La misère s'accroît, "si je m'appelais Mohamed, je serais aidé" (Social en vrac 10)

 

Révoltes urbaines en Suède et inégalités

Tout allait si bien en Suède : c’était le nirvana suédois, nous disait-on. Nos « experts » ne cessaient de nous citer ce pays nordique en exemple. Et voilà qu’au mois de mai, les banlieues s’enflamment. Pourquoi ? Parce que les inégalités, ici comme ailleurs, règnent. Et les populations pauvres et immigrées sont concentrées sur les mêmes territoires. « Ce pays est champion de la ségrégation de l’habitat avec une hyper-concentration de la population rencontrant des difficultés », déclare Cyril Coulet, spécialiste des pays nordiques (La Croix du 26 mai). Même concentration en France, en particulier en Seine-Saint-Denis, où la ségrégation sociale est maximale. La grande crainte de nos décideurs : que ça pète aussi dans nos banlieues comme en 2005, sachant que si les inégalités s’accélèrent plus vite en Suède, la misère est pire chez nous.

 

Il fallait s’y attendre : la misère s’accroît 

 

L’INSEE a donc prévu une augmentation du chômage dont le taux atteindrait 10,7 % de la population active à la fin de l’année. Le gouvernement, lui, estime qu’à cette date la courbe s’inversera. Prions.

 

Ceux qui s’ingénient à considérer que les bénéficiaires de minima sociaux  sont des tire-au-flanc, parce qu’ils disent en connaître quelques uns autour d’eux, devraient se pencher sur le fait que le nombre de bénéficiaires du RSA croît à peu près au rythme du chômage. Ainsi, fin mars, ce nombre avait augmenté de 5 % depuis l’an dernier, de 7 % si l’on tient compte du seul RSA « socle » (ceux qui ne perçoivent aucun salaire). Ce qui représente 2,18 millions de foyers et 1,7 si l’on ne prend en compte que le RSA socle (à ces chiffres CNAF,  il faudrait rajouter les 40 000 foyers MSA). Fin 2011, le nombre des foyers percevant le RSA « socle » n’était « que » de 1,59 millions, soit 110 000 de plus en 15 mois.

 

Si l’on considère l’ensemble des 9 minima sociaux (dont RSA, ASS, AAH, ASPA), ce sont 3,7 millions d’allocataires, soit, avec les conjoints et les enfants, 6,6 millions de personnes. Donc 10 % de la population française.

 

C’est le moment où le gouvernement s’interroge sur le maintien du RSA activité (pour ceux qui ont un emploi mais un faible salaire) ou de la Prime pour l’emploi (PPE). Ou la création d’une nouvelle « prime d’activité ». On constate une baisse régulière de l’aide consacrée aux travailleurs pauvres (RSA activité et PPE) pour lesquels l’Etat dépense 4 milliards d’euros (soit tout de même plus de la moitié de ce qu’il alloue aux sans-ressources c’est-à-dire RSA de base, ex-RMI). Et ces travailleurs pauvres ne sont que 500 000 à réclamer leur dû, sur 1,5 million qui y aurait droit. C’est le fameux non-recours, économie pour l’Etat évaluée à environ 5 milliards d’euros !

 

On espère que, faute de moyens, le chômeur ayant épuisé ses droits (avec 425,25 € de RSA par mois) ne pourra plus lire la presse ni regarder la télévision, et ne pas apprendre qu’un ancien ministre de l’intérieur se versait sans vergogne 10 000 € par mois en liquide, qu’un homme d’affaires toujours débrouillard obtenait plus de 400 millions d’euros aux frais de la princesse (nous), sans parler des 45 millions d’euros de « préjudice moral » pour offrir appartements et villas à ses enfants (selon ses dires). Déjà, il y a peu, il avait fallu subir un ministre chargé de lutter contre la fraude fiscale qui cachait, au moins, 600 000 euros dans les paradis. L’enfer c’est pour les autres.

 

 

« Si je m’appelais Mohamed, je serais aidé » (refrain connu)

 

Un documentaire de Ghislaine Buffard sur M6 le 9 juin sur le Front National et ses électeurs donnait la parole à Marie-Laure, 40 ans, qui élève seule ses enfants. Elle disait son étonnement de voir les multiples aides que les travailleurs étrangers perçoivent massivement, elle qui n’a demandé que deux fois une aide pour payer son loyer alors qu’elle n’avait plus rien pour nourrir sa famille.

 

Ce discours, il m’a été rapporté mille fois par des professionnels de terrain, en contact avec des populations en difficulté. Je me souviens même d’assistantes sociales pétant les plombs après s’être fait agresser une fois encore par ce type de plainte. En gros : vous aidez les Arabes, et les bons Français comme nous, on a droit à rien. Aujourd’hui, les sites Internet des médias sont remplis de propos de ce genre, propagés à la vitesse de la lumière, souvent par des petits malins militants dont il n’est pas certain qu’ils croient toujours à leurs assertions accusatrices : telle que l’affirmation selon laquelle des femmes étrangères sans papier auraient droit à des implantations de prothèses mammaires aux frais de l’AME (aide médicale, gratuite, d’Etat) ou que les étrangers de plus de 65 ans peuvent venir toucher en France, dès leur arrivée sur le territoire, une retraite de base (propagande fallacieuse largement entretenue par le FN).

 DSCN1824.JPG

[Photo YF]

J’ai contacté quelques assistantes sociales exerçant ou ayant exercé sur des quartiers populaires. L’une me dit : « en effet, cela fait plus de 25 ans que ce discours est véhiculé par les publics qui sont à la marge des plafonds d’attribution des aides, smicards, mères isolées avec salaire à temps partiel, pension alimentaire correcte et un ou deux enfants seulement à charge, retraités à 900 € /1000 € et qui n’ouvrent pas droit aux dispositifs d’aides ou aux exonérations diverses (comme la taxe d’habitation). Ces usagers fréquentent peu les permanences sociales, souvent par pudeur, refus de demander de l’aide ou d’appartenir à la catégorie de public aidé,  par rapport à leurs représentations des « assistances sociales » repérées comme aidant les plus démunis, les étrangers avec beaucoup d’enfants, les SDF. Crainte bien naturelle et humaine, au fond, de rejet d’appartenance à une catégorie de population qui représente à leurs yeux l’échec, la misère, la rue. »

 

Une autre me confie : « c'est surtout lorsque je suis obligée de dire à des personnes qu'elles dépassent le plafond de ressources pour des aides financières qu'elles viennent solliciter. En général, ce sont des gens qui travaillent, qui ont un petit salaire mais les plafonds sont tellement bas que nous ne pouvons pas intervenir sur les aides type Fonds Solidarité Logement. A ce moment là, il peut y avoir ce discours : moi je bosse, je suis français, je me lève tous les matins et je n'ai droit à rien alors que...... si je m'appelais Mohamed... »  

Une troisième constate que ce discours s’était calmé il y a deux ou trois ans et qu’il refait surface de plus belle depuis quelque mois. Selon elle, ces personnes « ont le sentiment d’être abandonnées par la République ». Par ailleurs, « penser que c’est la faute de l’autre, parfois cela permet de ne pas s’écrouler ». « Cette réaction est vieille comme le monde, on cherche un bouc émissaire ».

 Toutes ont une stratégie pour contrer ces accusations infondées : face à cette crainte de solliciter les services sociaux, « je valorisais souvent ce sens de la dignité, l’aspect volontariste, l’acceptation de petits boulots, la chance de pouvoir faire appel à la solidarité familiale de proximité, contrairement à des populations immigrées sans réseau familial ou social susceptible de pouvoir les aider, les conseiller, les orienter, la barrière de la langue, la méconnaissance des dispositifs, des droits,  pour apaiser cette opposition malsaine, régulièrement entendue. »

 

« J'essaie toujours d'expliquer (sans m'agacer) que ce n'est pas une question de nationalité mais de situation financière et que, compte tenu de la situation économique aujourd'hui, de plus en plus de gens qui travaillent sont en difficulté pour boucler leur budget et que cela n'est pas encore pris en compte dans les calculs des quotients familiaux. »« Il est vrai que la situation économique amène dans nos bureau des personnes qui n'y avaient jamais mis les pieds et qui sont désespérées de voir qu'elles ne peuvent pas s'en sortir ».

 

Ce n’est pas simple, car ces personnes sont influencées par un discours ambiant, par les médias, aussi par ce qu’elles voient : « des signes extérieurs de soi-disant richesse, la grosse cylindrée », « ces messieurs étrangers rassemblés en bas des immeubles à discuter en plein après-midi ».

 

La réponse professionnelle tente de « parler raison » (les critères d’aide se fondent sur un niveau de ressources et non sur un titre de séjour), mais les personnes concernées ne l’entendent pas ainsi. Bien sûr, la réaction première, pour les services sociaux, est tout de même d’essayer d’approfondir l’évaluation : repérer un droit qui aurait échappé, jouer sur des allocations mensuelles de l’Aide sociale à l’enfance par exemple.

 

Enfin, il y a des cas de racisme pur et dur. Là, mes contacts (à mon avis bien représentatifs) sont « intraitables » : l’une a demandé un jour à un interlocuteur de sortir de son bureau (il était bénéficiaire d’aides sociales dont il usait et abusait, et, ne supportant pas un refus, se mit à déblatérer sur les étrangers). Il arrive que ce rejet fait lien avec une histoire personnelle qui peut expliquer ces excès de langage, « quelquefois contredits par des comportements tout à fait bienveillants avec leurs voisins étrangers ou en difficulté ».

 

Pour avoir travaillé dans les services sociaux (18 ans sur le terrain, 15 ans en encadrement d’équipes), je puis attester que cette « préférence » de l’administration sociale en faveur des étrangers n’existe évidemment pas. Pour avoir présidé des commissions d’attribution d’aides financières, je sais que rien ne permet de donner crédit à ces croyances. Ce qui est insupportable, ce n’est pas seulement que des personnes modestes y succombent : c’est que des responsables politiques, sachant pertinemment qu’elles sont infondées, s’ingénient à les colporter.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.