Inégalités : nouvelles du front

 Les professions réglementées, les hauts-fonctionnaires, les petits marquis et… les Balkany vivent dans l’opulence. Au plus fort de la crise ! Et les donneurs de leçons à Berlin ou à Londres s’expriment sans pudeur à l’encontre du système français de protection sociale, invoquant le bel exemple de l’Espagne et de la Grèce, plongées dans la misère. Manifestement, la crise n’est pas la crise pour tous.

 

Les professions réglementées, les hauts-fonctionnaires, les petits marquis et… les Balkany vivent dans l’opulence. Au plus fort de la crise ! Et les donneurs de leçons à Berlin ou à Londres s’expriment sans pudeur à l’encontre du système français de protection sociale, invoquant le bel exemple de l’Espagne et de la Grèce, plongées dans la misère. Manifestement, la crise n’est pas la crise pour tous.

Social en vrac n°31

Professions réglementées et privilégiées

Suite à un rapport de l’Inspection des Finances, Arnaud Montebourg, ministre de l’Economie et du Redressement productif, a annoncé son intention de revoir le statut de 37 professions réglementées, c’est-à-dire, pour la plupart, privilégiées. Et c’est ainsi que l’on découvre que le revenu mensuel moyen des notaires s’élève à 18.982 €, celui des administrateurs judiciaires à 17.000 €, les huissiers à 12.538 €, les greffiers des tribunaux de commerce 10.000 €, les pharmaciens 8365 €, les médecins généralistes à 7495 €. En moyenne, certains gagnent plus, parfois beaucoup plus, d’autres moins, parfois beaucoup moins. France TVInfo d’ailleurs donnait en mars dernier pour un greffier d’un tribunal de commerce 31.700 € par mois !

Quand un notaire prélève des taxes, il vous dit que pour l’essentiel c’est pour les reverser à l’État. Faux : sur 100 € versés, 37 reviennent au notaire. D’ailleurs, dans un premier temps, il prélève beaucoup plus que nécessaire et vous ristourne, s’il y pense, plusieurs mois plus tard ce qui vous est dû, sans intérêt.

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Avec un chiffre d’affaire de 234 milliards d’euros, ces professions en empochent 42, taux de rentabilité exorbitant écrivent les Echos, qui ont révélé le rapport le 15 juillet. Par-dessus le marché, alors qu’elles ne sont pas susceptibles d’être menacées par la concurrence internationale, elles ont touché 1,7 Md€ de crédit d’impôts dans le cadre du CICE (sur les 20 milliards distribués) ! Avec une augmentation de 46 % de leurs bénéfices entre 2000 et 2010.

 

S’il est acceptable qu’un médecin généraliste gagne correctement sa vie (sachant que certains ne gagnent « que » 4000 €, d’autres 10.000 ou plus), l’argument invoqué par un représentant de cette profession a été de prétendre, sur France Inter le 17 juillet, qu’un généraliste faisait « bac + 10 » pour ne gagner que 6000 € par mois. Ce qui est certain c’est que les salaires des greffiers, des notaires, des huissiers, des administrateurs judiciaires sont indécents et constituent un véritable scandale. D’une part, parce qu’ils sont entourés de beaucoup de secrets, qu’ils sont injustifiés (ces métiers n’apportent pas à la société une plus-value qui justifierait une telle rémunération) et aussi parce que les privilégiés de ces professions sont, pour la plupart, favorables au libéralisme économique… sauf pour leur secteur (qu’ils préfèrent réglementé compte tenu des royalties que cela leur procure). Un de leurs défenseurs, dans Le Figaro, croit revenu le temps de la Révolution, en 1793, puisque, selon lui, on désigne ces professions comme « des accapareurs et des ennemis de l’intérieur, à l’instar des nobles et des prêtres sous la Terreur ». Rien que ça ! 

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Le débat, s’il a lieu, risque d’être cocasse, car si Le Figaro, le journal de la droite économique et morale, prend ainsi la défense de ces pauvres victimes clouées au pilori par un gouvernement populiste et « socialiste », tout un courant d’une autre droite (tout aussi libérale sur le plan économique mais libérale également sur le plan moral), revendique la déréglementation, au moins partielle, de ces professions. Ce n’est pas gagné car des tentatives de réforme ont régulièrement échoué, et comme l’a dit un député socialiste le 15 juillet sur les ondes, « devant chaque niche il y a un chien, et devant chaque profession libérale il y a deux bouledogues ». Leur capacité de nuisance est énorme et la bataille, si elle est engagée, sera rude.

 

Et puis les décideurs se tiennent par la barbichette : inutile de revenir sur les indemnités des élus (certains, avec cumuls même plafonnés, gagnent davantage que les professions réglementées), et de leurs conseillers, les « petits marquis », mais la plupart des haut-fonctionnaires, qui préparent les dossiers des ministres, sont grassement payés, souvent davantage que leur ministre (autour de 20.000 €). Les 181 ambassadeurs alignent un salaire de base brut (entre 3800 et 7000 €) complété par des indemnités de résidence tenues secrètes (en réalité 8000 € pour l’Allemagne, 20.000 pour l’Iran, selon Challenges).

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Quant aux TPG (trésoriers payeurs généraux), sous prétexte qu’ils tiennent les cordons de la bourse de l’État, véritable sinécure, empochent chaque mois entre 15 et 20.000 euros. Les secrétaires généraux des deux assemblées touchent eux aussi entre 15 et 20.000 €. En tant que président de l’Autorité des Marchés Financiers, Jean-Pierre Jouyet touchait 25.248 € brut par mois, qu’il a généreusement ramenés à 19.658 €. Devenu secrétaire général de l’Elysée, auprès de son ami François Hollande qui perçoit 14.910 € bruts (soit 30 % de moins que ce que Nicolas Sarkozy s’était attribué), est-il armé pour s’attaquer à des professions qui ont des revenus aussi élevés ? Peu vraisemblable : dans ce monde-là, on se sert les coudes.

 

Pendant ce temps, un infirmier débutant dans le secteur public continuera à ne percevoir que 1500 € par mois (après trois longues années d’étude) et un assistant de service social ou un éducateur spécialisé, après une durée à peu près aussi longue, un salaire à peine au dessus du Smic. Et bien sûr, l’huissier (10 à 15 fois le Smic) continuera à expliquer à un smicard ou à un « assisté » à 420 € par mois qu’ils doivent faire des efforts, tout de même, pour payer leurs dettes.

 

Convention médecins Sécu :

La Cour des comptes, quant à elle, épingle le dispositif concernant le « parcours de soins coordonnés », qui récompense les médecins qui respectent une convention passée avec la Sécurité sociale pour éviter l’accroissement trop rapide des dépenses de santé. Ce rapport indique que, dans ce cadre, 595 millions d’euros ont été versés en 2011 aux généralistes et aux spécialistes : en moyenne, chacun des 16 000 médecins qui avaient signé un contrat d’amélioration des pratiques individuelles (CAPI), soit 1/3 de ceux qui pouvaient y prétendre, a perçu 3000 € sur l’année (le montant maximum, apparemment exceptionnel, a atteint 17 000 €).

 

Quant aux dépassements d’honoraires (le secteur 2, autorisé depuis 1980), ils se portent bien (surtout chez les spécialistes) puisqu’ils s’élèvent à 2,4 milliards d’euros (dont 2,15  pour les spécialistes qui sont passés d’un taux de dépassement global de 23 % en 1985 à 56 % en 2013).

 

Rapport de la Cour des comptes

 

  

Des HLM à la villa de rêve

Le 3 juillet, la cour d’appel de Paris a confirmé qu’était justifiée la caution dont Isabelle Balkany, l’épouse du maire de Levallois-Perret, qui est aussi sa première adjointe, doit s’acquitter, suite à sa mise en examen pour blanchiment de fraude fiscale. Elle s’élève à un million d’euros. C’est dire l’importance de la fraude suspectée chez ce couple qui ne paye pas l’ISF alors qu’il est à la tête d’une fortune colossale. Outre la non déclaration d’une villa de rêve à Saint-Martin, et une suspicion sur une autre à Marrakech, les juges se demandent si ces biens n’auraient pas été achetés grâce à des détournements financiers aux HLM de Paris.

Rappelons que Patrick Balkany s’est déclaré un jour « l’homme le plus honnête de la terre » et qu’Isabelle a osé tweeter le 2 juillet à « Sarko-junior », que son père [mis en examen de son côté pour « trafic d’influence, corruption active et violation du secret professionnel »] était « un homme courageux, sincère, honnête, loyal qui a donné sa vie à son pays ». Elle est effectivement experte en matière d’honnêteté. Pendant ce temps, dans leurs HLM blêmes, les Parisiens des banlieues ignorent qu’ils ont financé un palace dans un paradis pas seulement fiscal.

 

Petits marquis

En plein rififi à l’UMP, on apprend que Geoffroy Didier, au service de Brice Hortefeux, perçoit du parti 8500 € par mois, alors qu’il est, par ailleurs, avocat dans un grand cabinet parisien, et conseiller régional. Les gazettes disent qu’il fut d’abord « sarkozyste de gauche » ( !) au sein d’un club dénommé La Diagonale. Sans doute pour mieux prendre la tangente, en animant aujourd’hui, avec son compère Guillaume Peltier, venu du FN, la Droite forte, en lutte, entre autres, contre l’assistanat. Partout pullulent en notre royaume ces petits marquis aux salaires très confortables, souvent sans aucun rapport avec ce qu’ils apportent à la collectivité. Et parfois pour pousser des cris de haine à l’encontre des laissés-pour-compte. Cette révélation sur cette rémunération clandestine ne fait qu’en rajouter au comportement odieux de ces jeunes loups, sans morale, sans scrupules.

 

Les donneurs de leçon

Wolfgang Schäube, ministre allemand des finances, confie au Monde du 19 juillet, à propos de la France, que « l’économie ne peut aller bien sans stabilité sociale, vous ne pouvez pas améliorer les prestations sociales sans une économie qui marche ». Mais de quoi je me mêle ? Et d’abord que veut dire une telle phrase : qui parle d’amélioration des prestations sociales ? Tous les discours des économistes et politiques tenant du libéralisme économique nous assènent qu’il faut les réduire.

Il n’hésite pas à vanter les réformes structurelles de l’Espagne, qui, selon lui, va mieux, alors que nombreux Espagnols ont sombré dans la misère et que certains d'entre eux sont condamnés à venir travailler chez nous ou à faire la manche dans les villes du Sud-ouest.

DSCN4698.JPG Humour espagnol [Ph.YF]

Ce donneur de leçon de Berlin me fait penser à Sophie Pedder, de The Economist (journal ultra-libéral londonien), qui, avec son air pincé, vient sur nos plateaux de télévision prêcher sa bonne parole :  « réduisez vos prestations sociales » et, tarte à la crème, « supprimez votre millefeuille administratif ».

C’est le même The Economist qui vient d’organiser à Athènes une conférence avec les représentants de la troïka (FMI, BCE, Union européenne) : dans un pays où les retraites ont été diminuées, les salaires aussi, le salaire minimum baissé de 22 %, des postes de la fonction publique carrément supprimés, pour satisfaire les exigences de cette troïka. Récession qui provoque un chômage à 28 %. Médecins licenciés, centres de sécurité sociale fermés, et, signe des signes, mortalité infantile en progression de 43 % (selon Médecins du Monde) ! Et l’ultra-libéralisme ose venir tranquillement causer à Athènes ? C’est l’indécence érigée en système.

© Photos Yves Faucoup

Billet n°133

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]


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