Front national, entre précaires et assistés

Nonna Mayer, sociologue, spécialiste du FN, était l'invitée de la rédaction de Mediapart le soir des résultats du premier tour des élections départementales. Elle a apporté des précisions, suite à ses enquêtes de terrain, sur les choix politiques des pauvres et précaires, et de leur attitude face au Front national. Ou comment la crise, exploitée par les démagogues, désigne partout des boucs émissaires.

Nonna Mayer, sociologue, spécialiste du FN, était l'invitée de la rédaction de Mediapart le soir des résultats du premier tour des élections départementales. Elle a apporté des précisions, suite à ses enquêtes de terrain, sur les choix politiques des pauvres et précaires, et de leur attitude face au Front national. Ou comment la crise, exploitée par les démagogues, désigne partout des boucs émissaires.  

Interviewée par Martine Turchi, Nonna Mayer rappelle qu'au début du FN, le vote d'extrême droite n'est pas très populaire : en 1984, ce sont plutôt les bourgeois, comme à Paris, des beaux quartiers, qui ne sont pas satisfaits de la candidature de Simone Veil [en tête de la droite aux européennes] et qui votent pour les listes FN, comme vote sanction. Ce n'étaient pas des petits, mais des gros commerçants, pas des ouvriers non qualifiés, mais des contremaitres, des professions libérales, qui, "le temps d'un scrutin, manifestent leur ras-le-bol face à la coalition socialo-communiste". Mais dès 1986, le carte parisienne électorale change et le FN fait ses scores dans l'est, dans les quartiers populaires. Et de façon générale, il y a plus de probabilité de voter FN si l'on est peu diplômé (elle confie que ce constat lui vaut des lettres d'insultes, alors que le FN pourrait s'en enorgueillir).

Si le débat public l'occulte un peu ces derniers temps, parce que le discours FN a emprunté des idées sociales à la gauche, ce qui domine dans cet électorat c'est bien la question de l'immigration : 95 % estiment qu'il y a trop d'immigrés, que c'est une menace pour l'identité nationale et ils redoutent qu'un jour il y ait un maire musulman à la tête d'une grande ville.

 

Nonna_Mayer.jpg Dimanche 22 mars, sur Mediapart [capture d'écran]


Strabisme social

En réalité, quand on dit que le FN a un fort taux d'électeurs ouvriers, on parle des ouvriers qui vont voter, car ceux qui sont les plus précaires votent peu, ou pas majoritairement FN. Ce sont aussi des jeunes, car les ouvriers plus âgés restent fidèles à la gauche. Ceux qui votent FN sont "ceux qui sont juste au-dessus du seuil de pauvreté, ceux qui ont un petit quelque chose, ceux qui sont en accession à la propriété, ceux qui payent des impôts, ceux qui ont un travail et qui en veulent non seulement aux riches, parce qu'il n'y en a que pour les riches,  mais aussi à ceux qu'ils voient juste en dessous d'eux. Ils  disent : moi je travaille et lui il a le RSA !". "C'est un strabisme social, ils regardent vers le haut et vers le bas, (...) et c'est là que l'on trouve la plus grande tentation du vote Le Pen".

Marine Le Pen est perçue comme moins raciste que son père, et tenant un message clair, à la différence des partis de droite et de gauche : "ça nous change des costards cravates". La population des précaires (les "inaudibles") est "extraordinairement hétérogène", nous dit Nonna Mayer : "mères célibataires, élevant seules deux ou trois enfants, petits retraités qui n'y arrivent plus, chômeurs en fin de droit, expats et immigrés qui avant trouvaient facilement du travail temporaire et qui maintenant n'en trouvent plus". Tous ces précaires avaient auparavant une vie politique, favorables à la gauche, à la droite, à l'extrême-gauche, ou à l'extrême-droite. Ils dépendent aujourd'hui du RSA et des aides sociales.

En 2012, ils avaient le sentiment que "la gauche c'est quand même moins pire que la droite". La sociologue dit ne pas savoir si c'est toujours le cas. Ils disaient : "Hollande, il est pas terrible, mais quand même la gauche c'est la justice sociale, elle défend les gens comme nous qui sommes au bas de l'échelle, elle défend pas les riches, la droite elle prend aux pauvres pour donner aux riches, disaient des personnes interrogées en 2012". "La gauche est là pour nous protéger". C'était l'époque du "président des riches". Mélenchon avait une belle rhétorique, mais excepté quelques vieux routards, il passait mal. Les interviewés disaient : "Mélenchon est un riche qui parle au nom des pauvres, et il a été au pouvoir". Nonna Mayer rapporte ces propos : "Marine Le Pen paraît moins bourge, plus populaire, plus proche de nous, même si on n'est pas d'accord avec ses idées".

L'équipe de chercheurs est allée parler avec des gens qui allaient chercher des colis alimentaires, qui étaient accueillis dans des centres d'accueil de jour : il s'agissait d'écouter la parole de ceux dont on n'entend jamais la voix dans les sondages. Pas de leur demander de raconter leur vie. La question qui leur était posée était : "qu'est-ce qu'il faudrait changer, qu'est-ce que vous en pensez vous ?". Ils appréciaient la démarche.

Ces précaires ne sont plus seulement, comme autrefois, des clochards, des mendiants ou des gens ayant une longue expérience de galère. Ce sont aussi des gens qui disent que, il n'y a pas si longtemps, ils avaient une "vie normale", un appartement, un travail, une femme, un mari. Puis il y a une série d'accidents qui les a fragilisés, ils ont tout perdu et risqué de basculer assez vite à la rue. La famille et les amis vous aident un temps, puis ça se délite. Seules les associations les ont sauvés de la rue.

Dans leurs déclarations, ils gardaient une connaissance de la politique, ils étaient relativement informés (comme cette femme qui se rendait régulièrement à la bibliothèque de Beaubourg), mais ils ont cessé de voter. C'est trop compliqué, et inutile de gaspiller un ticket de métro ou de tram. Ils sont quatre fois moins nombreux que la moyenne des Français inscrits sur les listes électorales. Etre précaire ce n'est pas seulement avoir de faibles ressources, c'est aussi être très isolé, sans soutien. Il y a de plus en plus de personnes qui redoutent ainsi de "descendre". On évalue ainsi à 36 % le taux de précarité : si l'on dresse une échelle des précaires, du moins précaire au plus précaire, le taux d'abstention est multiplié par 5.

Parmi eux, certains pensent que "Marine Le Pen a peut-être raison quand elle dit qu'il y a trop d'immigrés". Tous dépendent des aides, sont confrontés à une concurrence pour ces aides, à de  petits expédients pour survivre, pour se battre au quotidien. Ce qui les caractérise c'est qu'ils ne sont pas solidaires entre eux. "Chacun a son immigré ou son bouc émissaire, dit Nonna Mayer. Y compris au sein de l'immigration. Je vois des femmes issues de l'immigration qui en ont marre des jeunes qui ne se comportent pas comme elles quand elles étaient jeunes, ou des Roms qui, selon elles, ont tout, alors qu'elles n'ont rien. D'autres s'en prennent aux Chinois. On a chacun son bouc émissaire".

Nonna Mayer termine en constatant ainsi que le discours de "Marine nationale" [sic] sur les assistés traverse toutes les couches de la société, y compris celles des précaires.

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. Les inaudibles, sociologie politique des précaires : cet ouvrage sous la direction de Céline Braconnier et Nonna Mayer vient de paraître aux éditions Presses de Sciences Po, 2015.

. J'ai retenu surtout les aspects qui font lien avec une des thématiques de mon blog (autour de la pauvreté et de la précarité, et des discours sur l'assistanat) et qui sont l'essentiel de cette interview passionnante. La vidéo est à regarder ici.

Sculpture_1.jpg[Ph. YF]


Le hochet de l'assistanat toujours au rendez-vous

A noter que dans la dernière ligne droite avant les départementales, François Fillon et Alain Juppé, dont ce n'est pas le thème de prédilection, ont fustigé l'"assistanat", sans sacrifier véritablement au "strabisme social", car ils ont oublié de s'en prendre également aux plus fortunés. Et comme de juste, lors de son speech à 20h15 dimanche, Nicolas Sarkozy nous a gratifié de son couplet buissonien  ou wauquiezien, comme on veut : pour que les impôts ne progressent plus dans nos départements, il a trouvé la solution : il suffit "d'arrêter les dépenses inutiles, d'exiger que les bénéficiaires de minimas sociaux travaillent, parce qu'il ne peut y avoir de droits sans contreparties". Phrase odieuse, car si un grand nombre de citoyens doivent solliciter des minima sociaux c'est parce qu'un système économique libéral, que M. Sarkozy soutient sans réserve, les y contraint. S'ils ne travaillent pas c'est qu'il n'y a pas d'emplois. Que des ouvriers à peine au-dessus des plus pauvres expriment ce genre de ressentiment, c'est une chose. Qu'un homme politique de premier plan s'y livre, c'est du cynisme pur. Et une atteinte grave aux fondements de notre République. Après quoi, il est plutôt cocasse d'entendre des dirigeants de l'UMP dire que le FN n'est pas un parti républicain...  

Le deuxième tour et le FN

Mon billet L'action sociale contrôlée par le FN m'a valu beaucoup de commentaires (et à ce jour il a été recommandé près de 600 fois sur Facebook). Je ne reprends pas ceux qui ont déjà été publiés dans le fil de commentaires.

Je pensais qu'on m'objecterai qu'avant même la victoire éventuelle du FN, il existe déjà des dirigeants politiques, toujours en poste à la tête de grands départements, et encore candidats, dont les pratiques mafieuses font qu'ils sont poursuivis pour "association de malfaiteurs" et "détournement de fonds publics" (Jean-Noël Guérini, dans les Bouches-du-Rhône). Et d'autres qui ne sont pas poursuivis mais à qui on ne donnerait pas le bon Dieu sans confession. Certes. J'ai de la compassion pour tous les professionnels du social qui exercent dans des départements tenus par des hommes au comportement peu recommandable mais je continue à penser que ce n'est pas une raison pour voter FN, ou laisser gagner le FN.

 Par courrier privé, j'ai reçu d'autres témoignages dont certains très remontés contre "les ruines fumantes de l'inaction sociale des barons socialistes qui ont pris les départements pour des fiefs commodes permettant de régenter leur clan dans les fédérations locales, fondement de bien des carrières de parlementaires, voire de ministres". Ce sont sur ces ruines que prolifèrent UMP et FN. On me cite le "clientélisme", le "dilettantisme" de ces élus "socialistes", dont certains sont même  complices, dans leurs fonctions, des malversations commises par leurs propres conjoints. Ce qui est terrible pour moi c'est qu'il ne s'agit pas de critiques en l'air, mais de sources sûres, de témoins en qui j'ai totale confiance. Nous savons aussi qu'ici ou là des marchés publics sont trafiqués, que des cours dévouées sont installées auprès de certains présidents de conseils généraux, avec des individus tripatouillant sans vergogne, grassement payés, car bons laquais. Ces pratiques sont écœurantes, certes, mais elles ne me permettent pas d'approuver (jusqu'à quand ?) cette conclusion d'un message reçu d'une personne, de gauche, connaissant très bien les pratiques politiques dans les villes et départements : "si la liste dite "de goche" se retrouve face au FN au 2ième tour, je voterai blanc. Le signal très clair sera que le PS n’a pas à compter sur la diabolisation (légitime certes) du FN pour l’absoudre de ses responsabilités politiques et que ceux qui jouent avec le feu vont se brûler aux départementales."

 

 ca_plane.jpg

Dans cette période politique délétère que nous vivons, un petit moment de détente. Festival de Circa à Auch, des jeunes s'entraînent à l'extérieur : ça plane pour eux ! [Photos YF]


Billet n°188

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

"300 hommes" : vies de galère

L'action sociale contrôlée par le FN

Santé : les "libéraux" sont dans la rue

Marie Didier, une belle personne (et retour sur la Grèce)

Femmes : un tabou de la parité

Guerre civile à Sivens

 

  Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 


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