« J'ai vu la misère »

Martha Gellhorn a étudié pour l'administration Roosevelt l'état de la population suite à la Grande Dépression de 1929. A partir de ses observations, elle publie en 1936 un roman dans lequel elle décrit la vie de ces hommes et femmes de tous âges, confrontés au chômage, et à une pauvreté humiliante. Par ailleurs, correspondante de guerre (Espagne, Vietnam), elle a publié de nombreux reportages.

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Lorsque Franklin Roosevelt lance en 1933 le New Deal, les Etats-Unis comptent 17 millions de chômeurs ; 2,5 millions vivent dans des bidonvilles, appelés Hooverville, par dérision envers le précédent président, Herbert Hoover, en fonction au début de la Grande Dépression. Leurs habitants vivaient dans une extrême pauvreté, beaucoup étaient contraints à la mendicité. John Steinbeck s'en fait l'écho, dans Les Raisins de la colère, où il décrit les descentes des shérifs armés, menant des "rafles" dans les Hooverville pour expulser ces "camps de squatters", avec menaces, mises le plus souvent à exécution, de mettre le feu aux baraques en carton et aux huttes en herbes : "et voilà les gens repartis sur les grand-routes à la recherche d'un autre Hooverville".

Dans le film De l'ombre à la lumière de Ron Howard (2005), Jim, surnommé Cinderella Man, vit dans ces bidonvilles, obligé de mendier pour survivre : il échappe à sa condition grâce à des combats de boxe qu'il gagne à la grande joie de ses compagnons d'infortune qui adulent l'homme "Cendrillon". L'historien américain Howard Zinn, dans Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours (Agone), en parle également, précisant que "de nombreux logements étaient disponibles mais restaient vacants, personne ne pouvant en payer les loyers. Les gens avaient été expulsés de chez eux et vivaient désormais dans des taudis (les fameuses "Hoovervilles") qui s'étaient rapidement construits dans les décharges".

Illustration dans le livre de James Agee [Photo Walker Evans] Illustration dans le livre de James Agee [Photo Walker Evans]
Martha Gellhorn, en 1934, fait partie d'un petit groupe d'écrivains, de journalistes, d'économistes, chargés par l'administration Roosevelt d'enquêter sur la vie des populations démunies, en recueillant leurs témoignages, selon une démarche honorable qui consiste à ne pas se contenter des études statistiques. Dans la même veine, des photographes comme Dorothea Lange ou Walker Evans sillonnent le sud : aujourd'hui, leurs photos, qui ont fait le tour du monde, sont davantage connues et parlantes que tous les comptes-rendus qui furent publiés sur cette misère noire. Franklin Roosevelt prit des mesures keynésiennes pour relancer l'économie, tout en se préoccupant de la situation sociale du peuple américain en créant une Agence fédérale des Secours d'Urgence, la FERA. Les enquêtes sociales menées sur le terrain avaient pour but d'ajuster au mieux les aides sociales.

Martha Gellhorn, qui a déjà bourlingué (elle a vécu à Paris, où, entre autres, elle a vu la manifestation anti-républicaine du 6 février 1934), est effarée par ce qu'elle découvre : les gens ont faim, des maladies graves se propagent (tuberculose, syphilis), des villageois s'abreuvent à un puits où se déversent des latrines. Dans un de ses tout premiers rapports, elle écrit : "Les hommes sont dans un pétrin monstrueux. Seigneur, que les mots semblent pauvres : ces hommes sont confrontés à la fin et au froid, à la perspective de devenir des mendiants assistés, d'être jetés à la rue et de voir leur famille dispersée. Je ne sais pas ce qu'un homme peut enduré de pire." Pendant plus de huit mois, elle effectue des visites, mène des entretiens. Ses comptes-rendus sont envoyés à Harry Hopkins, la cheville ouvrière de la FERA. Certaines notations doivent plaire aux autorités lorsqu'elle indique que, dans les maisons, on affiche, telle la Madone chez des paysans italiens, le portrait de Roosevelt sur papier glacé !

[Photo Walker Evans] [Photo Walker Evans]

Ayant soutenu une révolte d'ouvriers, elle est licenciée, suspectée par l'Agence d'être subversive, et pourquoi pas : communiste. Eleanor Roosevelt lui aurait alors proposé d'écrire sur ce qu'elle avait vécu au point de l'inviter à s'installer à la Maison Blanche. Elle s'installe finalement chez un ami et, en quatre mois, écrit non pas un énième rapport mais un roman qu'elle intitule The Trouble I've Seen, reprise du titre du célèbre negro-spiritual Nobody Knows the Trouble I've seen ("personne ne connaît le problème que j'ai vu"). En filigrane, elle pourrait suggérer combien elle a été affectée par cette misère qu'elle avait vue puisque la phrase suivante du chant est : nobody knows my sorrow, "personne ne connaît mon chagrin". Sauf que certaines versions remplacent "my sorrow" par "but Jesus" ("sauf Jésus") et c'est cette version qu'elle met en exergue de son roman après l'avoir dédié à son père.

[Photo Dorothea Lange] [Photo Dorothea Lange]
Le roman fut publié en français dès 1938, puis en 2010 sous le titre Détresse américaine. Les éditions du Sonneur, sans citer ses précédentes parutions, viennent de le publier sous le titre J'ai vu la misère, récits d'une Amérique en crise, avec une préface documentée de Marc Kravetz. Martha Gellhorn campe une série de personnages, dont les noms donnent les titres des chapitres. C'est le récit de la lutte qu'ils doivent mener pour survivre, pouvoir bénéficier de l'aide sociale incontournable même si la crainte d'en dépendre est présente à chaque page, même si la honte les submerge. Des Blancs craignent d'être pris pour des Noirs (des "nègres" dans la première édition française). On croise des alcooliques, des violents, des petits délinquants retournant en prison, des ouvriers en grève et des briseurs de grève venus "voler le travail", des policiers affrontant les grévistes, des patrons qui font régner l'ordre et licencient en invoquant la crise ("les temps sont durs"), un syndicaliste désavoué par la base, des files d'attente devant les bureaux d'aide sociale lorsqu'il y a un arrivage de denrées venant du Nord, du corned-beef, du lait condensé, du sucre, du sel, un lit ou des vêtements.

Mrs Madison vit dans une cabane tapissée des pages détachées des magazines, elle se saigne des quatre veines pour que sa petite-fille ait de quoi manger alors que son père reste inactif. La "dame visiteuse", sorte d'assistante sociale, enquête, plutôt compatissante, au point d'insister parfois pour que Mrs Madison qui galère accepte d'être aidée par le bureau d'aide sociale et surmonte sa fierté, elle qui ne supporte pas de voir des enfants mendier. "Autrefois, on était plus heureux, on était des gens normaux ; on avait une maison, une famille, et on savait ce qu'on ferait l'année suivante, et celle d'après". Ce qui caractérise la précarité, la faim, l'absence totale d'argent, c'est cette impossibilité de prévoir. Une vie au temps présent, sans aucune perspective. Sinon la peur tenace de devoir un jour finir sa vie dans un taudis.

[Photo Walker Evans] [Photo Walker Evans]
Des héros" du livre vivent dans d'"anciennes cabanes à Noirs" : trois pièces moisies, le plancher partout troué, toit percé, pas de vitres aux fenêtres, pas de meubles, punaises au plafond. Lorsqu'ils trouvent un peu de travail, l'employeur ou le contremaître leur fait comprendre que c'est une "faveur". Alec cache sa joie quand il décroche un job : "ils en profiteraient pour vous exploiter un peu plus".

Ruby a 11 ans, essaie d'en paraître 13, et, sur conseil de ses amies, se prostitue comme elles, pour se retrouver à l'hôpital sur décisions des autorités et séparée à l'avenir de sa mère, pauvre femme qui ne s'était rendue compte de rien.

Les employés de l'administration, ceux de l'aide sociale cherchent à repérer les pauvres méritants, ceux qui ne reçoivent plus rien de leur assurance. Mais ces "travailleurs sociaux" sont eux-mêmes installés dans des locaux vétustes. Ils encaissent toute l'exaspération des pauvres gens : certains s'excusent parfois, mais ils ne supportent plus cette dépendance à l'aide sociale, à la charité, n'admettent plus "d'être obligé d'accepter cette aumône, de se sentir impuissant, de faire la queue incessamment, d'être questionné, de subir la compassion au moment de la distribution de vivre". L'aide sociale, qui pose beaucoup de questions et interroge pour savoir si de proches parents peuvent aider, est omniprésente : elle n'est pas seulement une mère nourricière mais elle peut intervenir pour tout, du dentiste au paiement du loyer, en passant par le transport d'un cercueil. Les bons d'alimentation ne sont pas très élevés ("les assistés s'affolaient parfois en constatant la modicité du montant alloué") et Mabel redoute de devoir remettre ce bon à son épicier qu'elle connaît depuis si longtemps : "mais alors il saura que je suis à l'aide sociale". Pour l'alimentation, l'aide sociale fournit 3 dollars par semaine pour deux personnes. A cela s'ajoutent l'aide au charbon, aux médicaments et au loyer. Lorsque le loyer d'un logement très modeste est à 20 $, le montant est estimé trop élevé par l'aide sociale qui ne pourra plus prendre en charge. Le mari jette l'employée de l'aide sociale à la rue, qui incitait l'épouse à déménager pour prendre un appartement moins cher.

Les délégués du gouvernement (fonction que Martha occupa) agacent les patrons : car, disent-ils, ils sont professeurs d'université et n'y connaissent rien, et sont là aux frais du contribuable. Tandis que les ouvriers comptent sur Roosevelt pour que la loi soit respectée par les patrons, y compris en matière de droit syndical.

[Photo Dorothea Lange] [Photo Dorothea Lange]
Un homme pour s'en sortir vend des chewing-gum dans la rue : une jeune femme en manteau de fourrure lui remet 25 cents, puis s'en va. Il veut à tout prix lui remettre le chewing-gum, car il n'est pas mendiant, et ne veut pas passer pour un mendiant. De façon générale, Martha Gellhorn nous décrit des êtres humains fracassés par cette crise, affamés, désireux de trouver un travail, contraints sans cesse à être en concurrence, y compris dans la mendicité, accusés (déjà) d'être trop vieux pour travailler, malheureux de devoir faire appel à l'aide sociale, ne comprenant pas sa "générosité" qu'ils jugent à géométrie variable. Des enfants à l'école, découvrant les causes de la Guerre de Sécession, se demandent si une guerre aura lieu pour délivrer les chômeurs, "des esclaves dans leur genre".

Toutes choses encore bien d'actualité. Et sans doute qu'à l'époque déjà certains politiciens surfaient sur le rejet de ces assistés, accusés de tous les péchés du monde, de ne pas vouloir travailler et de se complaire dans le "cancer de l'assistanat". Pourtant, Studs Terkel (voir plus loin) considère que la grande différence entre hier et aujourd'hui c'est que le langage des gagnants, en ces temps-là, "reflétait un certain embarras vis-à-vis des perdants", "on les appelait des victimes" : "aujourd'hui, il n'exprime qu'un vague mépris".

Écrire sur la misère :

Présentant une fabrique de soupes en boîte, elle constate que "comme la plupart des grandes manufactures, elle évoque à la fois une prison et un hôpital". Quand on répond à Pete venu chercher du travail, qu'il n'y a rien, revenez dans deux semaines, elle stigmatise cette "voix qui déclamait la tragédie et la faillite comme elle aurait débité un bulletin météo, ou rien de guère plus important que le score d'un match de baseball". On croit discerner des bribes de Steinbeck quand elle décrit la chaleur étouffante qui persiste : "Septembre incendiait la terre".

Son écriture est limpide, peut-être un peu trop colée aux rapports qu'elle devait produire professionnellement, un peu comme si un travailleur social aujourd'hui écrivait un roman à partir de ses observations. Bien sûr, elle y introduit de la chair, des sentiments, mais semble vouloir rester crédible, et de ce fait elle privilégie le descriptif. Elle connaît peut-être trop son sujet pour pouvoir l'inscrire dans du romanesque alors que ses écrits de guerre fourmillent de précisions journalistiques et de notations originales et parfois drôles. On aurait presque aimé lire des extraits des rapports qu'elle a dû rédiger lors de sa mission Roosevelt. L'intérêt de l'ouvrage demeure, car il vaut témoignage, en décrivant du côté des plus démunis la réalité à laquelle ils furent confrontés mais aussi, ce qui est rare, la façon dont ils réagirent aux mesures sociales mises en œuvre pour leur venir en aide.

Ecrire sur la guerre :

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Martha Gellhorn fut correspondante de guerre. Elle rassembla une sélection d'articles dans un livre qu'elle intitula La guerre de face (édité chez Perrin, coll. Tempus, 2017). Elle couvre la guerre d'Espagne (avec Ernest Hemingway, qui fut son mari, et qui aurait bien aimé qu'elle ne s'occupe que d'intendance). Elle écrit sans prétention, minimisant ce qu'elle a fait (surtout "apprendre un peu d'espagnol"), mais on mesure l'intérêt qu'elle porte au peuple, à la vie des civils, décrivant le quotidien dans une ville bombardée. Elle glisse en passant que les Espagnols, "communistes, anarchistes, socialistes, poètes, plombiers, salariés de la classe moyenne ou l'unique prince d'Abyssinie, étaient courageux et désintéressés". "Ils se sont battus pour nous tous, contre les forces combinées du fascisme européen. Ils méritaient nos remerciements et nos marques de respect, et ils n'ont obtenu ni les uns ni les autres".

Correspondante de guerre également en Finlande (bombes sur Helsinki en 39), en Chine ( sur le front de Canton en 41), en Europe (deuxième guerre mondiale : en Angleterre, en Hollande, puis lors de la bataille des Ardennes : "la guerre est toujours pire que ce que je savais en dire - toujours". Elle entre dans le camp de Dachau peu après sa libération), à Java, au Vietnam, la guerre des Six jours (Israël), en Amérique centrale.

Martha Gellhorn, qui avait exprimé tant de respect pour ceux qui sont confrontés à la misère, qui avait fait preuve tout au long de sa vie de courage et de décision, atteinte d'une grave maladie, s'est donnée la mort à 89 ans, à Londres, en 1998.

Sur la Grande Dépression :

. Un des livres de référence est, bien sûr, Louons maintenant les grands hommes (chez Terre Humaine), par James Agee, pour le texte, et Walter Evans pour les photos. Publié en 1941 aux USA, il n'eut aucun succès avant une nouvelle édition en 1960 : il devint alors un best-seller international. Par l'écriture toute particulière d'Agee, moderne, s'adressant directement au lecteur : il lui confie même qu'enquêter ainsi sur un "groupe d'autres humains sans défense, des victimes à un point épouvantable" est "curieux, obscène, terrifiant". Il reconnaît aborder les sujets avec "beaucoup de confusion" et "si je vous casse les pieds c'est comme c'est". Si Martha Gellhorn fait un roman en s'appuyant sur une réalité qu'elle connaît, Agee décrit une réalité de façon très littéraire, d'une écriture imagée, luxuriante, d'une troublante humanité.

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. Hard Times, Histoires orales de la Grande Dépression, de Studs Terkel, avec 58 photographies de Dorothea Lange (en français, éditions Amsterdam, 2009). Reprise d'un titre de Dickens, ce livre n'est pas écrit à chaud : il est le recueil de centaines de témoignages d'adultes ayant vécu la Grande Dépression (Terkel dit "l'holocauste"). Les uns, comme Jim, se souviennent que les nouveaux venus dans un quartier, les étrangers, étaient accueillis sans haine, à la différence d'aujourd'hui. Il y avait de la camaraderie, "sentiment que l'Amérique a perdu". Près de 600 pages de détails émouvants et une mine d'informations sur cette période terrible que vécurent les classes populaires américaines.

[Photos Dorothea Lange] [Photos Dorothea Lange]

Billet n° 350

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