Les non-dits d’Anne Sinclair et le silence des médias sur l’Enfance en bateau

 Social en vrac n°26Anne Sinclair sur France 2 a prétendu ne rien savoir des frasques de DSK, connues pourtant par ses amis politiques et par tant de citoyens. Ecole en bateau, l’enfance sabordée, documentaire récemment diffusé sur France 5, est bouleversant et très utile mais il fait l’impasse sur les médias qui ont couvert cette « expérience » sans jamais révéler qu’il s’agissait d’une entreprise pédophile. Et Berlusconi, condamné à être aide-soignant, se dit humilié : mais ce jugement humilie plutôt les aides-soignants.

 

Social en vrac n°26

Anne Sinclair sur France 2 a prétendu ne rien savoir des frasques de DSK, connues pourtant par ses amis politiques et par tant de citoyens. Ecole en bateau, l’enfance sabordée, documentaire récemment diffusé sur France 5, est bouleversant et très utile mais il fait l’impasse sur les médias qui ont couvert cette « expérience » sans jamais révéler qu’il s’agissait d’une entreprise pédophile. Et Berlusconi, condamné à être aide-soignant, se dit humilié : mais ce jugement humilie plutôt les aides-soignants.

 

 

Ecole en bateau : l’enfance sabordée et les médias

C’est sous ce titre qu’un documentaire a été diffusé sur France 5 le 15 avril. L’auteur, Laurent Esnault (avec Réjane Varrod), est une des victimes de Leonid Kameneff, condamné l’an dernier à 12 ans de prison pour pédophilie (après avoir reconnu à l’audience les agressions sexuelles qu’il niait depuis 18 ans). Ce psy emmenait des enfants en bateau, sous prétexte de leur faire découvrir la vie. Et les parents étaient tout heureux de cette expérience forte que leurs enfants pouvaient ainsi vivre. Sauf que lui et un collaborateur, qui imposaient une nudité obligatoire, ont abusé de 1969 à 2001 d’enfants âgés de 9 à 13 ans (masturbations, fellations, sodomies). 460 enfants (400 garçons, 60 filles) ont participé à ces escapades en mer, qui pouvaient durer une année : une cinquantaine voulait porter plainte, mais compte tenu des prescriptions (plainte non recevable au-delà de 20 ans après la majorité), une vingtaine seulement a pu être retenue. J’ai consacré sur ce blog un article sur le sujet (1).

 

Laurent Esnault a obtenu de la part de nombreuses victimes qu’elles témoignent. C’est bouleversant car ces adultes, aujourd’hui, disent combien leur vie a été massacrée par cet homme, un « cassage psychologique », dit l’un, « ma sexualité est bousillée », dit un autre. Benoît : cette période « n’a pas volé mon enfance : mon enfance est morte ». Plusieurs ont envisagé de se suicider. Et ils sont nombreux à interpeller leurs parents qui ont fermé les yeux, n’ont rien vu, ou n’ont rien voulu voir. Ces enfants n’avaient personne à qui se confier, les seuls qui savaient étaient ces adultes pervers. Et même sur le bateau, personne n’en parlait. Du coup, les enfants étaient enfermés dans un système. La parole les a en partie libérée, mais des décennies plus tard.

Au cours du débat qui a suivi, Laurent Esnault est revenu sur le livre de Kameneff, L’écolier sans tablier : dans ce livre, tout était dit. Les parents, qui l’avaient lu, auraient du comprendre. La pédophilie y est décrite noir sur blanc. Au-delà des parents, et malheureusement le débat animé par Carole Gaessler a évité cet aspect, je crois qu’il faut s’interroger sur le fait qu’aucun média n’a révélé cette affaire. Le livre a forcément été lu par des journalistes. Par ailleurs, de nombreux reporters de presse et de télévision (dont Thalassa) ont été invités sur les voiliers. Des reportages dithyrambiques incitaient plutôt les parents à faire confiance. Tout cela a duré 30 ans, et on voudrait nous faire croire que personne n’a rien vu, rien entendu, rien compris. France 5 s’est bien gardé de poser la question.

 Ecole_en_bateau.jpg

Etrangement, un site subsiste (http://www.ecole-en-bateau.net/), qui défend l’expérience, et se plaint des accusations portées contre les adultes, attribuant les craintes de la société à « des facteurs économiques et sociaux défavorables » « au tournant du 3ème millénaire » ! Des anciens  participants devenus adultes, rencontrant des problèmes psychologiques, auraient mis alors en cause leur vie à bord : des médias mal informés et des blogs anonymes auraient portés des « accusations d’abus sexuels, de manipulation mentale, de perpétuation des «  principes égalitaires enfants-adultes déstructurants de mai 68 ». Cela ressemble à un mémoire en défense de Léonid Kameneff himself, avant d’être condamné. Le site ne semble plus alimenté.

 

Mais dans ce plaidoyer pro domo, on peut lire à propos des médias : « Ont-ils aussi oublié les années où ils sont venus à bord côtoyer ces "victimes bien réelles" pour tourner les reportages laudatifs sur l'Ecole en Bateau qui étaient diffusés sur les grandes chaînes de télévision, et qu'ils repiquent aujourd'hui sans vergogne pour illustrer le "scandale" ? »

 

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(1)   http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/280313/enfants-abuses-enfants-maltraites-enfants-voles

 

 Enfant_tableau.jpg Jeune Garçon sortant du tableau
Trompe-l'oeil de Pere Borrell del Caso (1874)

 

Les non-dits d’Anne Sinclair

5 millions de téléspectateurs pour visionner le documentaire et l’interview d’Anne Sinclair sur la 2 le 22 avril. Pas grand-chose à dire sur ce blog sensé traiter des questions sociales. Deux ou trois réflexions cependant : tout d’abord Guy Carcassonne, constitutionnaliste (décédé récemment), ami d’Anne Sinclair, révèle qu’elle ne tenait pas trop devenir première dame, mais que si cela avait été le cas, elle aurait aimé s’engager sur un sujet « qui lui tient à cœur : les prisons ». C’est tout à son honneur, plutôt que la démagogie d’une première dame se faisant mousser sur le thème de l’enfance maltraitée.

Deuxièmement, elle ne croit pas à un complot mais le pouvoir de Nicolas Sarkozy, qui cherchait la faille, a su exploiter l’affaire auprès des autorités new-yorkaises (1). On aura reconnu la thèse de DSK, comme cette affirmation selon laquelle il aurait eu un comportement « sot, infantile », mais qu’il n’aurait pas violé Nafissatou Diallo. La preuve : c’est la conclusion du procureur. Or la conclusion du procureur était à cent lieues d’innocenter DSK, même si elle estimait qu’il n’y avait pas de moyens juridiques pour poursuivre au pénal (au civil l’affaire était maintenue).

 

Enfin, Monsieur était « un charmeur, un séducteur », mais Madame ne savait pas. Ce ne sont pas ces ami(e)s qui lui auraient révélé les frasques de son mari (ce n’est pas exactement ce que des amies d’Anne Sinclair ont déclaré en mai 2011). Mais qu’il me soit permis d’apporter ici une anecdote qui en dit long sur le fait que le comportement graveleux de DSK était un secret de Polichinelle. En octobre 2008, fut révélée la relation du patron du FMI avec Piroska Nagy, économiste de l’institution (elle parlera de harcèlement et fera une déclaration  publique l’accusant de n’être pas en capacité d’occuper ses hautes fonctions). Trois mois plus tôt, je voyageais en Asie centrale (début août 2008), dans un groupe où il y avait deux Françaises : l’une confia les mises en garde spéciales des organisateurs, en cas de présence de DSK et à son encontre, données aux jeunes femmes assurant le service lors des repas de prestige servis au château de Versailles. Les mises en garde ne concernaient que cet homme politique renommé pour son comportement totalement déplacé avec les jeunes serveuses, à leur corps défendant. L’autre, ancienne députée des Verts au parlement européen, expliqua qu’il n’avait jamais été question pour elle de s’asseoir auprès de DSK lors de réunions de travail, car il avait la main leste qu’il plongeait sans vergogne entre les cuisses de sa voisine quelles que soient les intentions de celle-ci (c’est exactement ce que révéla Aurélie Filipetti après l’éclatement de l’affaire du Sofitel). Admettons qu’Anne Sinclair ne l’ait pas su : le problème est que nombreux hommes et femmes politiques étaient parfaitement au courant, comme finalement tant de citoyens qui en avaient eu écho, et qui n’ont pas vraiment été surpris quand a éclaté l’affaire de New-York . Cela n’avait rien à voir avec un comportement « séducteur ». Ce comportement était indigne de la fonction qu’il exerçait, indigne d’un responsable politique, a fortiori promis à de hautes fonctions en France, puisque l’agression au Sofitel a été révélée quelques jours seulement avant son projet de déclaration de candidature à la présidentielle.

 

Et ses proches de l’époque ont toujours pignon sur rue. D’ailleurs, DSK, lui-même, est présenté dans le générique de fin du documentaire comme « banquier d’affaires » et conseiller de plusieurs gouvernements. Certes, il a eu chaud, mais, comme toujours, que vous soyez puissant ou misérable….

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(1)   Il est vrai que Camille Pascal, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, avoue dans le documentaire que la garde rapprochée de Sarkozy « accompagnait » la campagne menée contre Strauss-Kahn après la photo compromettante de DSK montant dans une Porsche grand luxe. Le même Camille Pascal, ci-devant chroniqueur de l’hebdo de la droite extrême Valeurs actuelles, déversant chaque semaine sa morale à quatre sous, vient d’être mis en examen (le 23 avril) pour favoritisme par le juge Van Ruymbeke dans le cadre d’un contrat du groupe France Télévisions avec la société Bygmalion, la même qui attire tant d’ennuis à Jean-François Copé dans sa gestion de l’UMP.

 

DSCN8198_0.JPG [Photo YF]

Berlusconi : le métier d’aide-soignant se dévalue

Condamné pour fraude fiscale, l’ancien président du conseil italien, âgé de 77 ans, est condamné à effectuer des travaux d’intérêt général : un jour par semaine, et quatre heures consécutives, dans une maison de retraite, la Sainte Famille à Milan. L’ex-Cavaliere considère que c’est humiliant mais c’est un moyen pour lui finalement de participer à de futurs élections. En réalité, c’est humiliant pour les métiers d’aide à la personne : quel mépris que d’imposer à des professionnels ce genre d’individus, quel irrespect pour les vieux que de les laisser entre les mains de ce cuistre ! 

Certes, il ne pourra pas organiser des soirées bunga-bunga, puisqu’il est soumis à un couvre-feu à 23 heures, et à une interdiction de quitter le territoire où il est assigné, mais tout de même si 4 ans de prison ferme se transforment en une journée par semaine de TIG, cela signifie qu’un aide-soignant à temps plein exerce un métier qui équivaut à 20 ans de prison ! Réconfortant ! Et ce n’est pas fini : combien coûte en heures d’aide-soignant une condamnation pour abus de pouvoir et prostitution de mineure (procès prévu en appel en juin) ?  

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100]

 

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