Chiffonniers du Brésil et sans-abri de Paris

Les chiffonniers du Brésil, les sans-abri de Paris, le Droit au logement dans les HLM, du Modem au Secours catholique, l’économie sociale et solidaire honorée l’espace d’un instant, les mensonges des « experts » sur la dette publique, et retour sur Laurent Wauquiez et sa Droite dite sociale. Social en vrac n°30.

Les chiffonniers du Brésil, les sans-abri de Paris, le Droit au logement dans les HLM, du Modem au Secours catholique, l’économie sociale et solidaire honorée l’espace d’un instant, les mensonges des « experts » sur la dette publique, et retour sur Laurent Wauquiez et sa Droite dite sociale. Social en vrac n°30.

 

 

 

Les Chiffonniers du Brésil

On a tout dit, ou presque, sur le Brésil, sur la misère, sur les luttes sociales, qu’il faudrait retarder d’un mois, comme le souhaitait Michel Platini, pour ne pas gâcher la fête (1).

 

France Ô traitait du sujet le 11 juin, la veille de l’ouverture de la Coupe du Monde de football. Dans une rue de Sao Paolo, qu’on appelle Crackolandia, se déroule, au vu et au su de tous, un trafic de drogues frénétique. Le reportage montre des images effrayantes de tous ces hommes au regard hagard, perdus dans une déchéance incommensurable. Un prêtre, qui recueille ces drogués dans un centre (Christolandia), rappelle qu’une toute petite partie de la population brésilienne est riche : l’ensemble des Brésiliens vit dans la pauvreté, pris en étau entre les ultra-riches qui vivent retranchés et ne se déplacent plus qu’en hélicoptère, et les groupes criminels qui imposent leur loi.

  Chiffonniers_Rio.jpg Les Chiffonniers de Rio [capture d'écran]

Un documentaire datant de 2012 (de Luciana Sant’Anna)  revenait sur cette célèbre décharge de Gramacho envahie par plusieurs milliers de chiffonniers aux environs de Rio pour trier chaque jour 4500 tonnes d’ordures. Certains se spécialisent : les uns font le papier, d’autres les bouteilles plastiques. Les conditions de travail sont effroyables, des accidents ont lieu, lorsque, évoluant au milieu d’une noria de camions et de bulldozers, un collecteur se fait renverser. A chaque déchargement, hommes, femmes et enfants se précipitent pour récupérer ce qu’ils peuvent, au milieu d’une nuée d’oiseaux noirs agressifs. Dix heures de travail d’affilée. Un homme trouve une veste et l’enfile. Et un pantalon, et un polo. Mais parfois ils trouvent de la viande et s’en nourrissent. Le tout mélangé aux poubelles des hôpitaux. Une femme dont le fils vit sur la décharge : « j’avais tellement de rêves. Avoir une maison. Tout ce que je n’ai pas eu, mes enfants ne l’ont pas non plus ». Une autre pleure à l’idée d’avoir passé toute sa vie sur cette décharge. Cette dernière est tellement pleine que le sol s’affaisse. Des camions brinquebalants viennent charger les collectes.

 

Un jeune homme déclare qu’il est sur la décharge depuis qu’il est sorti de son père pour aller dans le ventre de sa mère : enceinte, elle triait déjà. Et il ajoute : « nous sommes des êtres humains comme les autres ». Des êtres humains tellement plongés dans leur misère qu’ils n’aspirent qu’à une chose : éviter la fermeture programmée de la décharge, car c’est leur gagne-pain qui disparaîtra.

 

Et la décharge a fermé. Que sont-ils devenus ? A la vue de ce reportage, on se pose la question : comment le droit international autorise une telle atteinte à la dignité ? Quelle loi humaine permet tant d’injustices ? Et quelle autre loi humaine fait que les opprimés tolèrent l’oppression ? Une femme, très belle, ramassant les détritus, témoigne : « comme je le dis souvent : heureusement pour les pauvres que les riches existent… Qu’ils soient le plus riche possible, pour qu’ils jettent beaucoup » !

_______

(1)   La pauvreté avait nettement reculé sous Lula, mais les inégalités perdurent et les « conflits de distribution des fruits de la croissance » resurgissent. Voir l’article de Lamia Oualalou sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/international/120614/le-mondial-cest-aussi-le-bresil-tel-qu-il-est?page_article=2

 Waste_land.jpg Document Waste land sur la même décharge de Gramacho

 

 

Sans-abri à Paris

L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) vient de publier une étude : Sans-abri à Paris, La présence des sans-abri sur le territoire parisien et l’action de la collectivité pour aider à leur réinsertion. Les auteurs se posent la question de l’augmentation régulière du nombre de sans-abri. Dans ce document de 20 pages (1), ils élaborent une « géographie » des sans-abri : présents surtout au centre de Paris et aux abords des gares, quelles que soient les saisons. Surtout des hommes, mais de plus en plus de campements de femmes sur la rive droite. Le nombre total de SDF est difficile à évaluer : sans doute environ 40 000 en Ile-de-France. L’APUR suggère que des solutions intermédiaires soient mises en place, compte tenu de l’évolution exponentielle du problème, de solutions plus souples, ce qu’il appelle un « sas entre la rue et le logement individuel » (avec des formules de Busabri, de Mobil’douches, des structures d’accueil légères déplaçables).

 

(1) téléchargeable sur le site de www.apur.org

DSCN4304.JPG Paris [Photo YF]

Droit au logement crée DAL HLM

Le DAL se lance dans la défense des habitants de logements HLM, pour lutter contre les augmentations trop rapides de loyers et de charges, en tentant de mobiliser les solidarités entre habitants. Le DAL milite pour une construction massive de logements sociaux (on sait qu’en 2013, malgré les promesses gouvernementales, les ouvertures de chantiers ont diminué). Le DAL réclame également l’arrêt des expulsions sans relogement et surtout, sentant monter des relents de xénophobie, il se propose de lutter contre la progression des idées d’extrême droite dans les cités populaires.

http://droitaulogement.org/dal-hlm-2/

 

Des nouveaux maires (de droite) freineraient des constructions prévues de logements sociaux. Lors du congrès de la FNARS (Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale), présidée par Louis Gallois, Sylvia Pinel, ministre du Logement et de l’Égalité des territoires, a affirmé que des mesures seraient prises pour que la construction reprenne, a assuré que la protection des sans-abri ne se limiterait pas à la seule période hivernale. Elle lance un appel à projet pour que soient instaurées de nouvelles pratiques d’intervention sociale auprès de ces populations. Sylvia Pinel n’occupe ce poste ministériel que parce qu’elle est très proche de Jean-Michel Baylet, patron des radicaux de gauche, et que ce dernier, ayant quelques ennuis judiciaires, ne pouvait pour le moment accéder à un maroquin. Sont-ce les meilleures conditions pour s’atteler à un tel chantier ?

 

Du Modem au Secours catholique

C’est Véronique Fayet qui succède à François Soulage à la présidence du Secours catholique (avec l’accord de la Conférence des évêques de France). Jusqu’alors, elle siégeait dans le conseil municipal d’Alain Juppé à Bordeaux, adjointe Modem aux politiques de solidarité, de santé et des séniors. Engagée dans l’Eglise catholique, elle a longtemps travaillé auprès de Joseph Wresinski, prêtre, fondateur d’ATD Quart Monde (c’est sur cet engagement qu’elle est entrée en politique). Sur le site du Secours catholique, elle explique qu’elle a accepté cette fonction parce que l’association caritative a pris « un virage politique » en s’attaquant « aux causes structurelles de la pauvreté en associant les personnes en situations de précarité à ses actions et ses décisions » (un peu comme le fait depuis longtemps ATD). Dans sa jeunesse, elle a rencontré l’abbé Pierre qui avait expliqué que « le meilleur moyen d’aider une personne est de lui montrer qu’on a besoin d’elle ». Puis elle se fit « chiffonnière » d’Emmaüs.

Gageons qu’elle fera sienne cette phrase du Secours catholique : « le vrai cancer de la société ce n’est pas l’assistanat mais le chômage » et qu’elle poursuivra le combat de François Soulage qui avait pris clairement position contre le discours de Nicolas Sarkozy à Bordeaux en novembre 2011, en déclarant : « Non ! Les pauvres ne sont pas des profiteurs ». Il ajoutait : « En France et de longue date, l’assistance est inconditionnelle et située bien au-delà d’une notion de droit et devoir, ou d’engagement réciproque. De manière systématique, nos dirigeants politiques stigmatisent les personnes qui n’ont d’autres ressources que les minima sociaux, les accusant d’être des profiteurs voire des fraudeurs. Pour nous, ces allégations n’ont aucun fondement. » Il avait ensuite soutenu le pouvoir actuel dans son refus, au moins dans les mots, de jouer sur les peurs et de montrer du doigt les plus exclus.

 

Véronique Fayet n’avait d’ailleurs pas apprécié les propos de l’ancien président de la République en meeting dans sa ville (avouant après la présidentielle avoir voté François Hollande). Interviewée par les Actualités Sociales Hebdomadaires (20 juin), elle dit son regret que la conférence sociale de juillet n’ait pas prévu de traiter de l’emploi des personnes les plus en difficulté. Consolation : un membre du collectif Alerte sera présent.

 

L’économie sociale et solidaire honorée, l’espace d’un jour

François Hollande a voulu le 24 juin encourager l’économie sociale et solidaire. Il a prononcé les mots qu’il faut devant des militants de la cause associative (« l’engagement associatif » est grande cause nationale 2014). Des personnalités, dont Martin Hirsch et François Chérèque, ont choisi des projets alliant innovation et utilité sociale, qui devraient être subventionnés. L’Etat devrait apporter 25 millions d’euros à l’ensemble des projets qui seront élaborés entre 2014 et 2017. Un lecteur de Libération commente : « cela veut dire encore plus de jeunes payés par le contribuable à rien foutre ! C'est comme cela que la gauche veut sauver l'économie ? » Non, ni Le Point, ni Le Figaro, j’ai bien dit Libération. Le Pacte de responsabilité (et prétendument « de solidarité ») n’évoque pas l’économie sociale et solidaire, qui percevra donc de l’État une contribution royale de 0,06 % de l’effort consacré par nous tous en faveur des entreprises (41 Mds€). Et les entreprises qui se montrent généreuses en donnant aux entreprises de l’économie sociale leur surplus, au lieu de les détruire, font une bonne action qu’elles peuvent afficher pour leur image de marque… et déduire de leurs impôts 60 % de la valeur des produits ainsi écoulés.

collectif_CAC_dette.jpg 

Que faire de la dette ?

C’est sous ce titre (avec pour sous-titre : Un audit de la dette publique de la France) qu’un Collectif pour un audit citoyen de la dette publique a publié le 27 mai un rapport fort intéressant qui montre que, si la dette a augmenté c’est que l’État s’est privé de recettes (exonérations répétées des ménages aisés) et que les taux d’intérêt ont atteint, à certaines périodes (années 1990), des taux excessifs. Les auteurs, tous économistes de renom (mais pas ultra-libéraux), en concluent que les cadeaux fiscaux ont coûté à la France 24 points de PIB, et 29 points pour des prêts coûteux, au lieu d’emprunts auprès des ménages (à des taux de 2 %). 1077 milliards d’euros de la dette actuelle, soit 53 % du PIB, proviennent des cadeaux fiscaux et des taux d’intérêts. Et non pas de dépenses publiques excessives qui ont, en réalité, hors intérêts de la dette, baissé de 2 % entre1978 et 2012.

Cela en dit long sur les manipulations des « experts » qui, évidemment, n'ont évoqué nulle part ce rapport.

 

http://www.audit-citoyen.org/wp-content/uploads/2014/05/note-dette.pdf

Voir aussi l’article de Laurent Mauduit sur Mediapart, Sous la dette publique, l’arnaque néolibérale :

http://www.mediapart.fr/journal/france/270514/sous-la-dette-publique-larnaque-neoliberale?page_article=2

 

Laurent Wauquiez et Droite « sociale », suite

Mon texte sur Laurent Wauquiez (ici) a eu un certain retentissement sur Le Puy-en-Velay, d’autant plus que, si moi-même j’ai veillé à le faire connaître, des associations et de simples particuliers se sont employés à le faire circuler. J’ai reçu plusieurs courriels de remerciements : l'un me disant que la parution de mon texte « suscite de l’espoir », un autre écrivant : "Votre article sur Laurent Wauquiez est excellent, on a l'impression que vous êtes du Puy, que vous le subissez et qu'il vous agace autant que nous !". Non, je dois préciser que je ne suis pas du Puy, que je me suis arrêté récemment une fois pour interroger quelques personnes. Mais il est vrai que l'idéologie qu'il véhicule m'agace, et je voulais savoir, en vue de cet article, comment cette posture était perçue localement.

Je veux donc me faire l’écho de commentaires qui m’ont été adressés directement. Il est vraisemblable que Laurent Wauquiez a ses fans, qui l’adulent pour sa notoriété nationale, mais, sur ces terres de Haute-Loire, on sent une forte opposition de la part de citoyens engagés qui désavouent totalement, entre autres, son attitude de mépris à l’égard des plus défavorisés et ne supportent pas « le personnage cynique, arrogant, qui manie le mensonge quotidiennement ».

 On m’a exprimé des réserves sur l’idée que je développe d’une Droite sociale en panne : Laurent Wauquiez aurait simplement pris ses distances avec l’UMP compte tenu des remous qui agitent actuellement ce parti, avec les malversations de Jean-François Copé et de Christian Jacob. Courageusement, il se serait mis au vert. Mais ce ne serait que partie remise.

 Des témoignages m’évoquent les « magouilles » de Laurent Wauquiez, qui avec le soutien de sa mère, maire du Chambon-sur-Lignon, a instrumentalisé les élections municipales sur le plateau et mis un certain nombre d’élus en coupe réglée. Une association, Vivre En Plateau Vivarais-Lignon, vient de se créer pour lutter contre ces agissements. Un correspondant le qualifie de "populiste" utilisant des méthodes peu honorables pour emporter les élections (envoi de chèques à des associations) et discours qui dit tout et son contraire. 

Je reçois des demandes d’autorisation pour la reproduction de l’article, avec nom, référence du blog, et indication de Mediapart. Bien évidemment, je donne mon accord.

 

N.B. : « Droite sociale », certains ne comprennent pas que l’on puisse accoler un tel adjectif à ce mouvement de l’UMP qui est tout sauf social. Ils sont naïfs : déjà UMP veut bien dire « populaire », et PS « socialiste », et dans RDA le D signifiait bien « démocratique ». Il y a beaucoup d’autres exemples. Il faut donc se méfier des adjectifs !


Billet n°127

 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.