Expulsions: hypocrisie générale

Les commentaires tous azimuts à propos de la famille rom expulsée du territoire vers le Kosovo relèvent pour la plupart de l’hypocrisie érigée en système. Chacun se gardant bien d’explorer le revers de ses propres affirmations.

Les commentaires tous azimuts à propos de la famille rom expulsée du territoire vers le Kosovo relèvent pour la plupart de l’hypocrisie érigée en système. Chacun se gardant bien d’explorer le revers de ses propres affirmations.

 

Tout d’abord, qui est pour la régularisation systématique de tous les sans papiers et de tous les demandeurs d’asile ? Personne, excepté quelques organisations d’extrême gauche, qui rejettent toute accusation de faire ainsi le jeu de l’extrême droite.

 

Que les dossiers soient étudiés avec plus ou moins de tolérance, là les opinions divergent. La famille rom expulsée de Levier (Doubs) avait actionné tous les recours possibles depuis son entrée clandestine en France en janvier 2009 : en août de cette année-là, sa demande avait été rejetée, décision confirmée en appel en janvier 2011 (un an et demi plus tard). Dossier réétudié, décision administrative de rejet à nouveau confirmée, expulsion décidée, approuvée par le tribunal administratif en janvier 2012 et en appel, par la Cour de Nancy, en février 2013. Ce n’est pas à proprement parler les pratiques d’une dictature : les recours ont tellement été respectés qu’ils conduisent la famille à rester longtemps, que les enfants sont scolarisés et s’adaptent à la culture française, ce qui évidemment rend l’expulsion plus problématique.

 

Mais forte des décisions de justice, l’administration préfectorale, quatre ans après le premier refus, fait procéder à l’expulsion. L’aînée des enfants encore à charge n’est pas à la maison : il faudra la récupérer dans un car scolaire déjà parti pour une visite des usines de Peugeot à Sochaux. Aussitôt tous les éléments d’un scandale sont réunis : violation du sanctuaire scolaire. Alors les propos outranciers se déversent : « rafle », « xénophobie d’État », pratiques dignes de l’époque de l’occupation. Comparaison infâme, destinée à minimiser ce que furent vraiment les rafles, à banaliser ce que subirent les familles juives dans notre beau pays des droits de l’homme pendant la dernière guerre mondiale et ce que fut leur destinée. La famille rom s’est retrouvée, elle, dans une maison, à Mitrovica, au Kosovo, dans le pays du père, où il avait vécu, ne laissant apparemment pas de bons souvenirs, si l’on en croit des témoignages recueillis sur place.

 Village_rom_au_Kosovo.jpg

Village rom au Kosovo [BFMTV, capture d'écran]

D’autres familles roms ont été régularisées à Levier, car inscrites dans un réel effort d’insertion, ayant fourni sans doute des documents plus crédibles, avec des enfants assidus à l’école, pas celle-ci, qui semble avoir insupporté même les militants qui lui venaient en aide (beaucoup d’éléments diffusés ne présentent pas cette famille sous un angle positif, entre un père plusieurs fois  inquiété pour des vols, exhibant un faux acte de mariage acheté 50 €, avouant avoir menti sur la nationalité de ses enfants, une mère n’ayant pas appris un mot de français en cinq ans, et des enfants faisant preuve d’un fort absentéisme scolaire : pain bénit pour les xénophobes de tout poil). Par ailleurs, la mère et deux filles avaient signalé le comportement violent du père, deux filles auraient été placées sur décision d’un juge des enfants, puis, suite à un retrait de plainte, la mesure aurait été levée (dixit certains média, la réalité est peut-être plus complexe que cela).

 

Dans cette situation, pour les autorités, comment procéder ? Expulser un homme (mari et père) dont le comportement social semble poser problème et accorder le séjour au reste de la famille ? Ce n’est pas ce qui a été retenu, d’autant plus que la mère a demandé à pouvoir rejoindre avec ses enfants son mari expulsé la veille (les professeurs affirment qu’elle était prête à rester pour bénéficier du délai, qui se rapprochait, des cinq ans de présence sur le territoire français permettant d’obtenir une régularisation selon la circulaire… Valls).

 

Storytelling débridé

 

Tous les termes ont été utilisés dans ce storytelling incroyable où l’on voit un Jean-Luc Mélenchon exiger la démission d’un Manuel Valls, qui menace de quitter le gouvernement si la famille est autorisée à revenir, tandis que François Hollande est incité de toutes parts à se prononcer et, lorsqu’il le fait, se voit reprocher, par les mêmes, de traiter de questions subalternes, avec un jugement de Salomon inacceptable, après que Valérie Trierweiler ait jugé bon de donner son avis (« l’école est un lieu d’intégration, elle n’est pas un lieu d’exclusion », que celui qui pense le contraire lève la main), et avant qu’Harlem Désir ait tout à coup fait preuve d’indépendance pour proclamer que la solution c’était le retour de toute la famille, juste pour dire le contraire de Jean-François Copé considérant, lui, que personne ne devait revenir, de tout cœur avec Marine Le Pen qui pense de même et qui considère que ce n’est pas le ministre de l’intérieur qui devrait démissionner mais le président dela République. Ouf !

 

Le député socialiste Malek Boutih n’est pas en reste, lui qui qualifie la proposition faite par François Hollande d’« incongrue », tandis que Stéphane Paoli, sur France Inter, reproche au chef de l'Etat son « cynisme » et son « indécence », et le Parti de Gauche l'accuse de « cruauté abjecte » (on risque de manquer d’adjectifs désormais pour évoquer l’abjection). La Pythie de Sciences Po, Dominique Reynié, a trouvé un moyen de dédouaner Nicolas Sarkozy : pour lui, Valls est pire que Sarkozy (sans commenter le fait que ce dernier, lors de son fameux discours de Grenoble, en appelait à la possibilité de retrait de la nationalité française déjà attribuée, alors que l’actuel ministre de l’intérieur prend des dispositions pour accorder davantage de naturalisations). Enfin, un ministre a cru devoir susurrer (en aparté) que cette expulsion était une « application bestiale » de la loi (rien que ça).

 

Leonarda avait la possibilité de revenir et de résider chez sa sœur, mariée en France. Personne n’a cherché à explorer cette piste, qui cependant ne réglait pas, il est vrai, le problème des autres enfants, eux aussi scolarisés. Le Président ne satisfait personne, se met à dos tout le monde, alors qu’il croyait pouvoir contenter chacun, et surtout calmer un peu les lycéens. Ceux-ci, on ne s’y attendait pas, sont en effet descendus dans la rue pour défendre un droit humain : c’est beau et honorable (on verra si cela dure au-delà des vacances de la Toussaint).

 

Grain de sable

 

Quant à l’arrestation, les policiers n’avaient pas prévu le grain de sable qui serait à l’origine du pataquès : l’absence de Leonarda au domicile de ses parents. C’est pourtant la mère qui insiste pour qu’on aille chercher sa fille, qui descend du bus volontairement (sans que les policiers aient à y monter). Tout était bien organisé pour le départ : il y avait les places dans l’avion, le lendemain du départ du père, on ne pouvait plus reculer. Quitte à être peu perspicaces sur le fait que la professeure était adhérente du Réseau éducation sans frontières (RESF) et qu’une telle opération, même menée avec une certaine retenue (les policiers ont attendu, à la demande de l'enseignante, que le car s’éloigne avant d’emmener avec eux l’adolescente), allait provoquer une levée de boucliers.

 

Bien évidemment, une telle expulsion est tragique pour les enfants. Lorsque les choses traînent à ce point, on peut se demander quel sens peut avoir, pour les enfants, un tel départ, pour se retrouver dans un pays qu’ils ne connaissent pas, et où Serbes et Albanais, qui méprisent les Roms, ne leur feront pas bon accueil.

 

Il faut avoir l’humilité de reconnaître que ce genre d’affaire est très complexe. Que déterminer la bonne solution n’est pas simple. Mais on peut constater, comme bien souvent, qu’elle sert de terrain de chasse à une multitude de protagonistes, qui règlent leurs comptes sur le dos d’une famille, et du coup sur le dos de tant d’autres familles, roms, bien intégrées, dont on ne parle jamais.

Tout le monde sait (et c’est bien là le summum de l’hypocrisie) : si l’arrestation avait eu lieu dans d’autres conditions, tous les enfants présents au domicile à l’heure du laitier, ils auraient été expulsés comme des milliers d’autres depuis le début de l’année (autant que lors des années précédentes), sans que personne ne lève le petit doigt.

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