), nous assistons sur le devant de la scène à une dérive de certains clercs et à ce genre d'affirmation qui passe comme lettre à la poste : "Trop de social tue l'emploi". La solidarité est vraiment à rude épreuve. Heureusement que, sur le terrain, des fourmis s'activent pour que cette belle idée ne soit pas un vain mot. Et que des auteurs avertis prennent la plume pour, contre le déclinisme social ambiant, affirmer Le bel avenir de l'État Providence.

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(1) Grande pauvreté et réussite scolaire, Le choix de la solidarité pour la réussite de tous, par Jean-Paul Delahaye, Inspecteur général de l'éducation nationale, mai 2015.

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. Le bel avenir de l'État Providence, par Éloi Laurent, économiste à l'Ofce et enseignant à Sciences-Po, LLL (Les Liens qui Libèrent), 2014. L'auteur explique que le discours actuel inquiétant contre l'État Providence est destiné à "préparer les esprits au recul inévitable et pour tout dire souhaitable de la mutualisation des risques sociaux", c'est-à-dire de la solidarité. Par ailleurs, il prône une social-écologie, démontrant que l'écologie est une protection sociale.

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. Voir l'article de Martine Orange sur Mediapart Les inégalités atteignent un point critique selon l'Ocde  (21 mai).

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. Le site Innovation sociale et citoyenne, tenu par Bernard Brunet, recense une multitude d'actions les plus diverses (épargne solidaire, coopératives, habitat participatif, jardins partagés, territoires en décroissance).

 . Le JAS, Le Journal de l'Action Sociale et du Développement Social présente chaque mois des actions sociales de terrain dans tous les domaines (enfance, insertion, personnes âgées).

 A noter que le n° 197 de mai 2015 publie une nouvelle chronique "Les impertinents" : avec un article de David Besse sur la prise de risque et les innovations éducatives à l'occasion des prochaines 8èmes Assises de la protection de l'enfance organisée par l'ODAS en juin, et un article, dont je suis l'auteur, Les "assistés" : appel au résistanat.

 

 JAS.jpg[Le JAS]

 

Billet n°199

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@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

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