Résistantes et militantes sociales au Panthéon

Le Président de la République a tranché : le Panthéon accueillera bientôt deux hommes et deux femmes, quatre résistants. Jean Zay, ministre de l’éducation sous le Front populaire, assassiné par des miliciens au service de Pétain, Pierre Brossolette, journaliste, membre du réseau de résistance du Musée de l’Homme, qui, arrêté par la Gestapo, se suicide pour ne pas parler, et Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-De Gaulle. 

Le Président de la République a tranché : le Panthéon accueillera bientôt deux hommes et deux femmes, quatre résistants. Jean Zay, ministre de l’éducation sous le Front populaire, assassiné par des miliciens au service de Pétain, Pierre Brossolette, journaliste, membre du réseau de résistance du Musée de l’Homme, qui, arrêté par la Gestapo, se suicide pour ne pas parler, et Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-De Gaulle. 

Catherine Nay, qui prétend être journaliste, a cru pouvoir ironiser sur cette décision concernant deux femmes : avec le sens des nuances qu’on lui connaît, cette billettiste du journal de la droite extrême (Valeurs actuelles), spécialiste du politico-cancan, a repéré là la volonté de François Hollande de se racheter auprès des femmes après avoir éjecté Valérie Trierweiler. Outre que c’est faire de la psychologie de comptoir, il y a dans cette assertion beaucoup de mépris à l’encontre des deux femmes en question.

 Germaine_Tillion.jpg Germaine Tillion

Car ce sont deux femmes remarquables, engagées dans la Résistance mais aussi militantes de la cause sociale : Germaine Tillion, du réseau du Musée de l’Homme, dénoncée par un prêtre, est déportée, avec sa mère, à Ravensbrück. Pendant sa déportation, elle réfléchira avec d’autres à ce que pourrait être une réforme de l’école et une réorganisation du Ministère de l’Education nationale. Elle sera toujours habitée par cette question de l’éducation. Elle rentrera du camp, mais sa mère y sera assassinée. Elle milite après guerre contre la torture en Algérie, où elle avait longtemps séjourné avant guerre en tant qu’ethnologue pour étudier le peuple berbère dont elle avait appris la langue. Elle cherche en vain une réconciliation : elle crée en 1955 les centres sociaux d’Algérie à destination des Algériens de culture musulmane (120 seront ainsi édifiés, employant 1000 agents, dont 80 % sont « musulmans », chaque centre accueillant 2000 personnes). L’un de ces centres sera dirigé par l’écrivain Mouloud Feraoun (assassiné par un commando Delta de l’OAS, trois jours avant les accords d’Evian). Le pouvoir cherche à les maintenir dans l’humanitaire, mais l’ambition de Germaine Tillion est bien plus grande.

 

Une de ses collaboratrices, Nelly Forget dénonce alors la volonté de ce pouvoir « d’étouffer le politique en faisant du social » et en faisant coexister programmes d’assistance et répression. Mais c’est ça ou rien : alors un groupe de femmes, autour de Germaine Tillion va s’activer, un peu comme au début de ce XXème siècle, en se fondant sur l’éducation populaire et sur une intervention sociale collective : le but, en mettant à disposition des populations un « service d’assistance médico-social polyvalent », est de contribuer à leur « assurer le progrès économique, social et culturel ». Les actions : lutte contre l’analphabétisme, formations professionnelles, éducation sociale et familiale, hygiène, alimentation. Les salles d’attente diffusent une radio en arabe ou berbère.

 

Grégory Chambat, enseignant en collège, s’appuyant sur un témoignage recueilli auprès de Nelly Forget, apporte beaucoup de précisions sur cette époque héroïque, où des êtres sincères et dévoués visaient à l’émancipation d’un peuple, avant une reprise en main par le pouvoir qui redoutait trop l’indépendance de ces centres sociaux.

Voir le site de N’autre école, revue dela fédération CNTdes travailleurs de l’éducation : http://www.cnt-f.org/nautreecole/?Germaine-Tillion-et-l-aventure

Genevieve_Anthonioz.jpg Geneviève Anthonioz-De Gaulle

Geneviève Anthonioz, nièce du général, adhère elle aussi au réseau du Musée de l’Homme et est déportée à Ravensbrück où elle rencontre Germaine Tillion, avant d’être mise à l’isolement par Himmler qui compte pouvoir s’en servir pour faire pression sur De Gaulle. Elle a raconté dans un livre son expérience concentrationnaire et l’entraide qui y régnait entre femmes. Après la guerre, lorsqu’elle découvre dans la banlieue parisienne que la misère, celle qu’elle a connue en déportation, est également là, dans ses bidonvilles infâmes, alors elle s’engage dans l’action sociale auprès de Joseph Wresinski, prêtre catholique, qui a créé l’association ATD-Quart monde, Aide à Toute Détresse. Devenue plus tard Agir Tous pour la Dignité, cette association est très active auprès des populations démunies, les plus fragiles, les plus exclus : pour sortir de l’exclusion, il faut qu’elles prennent la parole, que l’on entende ce qu’elles ont à dire, et que leurs droits fondamentaux soient respectés. Elle prendra la présidence d’ATD. Elle estime qu’ « il est indigne qu’une démocratie laisse se creuser le fossé entre nantis et miséreux » (Libération du 17 octobre 1997).

 

En 1995, elle participe à la rédaction d’un rapport important sur la grande pauvreté. Elle compte sur Chirac pour qu’une grande loi de cohésion sociale soit promulguée. Le projet que son gouvernement prépare est selon elle bien trop timide, mais elle vient à l’Assemblée nationale où les députés l’ovationnent. Problème : Chirac dissout l’Assemblée et le projet vole en éclat. C’est la gauche, avec Martine Aubry, qui promulguera une loi (en juillet 1998) bien plus ambitieuse, ce que la présidente d’ATD admettra.

 Berthie_Albrecht.jpgBerthie Albrecht, sa dernière photo

C’est l’occasion d’évoquer la mémoire d’une autre grande résistante : Berthie Albrecht. Cette femme, de la haute société protestante, mariée à un banquier néerlandais, participe à des mouvements féministes à Londres, puis elle effectue en France, avant guerre, des études d’infirmière puis d’assistante sociale (surintendante d’usine). Berthie, surnommée Berty, a un culot incroyable : en 1933, elle crée une revue qu’elle intitule Le problème sexuel, qui prône l’émancipation de la femme, et incite à la planification des naissances. Elle travaille successivement comme assistante sociale dans plusieurs usines, dont l’une à Vierzon près de la ligne de démarcation (avec une audace exemplaire, elle obtient, elle qui parle allemand, des autorités d’occupation un ausweis pour passer régulièrement la ligne).

Dès le début de l’occupation, elle entre dans le réseau Combat et participe activement àla Résistance. Elleaide à la confection d’un journal clandestin du réseau et s’appuie sur la participation de résistantes de l’Ecole de surintendantes dirigée par Jeanne Sivadon (également grande résistante). Elle crée un service social clandestin pour venir en aide en zone libre aux familles des militants emprisonnés. Puis elle est officiellement chargée du chômage à Lyon au sein des services de l’Etat français de Vichy, comme couverture, mais elle est surveillée. Arrêtée une première fois, elle parvient à s’évader. Elle se cache un moment auprès dela famille Gouze(dontla fille Danielle, qui deviendra Mme Mitterrand, a dit combien il se dégageait d’elle une force impressionnante). Puis arrêtée par la Gestapo, elle ne parle pas et meurt à la prison de Fresnes le 6 juin 1943, dans des conditions non éclaircies. « Compagnon » de la Libération (six femmes seulement ont obtenu ce titre), elle est inhumée au Mont Valérien.

 

Elle ne pouvait sans doute pas être retenue pour le Panthéon pour des raisons politiques, car elle était intimement liée à Henri Fresnay qui dirigeait le réseau Combat et était un adversaire de Jean Moulin, pendant la guerre, et plus encore aprèsla guerre. Berthieavait su éloigner cet officier de l’armée de l’idéologie de la Révolution nationale, chère au Maréchal Pétain, mais il était tellement viscéralement anticommuniste qu’il a, jusqu’à sa mort en 1988, prétendu que le représentant du Général De Gaulle était un cryptocommuniste. Avant cette décision de François Hollande, il y a eu de telles joutes oratoires (certains refusant que Pierre Brossolette, opposant à Jean Moulin, puisse rejoindre la crypte du Panthéon) qu’il était peu probable que cet honneur soit accordé à Berthie. 

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Mireille Albrecht, sa fille, a écrit plusieurs ouvrages sur elle dont Berty, chez Robert Laffont (1986) et Dominique Missika a publié un ouvrage qui lui est consacré : Berty Albrecht, aux éditions Perrin (2005). 

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