Rififi au RSA

Martin Hirsch, ancien haut-commissaire aux solidarités actives, publie Cela devient cher d’être pauvre (1). Patrick Cohen le recevait le 1er octobre sur France Inter pour en parler. Ce fut l’occasion pour l’actuel président de l’Agence du service civique de livrer deux scoops particulièrement intéressants

Martin Hirsch, ancien haut-commissaire aux solidarités actives, publie Cela devient cher d’être pauvre (1). Patrick Cohen le recevait le 1er octobre sur France Inter pour en parler. Ce fut l’occasion pour l’actuel président de l’Agence du service civique de livrer deux scoops particulièrement intéressants :

- François Hollande, à l’époque secrétaire général du PS, et Jean-Marc Ayrault, président des députés socialistes, étaient prêts à voter le RSA sous réserve de quelques modifications mineures. Ils invoquaient le fait que le RMI, sous Michel Rocard, avait été voté par la quasi-totalité des députés de droite. Martin Hirsch, qui souhaitait ce consensus, est allé voir le président de la République, mais Nicolas Sarkozy refusa, signifiant clairement qu’il ne voulait pas d’un vote à l’unanimité.

- Laurent Wauquiez, qui mène une campagne constante contre le RSA, accusé, selon lui, de conforter le « cancer de l’assistanat », a bataillé lors du vote de la loi sur le RSA, en 2008, pour qu’il ne soit pas exigé des bénéficiaires d’être inscrits à l’ANPE (Pôle emploi, aujourd’hui). Il ne voulait pas que cela gonfle les statistiques du chômage ! Attitude méprisable s’il en est, car elle en dit long sur son hypocrisie actuelle (c’est-à-dire sur la façon dont il instrumentalise ce sujet par électoralisme pur).

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France Inter le 1er octobre [capture d'écran]

Au cours de sa prestation à la radio, Martin Hirsch a répondu à une auditrice qui l’interpellait, estimant que les pauvres sont ceux qui se lèvent tôt, qui travaillent et ne perçoivent aucune aide (citant Kennedy : « Plutôt que de penser à ce que l’État peut faire pour vous, pensez plutôt à ce que vous pouvez faire pour l’État »). Il déclare qu’il n’a jamais cherché à opposer ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Tout en précisant que le RSA avait été créé « pour ceux qui gagnent peu ». Interviewé par La Dépêche (du Midi) du 17 octobre (journée internationale de la misère), il déclare que son ambition est de vouloir faire la synthèse entre le « pas de bol » social et le « ras le bol » fiscal et que son objectif avec le RSA c’était les « travailleurs pauvres ».

 

Assistance pour les travailleurs pauvres

Sans doute qu’il y a là un marqueur de la démarche de Martin Hirsch. En effet, à la lecture de son livre, on a confirmation de ce qu’il a exprimé tant de fois, sur les plateaux de télévision, dans les radios, dans des articles ou dans divers ouvrages : le RSA a été inventé essentiellement pour mieux rémunérer les bas salaires. Les gens sans ressources ne percevaient pas un centime de plus (restant ainsi sur des niveaux de revenus extrêmement bas, ne permettant pas d’assurer un niveau convenable d’existence). Il faisait ainsi entrer dans le domaine de l’assistance des travailleurs qui n’auraient pas du en relever, et confortait des employeurs non enclins à augmenter justement les bas salaires (d’autant plus qu’il milite contre le relèvement du SMIC, dont il s’emploie à démontrer que cela n’accroît pas le pouvoir d’achat mais coûte cher à l’État en exonérations de cotisations). Ainsi, il se trouvait pris en sandwich entre ceux qui voient rouge dès qu’ils entendent parler de revenu minimum (tel Laurent Wauquiez pour ne pas le nommer) et ceux qui estiment que ce sont aux employeurs de payer mieux leurs salariés.

 

Lors des expérimentations (avant la généralisation du RSA), le haut-commissaire considérait comme ringards tous ceux qui ne partaient pas la fleur au fusil en faveur d’un dispositif dont la valeur ajoutée par rapport au RMI leur paraissait limitée, et qui mesuraient (ce qui s’est confirmé) que cela entraînerait une rupture irréversible des suivis jusqu’alors engagés (sachant que Pôle emploi ne prendrait qu’imparfaitement le relais, faute de moyens).

 

Ainsi, à le lire, on est partagé entre l’intérêt pour son inventivité et l’agacement face à ses certitudes : il donne des exemples d’initiatives originales, qui démontrent son entregent, sa capacité à négocier avec des groupes privés, prêts à se montrer généreux, à abandonner leurs royalties, pour la bonne cause. Surtout si c’est Martin Hirsch qui le leur demande. C’est certainement bon pour leur image, mais pourquoi pas. Si ce n’est que Martin Hirsch déplore, très en colère, des échecs qui semblent, selon lui, seulement dus au passéisme des instances sociales en France. Par ailleurs, il commet la même erreur qu’Eric Brunet (2) ou l’IFRAP, selon laquelle les « dépenses sociales » ont beau atteindre le tiers de la richesse nationale, cela n’empêche pas la pauvreté de croître (3). Et sur France Inter, à propos de ce tiers, il lâche tout de go : « une partie part en fumée » ! On peut considérer qu’Eric Brunet ne sait pas de quoi il parle, qu’Agnès Verdier-Molinié (IFRAP) fait tout simplement de la propagande, mais quel est l’objectif de Martin Hirsch avec un tel raccourci ?

 

Rendons-lui cependant justice : l’essentiel du livre cherche à démontrer que tout est plus cher pour un pauvre (ce qu’il appelle la « double peine » : tarifs d’assurance, supermarchés éloignés des quartiers populaires, mutuelles aux tarifs élevés). Il cite cette formule du Washington Post qui avait enquêté sur le sujet : « You have to be rich to be poor » (Vous devez être riche pour pouvoir être pauvre). Et cette démonstration est pertinente. Le surcoût serait évalué à 2 milliards d’euros par an.

 

Il en appelle à un « partenariat public-privé anti-pauvreté » (PPPAP) : les pouvoirs publics sollicitant des entreprises pour des programmes permettant aux familles pauvres de faire des économies (sur les lunettes par exemple, ou la réparation de voitures).

 

Mais surtout il s’en prend « au sport à la mode » : le « RSA bashing ». Il cherche à sauver son bébé : « ne peut-on pas le réparer plutôt que s’en séparer ? ».

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Vers la prime d’activité

Car il y a péril en la demeure : le RSA est effectivement surla sellette. ChristopheSirugue, député socialiste, a produit un rapport en juillet dans lequel il propose de fusionner le RSA activité et la prime pour l’emploi (PPE) dans une seule prestation : la « prime d’activité ». Système qui devrait être plus clair et plus rapide : l’objectif est d’élargir le nombre des bénéficiaires (actuellement, le RSA activité n’est demandé que par un tiers de ceux qui y ont droit, par ignorance ou par crainte de la stigmatisation). Il faut reconnaître que Martin Hirsch espérait qu’en élargissant le revenu minimum, sous le même label, à ceux qui ont une activité, cela réduirait la stigmatisation que subissent les plus pauvres, avec le RSA socle. Mais c’est l’inverse qui s’est produit.

 

Enfin, trois spécialistes ont, cet été, dans Le Monde,  asséné le coup de grâce : Bernard Gomel et Evelyne Serverin (chercheurs au CNRS) et Dominique Méda (philosophe, sociologue, normalienne, énarque et inspectrice générale des affaires sociales, professeur à Paris-Dauphine). Leurs propos sont sans concession. Ils estiment que la réforme du RMI en 2008 ne répondait « ni aux véritables besoins de ses allocataires, ni à la nécessité d’organiser une véritable redistribution en faveur des travailleurs pauvres ». Nicolas Sarkozy voulait juste se démarquer de la gauche qui avait initié et le RMI et la PPE. Ils rappellent que Martin Hirsch avait précisé durant les débats que « pas un euro supplémentaire ne doit aller vers cette population » (celle qui n'a pas d'emploi). L’objectif est bien de ne donner aucun moyen supplémentaire à l’assistance, c’est pourquoi la réforme a plu à droite. La philosophie de la réforme, selon ces chercheurs, était celle-ci : « si quelqu’un ne reprend pas d’emploi, c’est qu’il n’y a pas intérêt ». C’est le concept du « chômage volontaire ». C’est faire fi de la crise économique et s’éviter de mettre en place un réel dispositif d’accompagnement vers l’emploi. Ils en appellent à une revalorisation du revenu minimum et à un complément de revenu pour les bas salaires, sans lien avec l’aide sociale. Cet article s’intitule : Il faut abandonner le RSA, ce dispositif mal conçu est inefficace. On comprend les inquiétudes de Martin Hirsch.

 

 

« Revenu Sans Avenir » !

D’autant plus que les trois chercheurs ont largement alimenté un dossier spécial du Journal de l’action sociale et du développement social (3), mensuel qui s'inspire souvent des travaux de l’Observatoire de l’action sociale (ODAS). Ce n’est pas rien puisque l’ODAS regroupe de nombreux départements et communes. J'ai rencontré ces chercheurs en juin dernier, à l’ODAS, avec son directeur Jean-Louis Sanchez, pour en discuter, au moment justement où se préparait ce numéro du JAS. Le titre du dossier est le suivant : Revenu Sans Avenir, pourquoi il faut réformer le RSA ! Ils y développent leur thèse. Par ailleurs, ce dossier se fait l’écho du rapport Sirugue (5) et du rapport de Monique Iborra (6), élue de la Région Midi-Pyrénées, sur Pôle emploi et le service public de l’emploi (rapport réalisé après rencontres avec de nombreux acteurs de terrain). Son ambition est grande puisqu’elle propose un accompagnement global (emploi et social) pour tous les demandeurs d’emploi (au RSA ou non) éprouvant des difficultés sociales. Elle va jusqu’à proposer que le service public de l’emploi relève de la Région, qui deviendrait ainsi « chef de file d’un service public régional de l’insertion professionnelle, de la formation professionnelle, de l’orientation et de l’apprentissage ».

 

J’imagine d’ici la tête qu’ont du faire nos fameux « experts », qui sont sans cesse en train de discourir à Paris sur le « mille feuilles » administratif, affichant le plus souvent une ignorance crasse sur la réalité des missions des collectivités territoriales. Je les entends s’épancher sur la formation professionnelle et ses 32 milliards d’euros, et affirmer, sans nuances, que c’est pur gaspillage des fonds publics. Mais c’est un autre sujet.

 

 

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_______ 

(1) Stock, 12,50 €

 (2) Voir http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/091013/non-au-racisme-anti-pauvres

 (3) Les « dépenses sociales », en France, recouvrent l’ensemble des dépenses sanitaires et sociales (dont les retraites, la maladie, l’assistance), soit 633 milliards (1/3 du PIB : 2000 Mds). Si on ne tient compte pour la lutte contre la pauvreté que du RSA (socle et activité), cela représente 0,5 % du PIB (10 Mds €). Les jeux d’argent en France sont trois fois plus élevés.

 (4) www.lejas.com (n° de septembre 2013)

(5) http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/dossier_de_presses/rapport_-de_christophe_sirugue_depute_de_saone-et-loire.pdf

 (6) http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i1107.asp

 

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