Enfance maltraitée : le combat démagogique de la Première Dame

 Depuis plusieurs mois, les conseillers se grattaient tous leur barbe de trois jours : quelle activité pourrait-on bien confier à Valérie Trierweiler ? Il importait que, désormais, l’engagement public de la compagne du président de la République soit clairement affiché.

 

Son rôle dans la Fondation France-Libertés, créée par Danielle Mitterrand, la situait trop à la traîne. Cela ne portait pas assez sa marque et c’était trop politique. Quand soudain, un inspiré eut une idée de génie : et si elle menait une croisade en faveur de l’enfance maltraitée ? C’est bon, Coco, l’enfance maltraitée, l’opinion publique aime. Et il importe que la cote de popularité de la Première Dame remonte et que les Français oublient le malheureux tweet. On se souvient également de cette séquence courte, captée par une télévision, où, lors d’un déplacement en mars dernier, François Hollande est interpellé par une petite dame qui le congratule et ajoute : « Ne vous mariez pas avec Valérie, on ne l’aime pas ». Prononcé en toute tranquillité et largement diffusé, sans état d’âme.

 

Ainsi faudra-t-il qu’une conjointe d’un chef d’Etat se consacre toujours au social, et plus précisément aux personnes vulnérables, et plus encore aux enfants malheureux. Madame Pompidou avait choisi les personnes âgées, Madame Giscard d’Estaing avait créé une Fondation « oeuvrant pour l’enfance » (sic), Madame Chirac avait lancé les pièces jaunes (action surtout orientée vers les enfants). Madame Sarkozy avait du lâcher la guitare pour faire œuvre charitable (don à la Fondation de France après la parution de son disque Comme si de rien n’était, en toute discrétion donc, et reversement de dommages et intérêts aux Restos du cœur), mais avec des engagements plus diversifiés et plus « originaux » : contre le Sida, contre l’illettrisme, pour « l’accès à la culture et à la connaissance pour tous ».

 

Les stars ont elles-mêmes depuis longtemps mesuré tout l’impact sur leur carrière d’un engagement en faveur de l’enfance maltraitée. Ce fut le cas de Carole Bouquet, boostée par son militantisme chez Enfance et Partage (sans être atteinte par les démêlés judiciaires dont fut l’objet la présidente de l’époque), Michel Leeb, dans la même association, qui se tenait tellement informé de la réalité du problème qu’il claironnait à l’automne 1989 qu’il faudrait une loi en faveur de l’enfance maltraitée, ignorant qu’elle venait d’être votée puis promulguée depuis le 10 juillet de cette même année. Encore aujourd’hui, Patrick Sébastien fait pleurer dans les chaumières en proclamant lors de son Grand cabaret, le 27 avril dernier, qu’il soutient cette association car c’est pas bien de battre les enfants, qui seront ensuite eux-mêmes violents.

 

Voilà que le Sénat organise un colloque sur l’enfance maltraitée. Cela donne l’occasion à Mme Trierweiler d’annoncer sur Europe 1 ce 14 juin qu’elle a eu l’idée de faire de la lutte contre les violences aux enfants une « grande cause nationale ». Il importe, a-t-elle dit, de « briser le silence. On ne peut rester sans rien faire ». Et de glorifier le sénateur socialiste André Vallini qui a fait des « choses remarquables » à la tête de la commission Outreau et qui aurait des propositions de lois à faire en la matière (en oubliant, apparemment, que cette commission dénonçait justement les accusations abusives contre des adultes maltraitants).

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 [Photo YF]

Cause honorable, dramatisation malsaine

Le sénateur et président du Conseil général de l’Isère, sous les sourires ironiques de certains de ses collègues, accompagnait la Première Dame lors d’une visite récente d’un village pour enfants à Angers et au colloque sénatorial. Tous deux rappelaient que « deux enfants meurent chaque jour » des suites de mauvais traitements. Sans être capables de sourcer cette affirmation : cela fait de nombreuses années que l’on invoque ce chiffre terrible, qui ne correspond pas à un comptage réel mais à une approximation. Comme jadis le psychologue Bertrand Boulin, fils d’un ministre célèbre de Valéry Giscard d’Estaing, lançait sa « Charte des enfants », proclamant à tout va que 8000 décès d’enfants étaient provoqués chaque année des suites de mauvais traitements (Libération du 10 février 1977 et FR3 du 2 septembre 1977), chiffre longtemps repris ici ou là sans autre forme de procès. Comme si la publicité d’une action honorable justifiait cette dramatisation malsaine.

 

Aujourd’hui, certains prétendent que le chiffre d’environ 700 morts serait sous-évalué. C’est le cas de Maurice Berger, pédopsychiatre, qui s’est spécialisé dans un discours critique à l’encontre de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et des juges pour enfants, qui privilégieraient trop les parents, au détriment des enfants. C’est aussi le cas d’Anne Tursz, pédiatre, présente au colloque, et auteur d’un ouvrage sur le sujet. Les intervenants au Sénat étaient, pour la plupart, des psychiatres ou médecins. André Vallini était bien venu avec les seuls agents d’un conseil général (le sien) mais il s’agissait de cadres. Aucun professionnel de terrain confronté chaque jour à la réalité de la protection de l’enfance. Ce n’est pas efficace pour un colloque : ces gens-là, Madame, risqueraient de tenir des propos nuancés. Quant aux médecins spécialistes des hôpitaux, ils extrapolent leurs constats (souvent, il est vrai, dramatiques) sur l’ensemble de la question de la protection de l’enfance. A tort.

 

Système de protection le plus efficace au monde

Ils alimentent, sans le vouloir, les propos délirants qui prolifèrent sur les sites internet de médias ayant pignon sur rue, dès qu’une affaire terrible se produit, telle que celle de la petite Marina. Avec accusations insultantes à l’encontre des professionnels du social, avec une ignorance confondante sur l’organisation de la protection de l’enfance, une des plus performantes au monde : 273 000 mineurs pris en charge par l’ASE, dont 98 000 enfants en danger, plusieurs milliers de cas nouveaux, protégés chaque année à l’initiative des services sociaux officiels, dont c’est la fonction. Ce qui ne veut absolument pas dire que des améliorations ne soient pas possibles et que les intervenants sociaux n’aient pas à interroger leurs pratiques professionnelles.

 

S’il est vrai que des drames continuent à se produire, sur lesquels il importe toujours d’analyser ce qui s’est réellement passé, ce n’est pas en portant des accusations à l’emporte-pièce que l’on règlera le problème, comme deux associations ont encore tenté de le faire en poursuivant l’Etat récemment (pour être finalement déboutées). Ni non plus en surfant sur une problématique sociale qui mérite plus d’attention et de sérieux qu’une tentative désespérée pour exister : que l’on soit Première Dame, ou sénateur tellement désireux d’être ministre (de la Justice), tellement confus d’avoir maladroitement assimilé l’autisme à la maltraitance, tellement en délicatesse avec ses propres travailleurs sociaux chargés de la protection de l’enfance (postes supprimés dans l’Isère).

 

Face aux problèmes sociaux auxquels la France est confrontée (y compris le fait que de plus en plus d’enfants vivent dans des conditions de grande pauvreté), il y a autre chose à faire que d’aborder la question de la protection de l’enfance par le biais des cas extrêmes, en culpabilisant les familles en difficulté dont la plupart n’ont rien à voir avec les affaires gravissimes qui font la une des journaux, en ne disant rien des compétences de ces familles (conformément à ce que la loi elle-même invite à faire). Cette approche, démagogique, par les cas dramatiques, n’est pas digne d’un Etat responsable, conscient de la gravité du problème, de son ampleur et de sa complexité. Démagogique, car qui dans ce pays est opposé à ce que l’on protège au mieux les enfants ? Qui ne souscrit pas à ce que l’on puisse faire en sorte qu’aucun enfant n’échappe à cette protection ? « Briser le silence ? Mais depuis que nos sociétés occidentales manquent d’enfants, elles savent combien ils sont précieux : il y a belle lurette que le silence est brisé et que l’on ne reste pas sans rien faire.

 

Alors que, l’an dernier, notre First Lady hésitait sur la façon d’être nommée, elle avait elle-même lancé à la cantonade un appel pour qu’on lui suggère un titre lié à sa fonction : « si quelqu’un a des idées, je suis preneuse » (15 mai 2012 sur France 2). Pour ce qui concerne ses activités, je lui suggère, s’il est encore temps, plutôt que de s’engager dans un domaine qu’elle ne connaît pas, elle journaliste, pourquoi ne mènerait-elle pas une action internationale pour la défense des reporters qui risquent leur vie pour nous informer. Sans frontières. Ne serait-ce que pour nous faire oublier Robert Ménard !

 

Yves Faucoup

Consultant et enseignant dans le domaine de l’action sociale. Ancien assistant social de terrain dans la protection de l’enfance, ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un département.

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