Les petits ambassadeurs de l'ex-ministre de l'écologie

Des collégiens du Conseil départemental des jeunes du Gers vont se rendre début octobre sur le Spitzberg, île de Norvège, dans l'archipel du Svalbarg, pour voir de près les effets du réchauffement climatique sur les glaciers. Opération promo de Philippe Martin, éphémère ministre de l'Écologie du gouvernement Ayrault.

 

L'initiative, en effet, vient de l'ancien ministre, Président PS du Département du Gers. Le voyage durera 5 jours, avec 2 jours sur place (sans doute quelques heures seulement sur le terrain), le reste dans avion, bus et bateau. Voir en coup de vent un glacier, peut-être quelques bernaches nonnettes ou macareux moines, et… une ancienne mine de charbon : trois petits tours et puis s'en vont. On leur souhaite de n'avoir pas trop mauvais temps et de le trouver (le temps) pour visiter Oslo. Au retour (après avoir réintégré l'espace Schengen), ils effectueront un passage à Paris pour parcourir une exposition sur le réchauffement climatique dans le cadre de la conférence COP 21. La ministre de l'Écologie a accordé son label à ce "voyage citoyen" : entre actuel et ancien ministre, de l'Écologie, on ne se refuse rien.

 

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Photo parue dans La Dépêche du Midi le 17 septembre après qu'il ait été révélé par Philippe Martin, au centre de la photo, aux 62 élus représentant 28 collèges du public et du privé (classes de 4ème et 5ème) que dans quelques jours 15 de leurs camarades partaient en expédition dans le Grand Nord.

 

Ils seront 15 "ambassadeurs du climat" dans cette opération, officiellement encadrés par 4 personnes. En réalité, par une seule, mais tout le staff de Philippe Martin participe à cette escapade : son directeur de cabinet, le frère de ce dernier, conseiller social (!), le chargé de la Com, une conseillère départementale, une fonctionnaire territoriale. Et plusieurs invités, dont des journalistes. Soit en tout 25 explorateurs aux frais de la princesse (plus précisément du contribuable gersois). En pleine période de restrictions drastiques, on peut se demander quel est le coût de cette expédition : il se murmure qu'il atteindrait au moins 75 000 €, sans compter le voyage à Paris qui est prévu ultérieurement, avec, cette fois, l'ensemble des jeunes élus au Conseil départemental des jeunes (CDJ), qui n'auront pas eu droit au voyage au Spitzberg. Et l'exécutif départemental n'est pas chiche, puisqu'il fournit chaussures et parkas d'hiver pour les gamins (il faudra bien ça, la température descend à - 8° début octobre).

 Des associations qui font un réel travail d'action sociale (mission première d'un Département) et qui sont en difficulté pour monter des actions concrètes de terrain faute de subventions départementales suffisantes, les agents du Conseil Départemental qui entendent sans cesse dans leurs services qu'il faut réduire les dépenses, ne pas remplacer des collègues absents, l'ont en travers de la gorge d'assister à une telle opération de Com, forcément coûteuse.

Dans la foulée de Laurent Fabius

Pourquoi ce voyage ? Philippe Martin, "lieutenant" de Laurent Fabius selon la formule consacrée, se fait un plaisir de marcher sur les traces de son mentor : le ministre des affaires étrangères s'est rendu l'an dernier sur ce fameux Spitzberg et, si l'on en croit un article de Paris Match, la fonte des glaces faisant apparaître des îles, les autorités locales lui ont promis que la prochaine serait baptisée "Laurent Fabius" (1). D'ici à ce que la suivante, dans l'ordre d'apparition, prenne le nom de "Philippe Martin"…

 

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Laurent Fabius en visite sur le Spitzberg [Paris Match] et les collégiens du CDJ 32 siégeant dans l'hémicycle à l'Hôtel du Département du Gers [site CD 32]

 

Plus sérieusement, s'il a été expliqué aux jeunes élus qu'ils doivent se battre pour préserver la planète, il n'empêche que cette expédition va à l'encontre de l'esprit du Conseil Départemental des Jeunes. Aucun lien n'est fait avec les collèges. D'ailleurs, les jeunes du CDJ n'avaient pas souhaité travailler sur le développement durable (au point que la commission prévue à ce sujet avait été supprimée), ce qui est ballot pour un ancien ministre de l'écologie qui a accolé au Gers le slogan "la révolution durable" !

Pour sensibiliser cependant les jeunes au réchauffement climatique, d'autres  actions étaient possibles, locales, qui avaient l'avantage de concerner l'ensemble des jeunes du CDJ. Ce pouvait être, avec une empreinte carbone bien moindre, les Pyrénées (le Pic du Midi), au pire les Alpes. L'opposition et la majorité, qui ont eu peu de temps pour se prononcer, ont voté comme un seul homme, sans que leur soient présentés des propositions financières et un projet pédagogique. Il faut dire que le Président insistait et invoquait l'engagement du ministère de l'écologie à participer, un peu, aux frais. Il ajoutait que la production de CO² pour un tel déplacement serait compensée… par quelques plantations d'arbres !

Parmi les élus sollicités, Xavier Ballenghien, représentant de l'opposition, reconnaît que tout s'est fait très vite et qu'effectivement les élus de droite ne se sont pas opposés à ce projet. Ils ont été influencés par le fait que Nicolas Hulot l'aurait validé. Il exprime de grandes craintes sur la question du réchauffement climatique qui aura des conséquences de plus en plus dramatiques (comme par exemple le fait qu'il n'y aura bientôt plus de culture possible de céréales dans le Sud-ouest). Il importe de mobiliser les jeunes sur ces questions, car il faudra bien changer certains comportements. Mais cela aurait pu se faire localement, dans les Pyrénées, où l'on peut sensibiliser les jeunes au recul des glaciers. Mais, comme à l'ordinaire, Philippe Martin organise là "une vaste opération de communication" et "un voyage d'agrément pour son Cabinet" (qui est d'ailleurs pléthorique pour un si petit département). Alors que le Conseil Départemental réduit les subventions aux communes, il n'est pas acceptable d'engager de telles dépenses. Il compte, suite à mon appel, remettre le sujet sur la table.

A noter que ce n'est pas le conseiller spécial de François Hollande pour les questions environnementales qui soutient ce voyage mais la Fondation Nicolas Hulot. On est en droit de s'étonner qu'une telle fondation ("pour la nature et l'homme") puisse encourager ce type d'opération qui n'est en rien écologique. On peut faire la même remarque à propos d'Ecocert, organisme de contrôle et de certification ("au service de l'homme et de l'environnement"), partenaire de l'opération, dont le siège national est situé… dans le Gers, et dont le responsable sera du voyage.

Il va de soi que cette opération apparaît bien comme une sorte de publi-reportage de Philippe Martin qui instrumentalise ainsi des gamins avec le soutien de journalistes chargés de faire sa promo. Le Gers n'a pas l'exclusivité de ce genre de comportement. Et finalement cette petite histoire, sur fond de glaciers norvégiens, n'est, en matière de gaspillage des fonds publics, que la partie visible de l'iceberg.

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Entrée de l'Hôtel du Département du Gers [Ph. YF]

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(1) Dans l'article de Paris-Match du 13 juillet 2014, il n'y a pas que cette étrangeté (nommer une île provoquée par la fonte des glaces du nom d'un homme politique qui dit la combattre) : interrogé sur la situation politique en France, Laurent Fabius s'épanche. Après avoir constaté que "le tableau des partis politiques n'est pas très brillant", il admet que François Hollande est impopulaire. La raison ? Les réformes sont nécessaires mais difficiles à mettre en œuvre, et surtout les Français ont un rapport ambivalent avec le Président, roi de France et de commenter de façon ramassée, faisant ainsi allusion à la thèse d'Ernst Kantorowicz, sans le nommer : "c'est le double corps du roi. Le roi est mort, vive le roi !" Plutôt laconique comme explication.

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Boîte noire :

Parmi les élus sollicités, quelques uns  n'ont pas daigné me répondre. Mais l'idée qu'un article puisse paraître sur (un blog de) Mediapart a provoqué un vent de panique. Le Cabinet du Président s'est empressé de publier dans la journée, ce 23 septembre, sur le site du Conseil Départemental, un petit texte [ici] cherchant désespérément à justifier ce "voyage citoyen", en appelant à la rescousse Nicolas Hulot et en garantissant que "le coût carbone [sera] intégralement compensé". Mais rien sur le coût sonnant et trébuchant.

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Additif le  25 septembre :

Pour sauver une opération qui risquait de prendre du plomb dans l'aile, le Président Martin, au détour des dossiers qui étaient évoqués ce matin lors de la Commission permanente du Conseil départemental du Gers, a annoncé que le voyage ferait l'objet d'un film et d'un clip. Il a dû se démener comme un beau diable car il a obtenu en catastrophe hier soir que les collégiens seraient reçus par le Président Hollande en personne à l'Elysée à leur retour du Spitzberg et que l'État prendrait en charge 50 % du coût (mais l'on ne sait toujours pas officiellement quel est ce coût). Il a indiqué que ce projet était retenu comme le plus original dans le cadre de la COP21 (ce qui n'est pas rassurant quant aux autres projets ou alors les critères sont fort discutables). "C'est une grande fierté pour nous", a-t-il confié à l'assemblée, se réjouissant que les médias s'intéressent à ce voyage. Sauf un : me visant, sans me nommer, alors que j'étais présent dans l'assistance, et croyant jeter un froid sur la banquise, il a terminé sa péroraison en citant Voltaire (merci Google) : "la médisance est la fille immortelle de l'amour-propre et de l'oisiveté". Je ne commente pas pour savoir si j'ai vraiment fait preuve, dans ce texte, de médisance : je précise seulement que Voltaire considérait que ce sont surtout "les beaux esprits" qui sont visés par elle.

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Billet n° 225

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