Le Monde : pauvreté et insalubrité riment avec Sainté

Suite à la parution des études très élaborées de l'Insee en novembre (France, portrait social), Le Monde a voulu faire concret en publiant un article sévère sur l'état du centre-ville de Saint-Étienne. Du fait d'une description quelque peu misérabiliste, la journaliste se récupère une volée de bois vert.


Suite à la parution des études très élaborées de l'Insee en novembre (France, portrait social), Le Monde a voulu faire concret en publiant un article sévère sur l'état du centre-ville de Saint-Étienne. Du fait d'une description quelque peu misérabiliste, la journaliste se récupère une volée de bois vert.

Saint-Étienne, ancienne ville de mines et de passementiers, a droit à tous les poncifs. Déjà le titre : "le centre-ville miné par la pauvreté" (1), et la description du chef-lieu de la Loire nous fait replonger dans Germinal : "impression de grisaille presque poisseuse", Saint-Étienne (pour enrichir le texte, on l'appelle Armeville en souvenir-cliché de Manufrance et de la Manufacture d'armes) est qualifié de "pauvre ville", de "capitale des taudis", "quartiers de miséreux".


Dans le quartier de Beaubrun, à Saint-Etienne. Photo parue dans Le Monde


On croirait entendre le Général De Gaulle descendant en août 44 les Champs Elysées, encore sous la mitraille, déclamant : "quartiers déshérités", "quartier abîmé", "quartier dégradé". On s'attend presque à la chute : "mais quartiers libérés" !

Quand on sait que la journaliste, Sylvia Zappi, précise que les pauvres "font la queue" pour chercher de la nourriture à la mairie ou au CCAS (je pense que c'est seulement au CCAS, établissement public dépendant de la mairie), et que les actions de rénovation de l'habitat n'ont été que des "tentatives", de surcroît "homéopathiques" et "dans les années 80", on imagine le cri poussé à l'ombre des terrils (autre cliché, de ma part cette fois-ci) : n'en jetez plus, la cour (des miracles) est pleine.

DSCN9270.JPG Mairie de Saint-Etienne (Ph. YF)

Tollé général...

car le trait est effectivement exagéré. Si les quartiers de Tarentaize et de Beaubrun sont touchés par la pauvreté, ceux du Crêt de Roc, de Saint-Roch, de Chavanelle ou de Jacquard ont bénéficié de rénovations importantes (la municipalité cherchant à faire, par exemple, du Crêt de Roc un nouveau Saint-Jean lyonnais). La photo, publiée par le quotidien, montre des bâtiments dans un triste état, à l'abandon. Mais à proximité, des immeubles neufs sont ignorés par le photographe. Par ailleurs, ce genre d'immeubles délabrés, on en trouve dans toutes les grandes villes de France et, peut-être, de Navarre. Selon l'Agence Régionale de Santé, on compte entre dix et quinze arrêtés d'insalubrité chaque année dans l'ensemble du département de la Loire. Même s'il faut tenir compte que ces procédures sont lourdes et longues, cela n'autorise pas à exagérer le phénomène d'insalubrité. Il est vrai que le quartier de Tarentaize a bénéficié de crédits de la politique de la ville, sans que pour autant les améliorations soient flagrantes : ce qui fait dire aux connaisseurs que, ici comme ailleurs, sans cette politique, la situation serait pire.

Mais la violence des réactions à cet article peut intriguer : les uns (comme Jean-Michel Steiner, ancien professeur d'histoire) n'hésitent pas à plaisanter avec tact sur le nom de la journaliste qui aurait « zappé » l'essentiel ! Quatre enseignants de l'Université Jean-Monnet de Saint-Etienne ont pris leur plus belle plume pour dénoncer ce « discours misérabiliste », estimant que des politiques de rénovation ont bien été entreprises et que « l'existence de signes de changements ne peut échapper à l'observation honnête », laissant clairement entendre ce qu'ils pensent de la morale journalistique de Sylvia Zappi. Tout en cherchant à rectifier les propos de l'une d'entre eux, qui auraient été déformés par la journaliste, ils tentent cependant à se démarquer du « concert des chantres et hérauts du clocher stéphanois » qui s'est élevé contre l'outrage. Ceci pour stigmatiser, sans doute, la municipalité fraîchement élue de droite qui a lancé une action médiatique afin de rameuter sa population contre cette "agression" du Monde. Ce qui leur vaut les sarcasmes d'un architecte, Jean-Michel Dutreuil, ironisant sur leur « discours de type universitaire », prenant, lui, la défense des « gens du cru » qui se sont mobilisés pour défendre leur ville.

Stephanois_fiers.jpg Campagne sur les réseaux sociaux : Stéphanois fiers !


Un ancien maire raconte que les médias, qui viennent à Saint-Etienne, cherchent presque toujours à caricaturer la ville, comme TF1 lui demandant un jour de tourner sur la mine (fermée, pourtant, depuis plusieurs décennies).

Un militant associatif, Georges Günther, a, dans un communiqué, posé les bonnes questions en constatant que le nouveau maire cherche à attirer les promoteurs immobiliers, à repousser les couches populaires, en stoppant le développement des logements sociaux. Gaël Perdriau a en effet déclaré dans Le Progrès du 10 juin dernier : "Nous on veut attirer les cadres. La municipalité de St-Etienne ne donnera plus de garantie d'emprunt. (...) Il faut raser de manière importante pour aérer la ville. (...) Je souhaite ouvrir les portes et les fenêtres à l'investissement privé".

 Capitale_des_taudis.jpg Campagne de la Ville de Saint-Etienne contre l'article du Monde


Attirer les classes moyennes

Et effectivement, la question n'est pas tellement de savoir s'il subsiste quelques habitations insalubres. Mais qu'elle est la politique d'aménagement urbain que mène une collectivité. Cet article du Monde, malgré quelques imprécisions et approximations, a ainsi le mérite de poser le problème non seulement de la pauvreté dans les centres-villes (un peu négligé avant la venue de François Lamy au ministère de la ville), mais aussi la politique menée, à gauche comme à droite, qui consiste à chercher à rapatrier des classes moyennes dans le centre ville au détriment des classes populaires.

DSCN9265.JPGSaint-Etienne (Ph. YF)


Car c'est ce qui s'est passé à Saint-Etienne, qui n'a aucune exclusivité en la matière. Que ce soit les anciens maires (Thiollière, Vincent) ou le nouveau (Perdriau), pour changer l'image de la ville et sa structure sociale, ils considèrent que cela doit passer en premier lieu par l'embellissement du centre ville (réfection des places de l'Hôtel de Ville, de la place Jean-Jaurès, de l'esplanade de la gare de Châteaucreux), en espérant un effet de levier sur l'investissement privé qui bénéficierait aux quartiers limitrophes. A se demander, finalement, où sont passés les crédits spécifiques alloués pourtant à ceux-ci...

Le directeur de l'Etablissement Public d'Aménagement déclare au Monde : "notre cœur de cible n'est pas la pauvreté". Choquant, certes, et il a été critiqué pour cette assertion, mais il est vrai que ceux qui rénovent les centres urbains n'ont pas prise sur les ressources des habitants. Et en plus, justement, on leur demande de faire de l'"embellissement". Bien sûr, les choses seraient différentes si, au lieu de vouloir à tout prix faciliter l'installation dans les centres urbains d'habitants fortunés (en développant des stratégies pour que grimpe le prix du m², avec des appartements de standing qui ne trouvent pas preneurs), on faisait en sorte de garder les habitants traditionnels : ainsi les villes conserveraient leur population, alors que, dans le cas de Saint-Etienne, il est arrivé que des élus fassent tout pour que la ville reste à 200 000 habitants et perçoive toujours sa dotation générale d'équipement, alors qu'elle se dépeuplait.

Il est vrai, comme le note Sylvia Zappi, que le taux de pauvreté à Saint-Etienne est de 22 % (contre 14 en moyenne nationale). Cela pourrait justifier l'expression tant décriée de "pauvre ville". Et pourtant l'État vient de publier la liste des quartiers qui bénéficieront des crédits spécifiques de l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain (qui permet de travailler sur l'habitat dégradé, le visible pour un élu, non sur les revenus des habitants) : sur 200 quartiers en France, seulement deux (dont Tarentaize) ont été retenus pour Saint-Etienne. Au ministère, a-t-on tout simplement pris en compte le fait que les précédents Programmes de Rénovation Urbaine ont (réellement) porté leurs fruits dans plusieurs quartiers de Saint-Etienne ? Si oui, cela va totalement à l'encontre de la description dramatique faite par l'article du Monde. Si non, la manne va se réduire ou se tarir, avec toutes les restrictions budgétaires publiques actuelles, alors que, sans noircir par trop la situation, il y a encore des investissements à accomplir pour accompagner les quartiers dans leurs mutations nécessaires.

______

Benvalentino, pour son premier billet sur son blog de Mediapart, voit dans cet article du Monde des réminiscences de Michelet, et du Tour de France par deux enfants. Il pense que son arrière-grand-père aurait pu s'y reconnaître, et il s'adresse par lettre ouverte à "Madame Zappi". Voir Saint-Etienne n'est peut-être pas si pauvre...

 

Sur le site Pourparlers, devant cette levée de boucliers, Sylvia Zappi a été conduite à regretter le titre et le choix de la photo qui illustre son article. Elle a dû par ailleurs s'expliquer sur le site lemonde.fr, et préciser qu'elle a bien rencontré sur place géographes, sociologues, habitants. Et d'insister, à juste titre, sur cette propension des villes à vouloir à tout crin attirer les classes moyennes dans les centres urbains.

______

(1) Le Monde du 9 décembre et lemonde.fr


Billet n°166

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Le Scandale Paradjanov

Lenglet (and) Co

Bébés donnés ou abandonnés

Violence contre les chômeurs et charité

La FDSEA "tire" sur  la préfecture

 

   Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.