Fils d’ouvrier, ethnologue

Il est de bon ton aujourd’hui pour certains de rappeler leurs éventuelles origines ouvrières, soit pour susciter la compassion et se procurer à bon compte une crédibilité parfois bien factice, soit pour démontrer que, si on s’en est sorti, c’est qu’on avait de la volonté, et que ceux qui galèrent c’est qu’ils le veulent bien. C’est ce que nous assène Franck, patron du pétrole, dans Grand patron, fils d’ouvrier, du sociologue Jules Naudet. Et c’est ce que ne dit pas un autre Franck, celui des Promesses du monde : l’auteur, Pascal Le Rest, nous raconte une enfance compliquée, parfois douloureuse, mais il refuse d’être manichéen : cet ethnologue inscrit avec bonheur son « jeu de vivre » dans une réalité plus complexe.

Il est de bon ton aujourd’hui pour certains de rappeler leurs éventuelles origines ouvrières, soit pour susciter la compassion et se procurer à bon compte une crédibilité parfois bien factice, soit pour démontrer que, si on s’en est sorti, c’est qu’on avait de la volonté, et que ceux qui galèrent c’est qu’ils le veulent bien. C’est ce que nous assène Franck, patron du pétrole, dans Grand patron, fils d’ouvrier, du sociologue Jules Naudet. Et c’est ce que ne dit pas un autre Franck, celui des Promesses du monde : l’auteur, Pascal Le Rest, nous raconte une enfance compliquée, parfois douloureuse, mais il refuse d’être manichéen : cet ethnologue inscrit avec bonheur son « jeu de vivre » dans une réalité plus complexe.

 

Pascal Le Rest, docteur en ethnologie et diplômé d’Etat en ingénierie sociale, travaille dans le secteur de la prévention spécialisée, sujet auquel il a consacré plusieurs ouvrages. Par ailleurs, il a publié une Ethnographie d’un parcours adolescent, en trois volets, chez L’Harmattan. Il y décrit l’évolution d’un garçon, Franck Lombard, qu’il connaît bien, car il est construit à partir de ses propres souvenirs.

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Fort de cette expérience d’écriture, il a remonté le temps et s’est engagé dans une rétrospection, en cherchant à faire le récit de l’enfance de Franck, là aussi en trois volets, sous le titre Trilogie du jeu de vivre. Je présente ici le premier volume : Les promesses du monde, qui traitent des dix premières années de sa vie. La précision de ses souvenirs est surprenante. Je l’ai interrogé sur ce point et il m’a précisé que contrairement à ce que l’on prétend souvent, on n’oublie pas forcément les événements de l’enfance en grandissant : « je n’ai rien oublié mais j’ai voulu en construisant ce projet littéraire tracer des aspects sensoriels, refaire vivre des émotions, des ressentis, tels qu’ils se vivent dans les premières années de la vie ». Il scénarise son histoire, pour éviter les récurrences de situation, d’où ce pseudonyme de Franck. Il cherche à « dépeindre une époque qui est celle des Trente Glorieuses, qu’on ne cesse de mythifier dans les médias, mais qui était aussi une époque terrible de violences faites aux femmes, aux enfants, violences vécues tant au sein de la famille que de l’école. La famille traditionnelle dont certains parlent avec regret, en évoquant le divorce, le mariage pour tous et bien d’autres manières de vivre, je l’ai connue et j’en parle en connaissance. Elle ne ressemble pas à l’illusion que l’on formule ».

 

Au début du récit, Franck est tout petit, dans son parc. A la première personne, il nous dit tout, comment il perçoit sa vie quotidienne, comment se comportaient son père, sa mère. L’ouvrage nous donne à voir l’effort remarquable de l’auteur à imaginer ou à se souvenir du temps de sa petite enfance. On s’identifierait presque à ce bambin qui retranscrit les bruits, les couleurs, les odeurs. Et des souvenirs nous reviennent.

 

Le temps de l’enfance, sans futur

Cette façon de faire parler un enfant si jeune était une véritable gageure. Réussie. C’est le parler d’un adulte qui raconte ce qu’il éprouvait dans sa plus tendre enfance. Ce qui aurait pu paraître anachronique est convaincant. A l’indicatif présent : car c’est le temps de l’enfance, celui que nous avons connu, au jour le jour, sans futur, quand on est encore à l’âge où l’on ignore que le moment présent aura une fin.

 

L’ironie, l’humour, certes, doivent beaucoup à l’expérience, la beauté des descriptions (telle que celle d’un hameau perdu au fin fond de la Bretagne) est bien sûr celle de l’écrivain d’aujourd’hui, mais cela passe bien. D’autant plus que certaines hésitations renvoient aux interrogations de l’enfance, à ses doutes, son ignorance, ses approximations. Ses peurs aussi lorsqu’il rapporte les explications de sa grand-mère, paysanne, sur le diable qui brûle les méchants, ce qui le conduit à choisir Dieu parce qu’on est sûr d’être heureux pour l’éternité : « avec le diable, on se consume dans les braises de l’enfer, comme les marrons dans la cheminée.  Ça fait froid dans le dos ». Et voilà que le grand-père meurt, et que l’enfant doit, avec horreur, embrasser sa dépouille mortelle.

 

On suit l’évolution de cet enfant qui peu à peu grandit. Et se pose des questions. Ses parents ont voulu habiter une maison avec un petit jardin, mais une vieille dame y vit encore, donc toute la famille est à l’étroit. Ce qui peut apparaître une richesse pour les petits camarades qui logent en HLM, n’en est pas une : absence de confort, et tensions de plus en plus vives dans le couple. La mère se morfond dans cet espace restreint, où elle entasse ses ustensiles, et bientôt, maniaque, tout ce qu’elle peut conserver, tandis que le père, ouvrier, s’agace de l’impatience de sa femme, du ménage mal tenu, et fréquente de plus en plus souvent le bistrot. Mais Pascal Le Rest traite cette question avec beaucoup de sensibilité, sans misérabilisme, sans se complaire dans la posture classique : « moi, fils d’ouvrier, j’ai souffert, et je m’en suis sorti », attitude exécrable, s’il en est.

 

Lui n’édulcore pas, mais il décrit ses parents avec affection, cherche à les comprendre. Il rend compte de leurs disputes, parfois violentes, de leurs insultes, mais est capable de ce genre de commentaire tout en délicatesse : « leur amour n’est plus très visible à mes yeux ». Ce n’est pas seulement l’adulte qui aujourd’hui ménage ses parents, c’est l’enfant qui se sauve en dédramatisant autant qu’il peut. Il ne comprend pas qu’ils puissent lui reprocher de se chamailler avec sa sœur, alors qu’eux-mêmes se comportent comme des enfants. Il sait déjà qu’ils ne devraient pas prendre leurs enfants à témoins, les invitant à se positionner pour l’un ou pour l’autre.

Copie_de_DSCN9812.JPG [Ph.YF]

Certes, on mesure que cette expérience conduit cet enfant à grandir plus vite que d’autres. Cette peur, cette crainte incessante d’une séparation, cette compassion pour l’un comme pour l’autre, doivent vous aguerrir. Mais je veux insister ici sur l’humanité qui se dégage de ce récit : l’amour filial (« ils sont tout pour nous ») est toujours là malgré les déchirures, les empoignades conjugales. Et l’enfant tente d’analyser (déjà) ce qui se passe : lorsque la mère est giflée, il constate qu’elle attendait presque cet extrême pour pouvoir exercer plus librement sa revanche. Et Franck réclame à son père d’arrêter de battre sa mère en lui demandant de passer ses nerfs sur lui, l’enfant. En veillant à ce que la mère n’essaye pas de récupérer à son avantage la remarque de son fils. Et celui-ci de lancer à son géniteur : « on t’aime mais on peut pas vous laisser vous battre comme ça ».

 

La guerre des boutons

Et à l’école primaire ce n’est pas triste non plus : des hiérarchies se forment même chez des petits. Le récit des bagarres à la sortie des classes (« les coups de beignes dans la tronche ») devrait être lu par ceux qui croient que l’enfance est depuis peu tombée en perdition. Le bambin rêve de jours meilleurs (et même de la mort de la voisine qui laisserait plus de place à la petite famille), mais en même temps il est philosophe : on ne peut corriger le passé et « il faut accepter les moments de terreur passés. Il va de l’avant. Les affrontements dans le quartier sont terribles : lui-même se défoule des frustrations de sa vie familiale, et il semble percevoir combien la violence gangrène les rapports, l’un, frappé, bat l’autre qui en brutalisera un troisième. Ainsi va la vie.

 

L’accès à la zone des HLM n’était possible que si l’on montrait patte blanche (« sinon on peut se faire lyncher »). Les bandes (de petits) s’affrontaient durement. Déjà. Et cela pouvait aller jusqu’à une déculottée, la pire des humiliations. Mais on sent que l’auteur se souvient sans haine de ce temps-là. Il y avait du costaud souvent, mais c’était le réel, le vrai donc. Et on se le coltinait. Il y avait aussi, tout de même, de belles parties de rigolade.

 

L’auteur nous a parlé d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, ni non plus ceux qui ont eu une enfance choyée. Certes, on n’était plus au temps du cinéma muet, la télévision faisait son apparition dans les foyers, mais c’était encore l’époque de la toute puissance paternelle, du poids de la religion, de la séparation des filles et des garçons dans les écoles. Et même de la roulette chez le dentiste qui faisait très mal. On sent que l’auteur s’est libéré de ce passé, tout en en conservant une certaine nostalgie.

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Pascal Le Rest a, à juste titre, voulu rappeler que les prétendues Trente Glorieuses n’avaient pas été forcément une Belle Epoque, mais, interrogé, il m’a apporté cette autre précision : « J’ai voulu dire aussi qu’il n’y a pas une enfance heureuse ou malheureuse, blanche ou noire. J’ai vécu des moments de bonheur incroyable dans les bacs à sable des HLM par exemple. Les adultes ont tendance à réduire la complexité des dimensions de leur enfance pour n’en conserver qu’une tonalité positive ou négative ». Il s’est construit avec tout ce qui constituait sa vie durant l’enfance. Et devenu adulte, il livre là, à travers plusieurs ouvrages « une ethnographie de l’enfance », qui a le mérite de ne pas être théorique, d’être ancrée dans une vie faite de chair et de sang. A travers ce « jeu de vivre », du sien, qu’il relate avec tellement d’honnêteté, de cette voie qu’il cherchait pour vivre sinon survivre, il s’adresse à tous, afin de rappeler tout le soin que les parents doivent déployer pour soutenir leurs enfants dans leur propre participation au jeu dela vie. Il a su le faire avec talent, utilisant ses compétences sociales pour inscrire avec bonheur le parcours d’une « simple » vie dans un champ plus large.

 

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Les promesses du monde (La trilogie du jeu de vivre, Livre I), L’Harmattan, 2014.

 

Ce livre est suivi du Livre II (Le temps des blessures, 2014) et du Livre III (Le tumulte des vagues, 2014).

Pascal Le Rest est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le karaté, sur la jeunesse (l’errance des jeunes, la prévention spécialisée, l’éducation spécialisée). Il a publié en 2009, chez Erès, collection Trames, Les nouveaux enjeux de l’action sociale en milieu ouvert.

En 2010 et 2011, il avait fait le récit de l’adolescent de « Franck » sous le titre générique Ethnographie d’un parcours adolescent, là aussi en trois volumes : une jeunesse entre béton et bitume, Banlieue sud et le dix-septième printemps, La marche du temps.

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Liens :

- éditions L’Harmattan sur Pascal Le Rest (ici)

 - vidéo interview de Pascal Le Rest (réalisée par L’Harmattan)

 

Comme indiqué dans le chapeau, j’ai traité récemment du livre d’un PDG du pétrole, qui se cachait derrière le prénom de.. Franck, et sur lequel un sociologue, Jules Naudet, a écrit Grand patron, fils d’ouvrier (ici).

 

Billet n°134

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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