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Billet de blog 24 sept. 2014

Propagande efficace contre la solidarité

La propagande des "libéraux" contre les plus démunis porte ses fruits, le discours irresponsable contre l’assistanat produit ses effets : l’opinion publique se méfie de plus en plus des plus pauvres, estimant que, s’ils voulaient, ils pourraient s’en sortir. Parallèlement, instituts officiels et associations caritatives publient, chacun de leur côté, à jet continu, des études qui ne font que confirmer l’accroissement des inégalités et de la pauvreté dans le pays.

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La propagande des "libéraux" contre les plus démunis porte ses fruits, le discours irresponsable contre l’assistanat produit ses effets : l’opinion publique se méfie de plus en plus des plus pauvres, estimant que, s’ils voulaient, ils pourraient s’en sortir. Parallèlement, instituts officiels et associations caritatives publient, chacun de leur côté, à jet continu, des études qui ne font que confirmer l’accroissement des inégalités et de la pauvreté dans le pays.

L’étude du Crédoc publiée récemment (1) vient dramatiquement confirmer ce que les discussions du Café du Commerce ou chez le coiffeur laissaient entrevoir : les Français marquent clairement leurs distances envers les personnes qui vivent dans la pauvreté. 37 % d’entre eux pensent qu’elles ne font pas d’effort pour s’en sortir (contre 25 % il y a 4 ans). 64 % déclarent que les chômeurs, s’ils le voulaient, seraient en mesure de trouver un emploi et 44 % considèrent que les aides publiques aux familles aux ressources insuffisantes les incitent à se déresponsabiliser. Plus de la moitié des Français désormais (53 % contre 31 % il y a 4 ans) estiment que le RSA incite à ne pas travailler.

Moralité des sondés : 63 % (soit 2 fois plus qu'en 2009), près des 2/3 donc, affirment que l’aide apportée aux familles très modestes par les pouvoirs publics est suffisante.

[Ph. YF]

Pourtant, l’étude de l’Insee de septembre sur les niveaux de vie en 2012 (2) montre que si le nombre de pauvres a légèrement diminué (8,5 millions de personnes contre 8,7 en 2011), les 10 % des plus pauvres des Français ont vu leurs revenus baisser. « L’intensité de la pauvreté augmente », écrit l’Insee, c’est-à-dire que « les personnes pauvres sont globalement plus éloignées du seuil de pauvreté ». Paradoxalement, si le nombre global de pauvres baisse c’est du à un phénomène statistique car le revenu médian baisse et donc le seuil de pauvreté (60 % du revenu médian) aussi. L’Insee avait déjà montré dans son enquête annuelle sur les revenus, en juillet (3), qu’il est de plus en plus difficile de sortir de la pauvreté.

L’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (4) avait, au début de l’été, publié un rapport (Les effets d’une crise économique de longue durée) qui évoquait déjà cette « intensification » de la pauvreté ainsi que les « risques d’irréversibilité » « si les causes de la pauvreté des enfants et de l’éloignement de l’emploi d’un grand nombre de personnes d’âge actif ne sont pas davantage prises en compte ».

Le Secours Populaire a rendu public le 11 septembre son baromètre réalisé avec Ipsos (5) : « les témoignages recueillis montrent que, avec des ressources qui s’amenuisent, une part croissante de la population en est réduite à survivre ». L’enquête menée par téléphone début juillet auprès de 1006 Français de 15 ans et plus se télescope avec les chiffres cités plus haut sur l’évolution du sentiment de solidarité. En effet, 2/3 des Français déclarent connaître dans leur famille ou leurs connaissances au moins une personne en situation de pauvreté. 55 % déclarent qu’ils se sont déjà dit qu’ils pouvaient basculer dans la pauvreté et 86 % le redoutent pour leurs enfants.

Les difficultés liées au logement, à l’alimentation, à la santé sont les critères traditionnels de la pauvreté, mais s’ajoutent désormais celles liées aux dépenses d’énergie et de transport.

De son côté, le Secours catholique, dans un communiqué du 4 septembre, note l’augmentation exponentielle des aides qu’il accorde aux plus démunis pour leurs dépenses de chauffage, surtout suite à l’hiver rigoureux et long que nous avons connu : « Entre 2012 et 2013, le budget que le Secours Catholique a consacré à l’aide au paiement de factures d’énergie a augmenté de 23 %. Il avait déjà doublé ces dix dernières années. »

François Hollande s’était engagé à prendre des mesures pour favoriser l’emploi des chômeurs de longue durée, « contrepartie au pacte de responsabilité », avait-il dit. Le collectif Alerte, qui regroupe de nombreuses associations, lui a rappelé le 23 septembre cet engagement non tenu.

 Il est regrettable que ces constats gravissimes se fassent en ordre dispersé. Les instituts, associations et collectivités locales (elles-mêmes confrontées à la précarité) devraient unir leurs efforts, par une opération de grande envergure, afin que cette réalité soit réellement perçue et prise en compte. 

Combattre la pauvreté ou combattre les pauvres ?

 En vue de la journée mondiale de lutte contre la misère (17 octobre), ATD Quart monde a lancé courant septembre (6) une campagne contre les préjugés (ce qui fait suite à son livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté). « Combattre nos préjugés,  c’est combattre la pauvreté ». Malheureusement, au regard de ce que nous livre l’enquête du Crédoc, il semble bien que pour beaucoup de Français, désormais, combattre la pauvreté c’est combattre les pauvres !

Affiche ATD

Ainsi en reliant cette crainte des Français de tomber dans la pauvreté à leur rejet grandissant à l’encontre des « assistés », on peut en déduire qu’il y aurait un lien de cause à effet. La peur de déclassement, au lieu de mobiliser contre les plus fortunés (dont beaucoup s’enrichissent avec la crise, voir ici), inciterait à rejeter plutôt le voisin ou le cousin suspecté d’abuser de la situation. Il y aurait comme une sorte d’attirance/répulsion : on envierait celui qui ne fait rien et qui touche des allocations, tout en ayant peur de le rejoindre dans la cohorte des exclus. Phénomène certainement traditionnel, comme jadis, mutatis mutandis, tout à la fois on glorifiait et rejetait le vagabond et le mendiant, image du Christ (cf. les ordres mendiants) et symboles de la déchéance que les pouvoirs désignaient comme tels, en les marquant au fer rouge et en les bannissant hors des villes et villages.

Et justement, si on ne peut exclure cette explication psychologique (rejet du proche qui a chuté et qui, peut-être, parfois, provoque par son attitude ceux, qui sans être nantis, ont conservé un emploi), l’attitude des pouvoirs est selon moi déterminante dans ce rejet de « l’assisté ».  

Les discours officiels contre l’assistanat ont fleuri depuis quelques années, surtout avec Nicolas Sarkozy (nombreuses déclarations et écrits dans lesquels il affirme avoir commis l’erreur d’avoir maintenu les gens dans l’assistanat en consacrant des milliards d’euros qui ont plombé la dette publique), Laurent Wauquiez tenant le même langage, et tant d’autres surfant sur ce culte du rejet. La gravité de ces propos consiste à condamner la totalité des citoyens poussés par la crise financière et économique à survivre grâce à des mesures d’assistance (sans cette aide, seule la charité viendrait, de façon aléatoire, les secourir). Il est ainsi inadmissible de s’en prendre non pas à un système incapable de fournir du travail pour tous, mais seulement à ceux qui ont été jetés à la rue.

Ce sont les mêmes qui instrumentalisent le nombre élevé de chômeurs (plus de 5 millions toutes catégories confondues) pour affoler l’opinion et jouer à la baisse sur les salaires et sur les prestations sociales, et qui prétendent que ces chômeurs sont assistés et ne cherchent pas à travailler. En somme, on leur dit : « s’ils n’ont pas d’emploi qu’ils cherchent du travail », comme l’autre disait : « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ».

Et s’il ne s’agit que de dénoncer, dans ce système de l’Etat-Providence, d’éventuels abus, alors il faut tenter de les évaluer. Depuis longtemps des organismes officiels ont estimé que la « fraude sociale » (non pas celle qui incombe aux employeurs, mais aux particuliers : fausses déclarations permettant d’ouvrir droit au RSA, à la CMU) serait relativement limitée : 4 milliards d’euros (7) alors que la Cour des comptes vient d’évaluer à 25 milliards la fraude des employeurs et que l’évasion fiscale se situe, selon Transparency international, en perte de recettes pour l’Etat entre 40 et 60 milliards (8). Certains avancent des chiffres plus élevés : 80 milliards. Quant aux assistés, entre autre parce qu’on ne cesse de les culpabiliser, et parce qu’ils redoutent des réclamations d’indus intempestives, ils sont nombreux à ne pas solliciter les aides auxquelles ils ont droit : ainsi 6,7 milliards d’euros ne sont pas attribués en matière de RSA et CMU (selon Philippe Warin, spécialiste de ces questions, dans le Monde diplomatique de juillet 2013).

Dessin de Pessin illustrant un article des Actualités Sociales Hebdomadaires sur le rapport de l'ONPES

Les estimations officielles situent la fraude aux prestations sociales à 1 %. Pour ce qui est du RSA socle, cela correspond à une somme de 85 millions d’euros. Les dépenses dites sociales (retraite, maladie, chômage) s’élèvent à 640 milliards d’euros, soit une fraude de 0,013 %. En admettant un chiffre extravagant de 5 % de tricheurs au RSA, on arrive à 0,066 % des dépenses sociales. Pas de quoi prétendre que la crise financière et la crise de la dette publique seraient dues, comme certains hommes politiques de premier plan l’ont affirmé, aux abus de l’assistance. D’autant plus que le non-recours aux minima sociaux est 70 fois supérieur aux éventuels abus.

Pendant ce temps, Laurent Wauquiez, qui est un des fers de lance de la propagande contre l’assistanat et qui jamais au grand jamais n’évoquera ce chiffre des « non-recours » aux minima sociaux, préfère jouer les shérifs dans les rues du Puy-en-Velay (9).

Le matraquage ultra-libéral

Ainsi progresse tranquillement dans notre société le discours de la droite extrême, distillé par le FN certes, mais aussi par des leaders politiques, des journaux comme Le Point, Valeurs actuelles ou Le Figaro, des think tank comme l’Ifrap, et aussi et surtout des « experts » qui envahissent les plateaux de télévision. Commentant un bon documentaire diffusé sur Arte le 23 septembre (émission Déchiffrage, Les impôts, le prix de la démocratie ?), Télérama constate que, étrangement, si les documentaires télévisés sont souvent sur une ligne « néo-keynésienne », « les journaux télévisés et les chaînes d’information véhiculent une idéologie libérale », je dirais même « matraquent » une idéologie destinée à faire oublier les causes réelles de la crise et à faire admettre que la solution ne résidera pas dans une lutte contre les inégalités mais dans une réduction des droits sociaux des classes populaires et des petites classes moyennes.

Le discours sur le « ras-le-bol fiscal », aujourd’hui sur le « haut-le-cœur fiscal », quand ce n’est pas la « phobie administrative », est chargé d’instiller le fait que la sortie de crise se fera par des solutions ultra-libérales, qui épargneront les classes sociales les plus aisées. On sait que la politique fiscale est injuste, qu’il faudrait une CSG progressive, un impôt progressif sur le patrimoine, des tranches supplémentaires à l’impôt sur le revenu (au-delà du 45 % concédé par la gauche). Mais rien n’est fait. Par contre, on matraque les moins fortunés avec la TVA.

Des agriculteurs incendient un centre des impôts à Morlaix : j’imagine les ricanements de ceux que cela arrange bien dans leur lutte contre l’impôt en général. D’ailleurs, les autorités annoncent aux "cailleras des champs" [Le Canard enchaîné du 24 septembre] que des mesures seront prises en leur faveur, et leurs actes resteront certainement impunis. En serait-il de même si les 14 % des Français les plus démunis se révoltaient de la sorte ? Et si finalement, les classes moyennes « moyennes » et inférieures, plutôt que de suspecter les chômeurs et les « assistés » en mettant à mal le principe de solidarité, décidaient de faire alliance avec eux ! Pour mener un même combat. 

 ______

 (1)   www.credoc.fr

(2)   http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1513/ip1513.pdf

(3)   http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/REVPMEN14_c_D2_pauvrete.pdf

(4)   http://onpes.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_ONPES_2013_2014_BD.pdf

(5)   https://www.secourspopulaire.fr/la-pauvrete-setend-et-senracine

(6)   http://refuserlamisere.org/oct17/2014/fr

(7)   Selon le « rapport d’information sur la fraude sociale » du député UMP Dominique Tian en 2011 : http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3603.asp. Comme il s’agit d’estimations, beaucoup considèrent que ce chiffre est exagéré.

(8)   http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/daniel-lebegue-la-crise-rend-la-fraude-fiscale-intolerable_1555881.html

(9)   Le 5 septembre au soir, le député-maire du Puy a de lui-même arrêté des jeunes en scooter qui, selon lui, roulaient trop vite : alors qu’ils allaient brûler un feu rouge, toujours selon lui, il a mis sa voiture en travers et a attrapé par le colback le conducteur. Ses fans (beaucoup de petits vieux rassurés par les exploits de leur jeune maire dynamique), le couvrent d’éloges dans le fil des commentaires du Progrès. A Paris, il n’en parle pas trop car ses collègues députés de tous bords en rigolent encore. Zoomdici, journal numérique local, est le premier à avoir révélé cette affaire, en faisant preuve d'une certaine distance. Par ailleurs, Zoomdici me signale la position prise par Gérard Roche, sénateur du centre, ancien président du Conseil général, qu’il a interviewé et qui reproche au leader de la Droite dite sociale « sa dérive ultra droitière », sur l’Europe et sur le social, et  « une pêche électorale auprès des électeurs du Front National ».

 Je rappelle ici mon billet qui a fait un tabac au Puy : Laurent Wauquiez sa Droite dite sociale en panne.

 Voir également :

Sur l'enquête du Crédoc :

Article de Hubert Huertas sur Mediapart : Pourquoi les Français adhèrent au "salauds de pauvres" ?

Un article d’édition d’Entraides Citoyennes sur Mediapart : Les pauvres n'ont pas la cote selon une étude du Crédoc

 Sur l'assistanat :

L’assistanat n’existe pas, par Joseph Cacciari, avec la collaboration de Marie-Pierre Arifont, Cristina De Robertis, Elsa Melon, Revue française de service social, n°245, juin 2012.

Penser l’assistance, rapport de l’ONPES (2013) : https://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/Penser_l_assistance_web.pdf

Vive l’assistanat !¸YF sur lemonde.fr

 Nombreux articles sur ce blog dont :

Valeurs actuelles, Ifrap, dangers publics

 Le Point, fausse enquête sur les assistés

 A noter, enfin, le livre, paru en septembre, du sociologue François Dubet La préférence pour l'inégalité, sous-titré Comprendre la crise des solidarités (au Seuil, La République des Idées). Je présenterai cet ouvrage prochainement.

_______ 

 "Monsieur Roux" chante L’homme ordinaire :

Y 'en a marre d'assister 
Tous ces feignants qui veulent pas bosser

Aujourd'hui, faut être le premier
Y'a pas de place pour les derniers

C'est pas moi qu'irais relever
Un homme blessé ou allongé
Je me mêle pas de ce qui me regarde pas
A chacun sa croix, et c'est mieux comme ça

Moi, j'suis qu'un homme ordinaire
Rien qu'un salaud exemplaire
Mes lâchetés, mon indifférence
Font de moi un bourreau en puissance

_______ 

Billet n°148

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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