Françoise Hardy, droite décomplexée

Françoise Hardy, dans son livre Avis non autorisés, publie un véritable réquisitoire contre une certaine gauche accusée de vouloir "dresser les classes populaires contre les classes plus favorisées". Les plus démunis sont pourtant autant "profiteurs, spéculateurs, malhonnêtes, amoraux" que les nantis. Et, de part et d'autre, il y a autant d'"ordures". Petite virée dans le discours cynique et décomplexé de l'ex-chanteuse, bien éloigné de "mon amie la rose".

Françoise Hardy, dans son livre Avis non autorisés, publie un véritable réquisitoire contre une certaine gauche accusée de vouloir "dresser les classes populaires contre les classes plus favorisées". Les plus démunis sont pourtant autant "profiteurs, spéculateurs, malhonnêtes, amoraux" que les nantis. Et, de part et d'autre, il y a autant d'"ordures". Petite virée dans le discours cynique et décomplexé de l'ex-chanteuse, bien éloigné de "mon amie la rose".

 

En nous faisant part de son irritation devant cette "manipulation" de la gauche à vouloir "dresser les classes populaires contre les classes plus favorisées", elle utilise une subtile formule : cela revient à dire finalement que les classes populaires sont seulement un peu moins favorisées que les autres. Et pour poursuivre dans une comparaison qui est loin d'être raison, elle estime que les démunis sont autant que les nantis "profiteurs, spéculateurs, malhonnêtes, amoraux". Il y aurait autant d'"ordures" chez les riches que chez les pauvres, pourtant les militants de gauche et d'extrême gauche ne sont hostiles qu'à l'encontre des premiers ! Allez savoir pourquoi. Sans parler que la plupart des gens de gauche, ça ne les dérange pas de vivre aux frais de la princesse.

 

Chochotte nous livre ses idées sur la dette : déjà, elle précise qu'elle n'a jamais aimé vivre à crédit. Elle a reçu une bonne éducation : ne pas vivre au-dessus de ses moyens. Elle se risque même à nous causer de la "mutualisation" des dettes européennes, pour la contester, et à vanter la "placide mais réaliste" Angela Merkel ; et Nicolas Sarkozy qui contribuait à la réduction de la dépense publique en ne remplaçant pas un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Mesure insuffisante, selon notre experte, qui loue la réussite économique de la Grande-Bretagne avec ses 400 000 fonctionnaires licenciés par Cameron.

Avis_non_autorises.jpg 

 

"Non à la réduction des inégalités"

Il fallait s'y attendre : elle est exaspérée par "l'égalitarisme", par cette injonction de la "réduction des inégalités". Comme si l'impôt n'était pas déjà progressif, gémit-elle ? Et il y a si peu de riches, à part 30 milliardaires, qui ont le mérite d'être créateurs d'emplois et mécènes. Quant aux autres privilégiés, s'ils ont des revenus très élevés, cela leur permet d'embaucher à leur domicile jardinier, domestique, secrétaire. Et puis s'ils n'existaient pas, qui achèteraient "les grands crus de Bordeaux ou de Bourgogne, les sacs Hermès, les montres Cartier", hein, je vous le demande !

 

 Et de nous ressortir le couplet sur ces pauvres propriétaires soudain soumis à l'ISF. Et d'en appeler à la suppression des droits de succession, car l'héritage est un "droit sacré". Et de pleurer sur la pauvre condition d'un Gérard Depardieu qui aura versé depuis des décennies à l'État français des "sommes colossales, sans commune mesure avec ce que sa scolarité sommaire aura coûté". Au stade où on en est, pourquoi ne pas promouvoir un nouveau concept de la solidarité : tu payes en fonction de ce que tu as coûté !

 

La chance qu'elle a c'est que lorsque la presse a évoqué ses déboires fiscaux, prétendant qu'elle avait dit qu'elle allait se retrouver à la rue (ce qu'elle conteste), elle a reçu un coup de fil réconfortant : de Carla Bruni, lui disant qu'elle pouvait "dormir sur [ses] deux oreilles", car elle lui promettait que Nicolas, qui n'avait pas eu le courage de supprimer l'ISF lors de son premier mandat, le ferait lors du second (page 88). Du coup, pour montrer sa compassion à l'égard du pôvre Nicolas victime des critiques d'une opposition déchaînée, elle s'est fendue d'une missive à la Première Dame pour lui dire combien elle trouvait tout cela injuste. Et bien le président en personne lui a téléphoné pour lui faire part de son optimisme... digne d'un Verseau. C'est-à-dire "un grand sentimental". Elle l'adore parce qu'il est opposé à tout formalisme, comme elle.

 

 C'est pas comme François Hollande dont "le ciel de naissance" ne lui confère ni affectivité, ni sentimentalité. Pourtant, il avait déclaré qu'il n'augmenterait pas l'ISF, et notre chanteuse, qui sait s'y prendre, lui a adressé un petit mot pour le remercier. Même Valérie Trierweiler s'étant émue du sort de Françoise, lui fit savoir que le Président allait l'appeler. Prostrée près de son téléphone, elle attendait l'appel souverain. Elle l'attend toujours. Mais elle sait pourquoi : Hollande est Lion ascendant Gémeaux. 

 

Après un couplet sur les pauvres malheureux, ou plus exactement leurs employeurs, qui furent taxés à 75 % (au delà du million d'euros par an), elle gémit sur l'âge de la retraite, qu'il faudrait repousser, et le "nombre excessif" de fonctionnaires. Et bien sûr les charges sociales qui plombent l'économie. Elle recopie docilement tout ce qu'elle a lu sous la plume d'une Agnès Verdier-Molinié.

 

 Francoise_Hardy_2.jpgOn n'est pas couché, France 2, le 7 mars [capture d'écran]

"La misère des riches"

Je vous ai épargné ses "ballonnements" et ses coloscopies (Renaud Camus, celui du Grand Remplacement, s'attarde bien lui, dans ses livres, sur sa prostate). Mais il a fallu que notre Françoise Hardy nationale vienne s'épancher chez Ruquier (le 7 mars). Et rebelote. La gauche est idéologique, tandis que la droite est "pragmatique" : elle, "elle tient compte de la réalité du monde". Bien évidemment, laisser perdurer les injustices, les inégalités, c'est tenir compte de la réalité, et c'est pas du tout idéologique. Reprenant les antiennes de ceux qui le combattent et justifiant par la même occasion leur incivisme (fuite des capitaux), elle prétend que l'ISF coûterait plus cher qu'il ne rapporte (plus de 5 milliards d'euros tout de même : elle ne sait pas sans doute que cela représente les 2/3 du RSA socle). Et bien sûr, elle s'abstient sur le fait que les rapatriements de fortunes ayant fuité en Suisse, rapportent aujourd'hui plus de 2 milliards d'euros par an (ça pourrait être mieux, mais c'est déjà pas si mal). A force de se plaindre (quand on est riche il faut bien pouvoir se payer des "fiscalistes"), elle se récupère en retour cette phrase assassine d'Aymeric Caron : en somme, "vous nous décrivez la misère des riches". Ce qui l'ébranle un peu, car elle concède que le fait qu'il y ait des pauvres, ça la "gène d'une certaine manière".

 

Objective jusqu'au bout, elle accuse François Hollande "de mal parler français", pire que Sarkozy, précise-t-elle. Et elle finit sur les élucubrations d'Omnia Pastor, son gourou.

 

Si je m'attarde sur ces "avis" dont elle s'autorise, c'est parce qu'ils révèlent combien les digues se sont fissurées : de même qu'un Zemmour n'aurait jamais pu dire il y a quelques années ce qu'il profère aujourd'hui, en toute impunité, en obtenant un succès certain en librairie, jamais ce propos d'une star, plutôt bien aimée des Français, n'aurait été jadis déversé avec un tel aplomb, si ce n'est un tel cynisme, sur les plateaux de télévision. On dira qu'elle est sincère : elle-même assure le service après vente de ses partis-pris disant connaître bien des chanteurs célèbres qui votent à droite et se gardent bien de le reconnaître. Mais il y a une réelle indécence à venir ainsi jouer les économistes aguerris pour, finalement, livrer un plaidoyer pro domo. Tout ça se résume en une plainte lancinante : j'ai du fric, je suis trop taxée, j'ai des frais pour payer mes domestiques (ce qui crée de l'emploi), j'en ai rien à faire de la solidarité. Chacun pour soi, le repli individualiste dans toute sa splendeur.

 

Et elle n'est pas la seule. On se souvient des plaintes de Patrick Bruel s'estimant victime d'une véritable "spoliation", de Djamel traitant de "ridicule" la taxe de 75 %, Johnny Halliday déclarant : "je n'aime pas les sociétés d'assistés", Eddy Mitchell justifiant que "ceux qui ont envie de travailler" partent à l'étranger. Sans parler de Depardieu, bien évidemment (à noter que si un premier ministre avait qualifié de "minable" l'attitude de ce dernier s'expatriant, un dénommé Cahuzac s'était alors bien gardé de tout commentaire). Si Gad Elmaleh, au moment où le film Capital (de Costa Gavras) sortait, n'avait pu faire moins que de dire que les riches doivent faire preuve de solidarité, il avait tenu à ajouter : "en revanche, je voudrais qu'on me rende des comptes". Non mais, je paye beaucoup d'impôts, j'ai droit qu'on me dise à quoi ça sert.

 

L'hebdo Le Point avait accompagné ces plaintes en publiant un dossier sur "la haine des riches" durant la campagne présidentielle, un éditorialiste stigmatisant "l'équarrissage égalitaire" qui n'a qu'un seul but : "expédier aux Restos du cœur ceux qui n’y vont pas encore". Carrément.

 

Enfin, pour revenir à Françoise Hardy, juste avant mai 2012, elle déclarait à Paris Match que, si la gauche augmentait l'ISF, elle ne pourrait pas payer davantage que les 40 000 € qu'on lui réclamait déjà. A l'époque, ne voyant pas d'évaluation dans les médias, je m'y étais attelé : j'avais calculé qu'un tel impôt correspondait à une fortune personnelle de 5 millions d'euros. Et si on appliquait le nouveau barème décidé par Nicolas Sarkozy, en vigueur au moment où la chanteuse parlait, cela correspondait à une fortune de 10 millions d'euros (0,25 % jusqu'à 4,04 M€, 0,50 % au delà).

Est-il décent de venir larmoyer sur ses petits malheurs quand on vit dans l'opulence et que l'on sait l'impact de la crise sur le quotidien de millions de citoyens ?

 

Grand_journal.jpgLe Grand Journal, Canal Plus, 5 mars [capture d'écran]

Philippe Torreton

Par les temps qui courent, les artistes qui tiennent un autre discours ne sont pas légion. Heureusement que Philippe Torreton relève le flambeau avec courage. Il a dû affronter le 5 mars, sur Le Grand Journal  de Canal Plus, les provocations ultra-libérales du chroniqueur Jean-Michel Aphatie, et celles de l'égérie de l'Ifrap et du Medef, Agnès Verdier-Molinié. Manifestement inspiratrice des "thèses" économiques de Françoise Hardy, comme je l'ai dit plus haut, elle proclamait en criaillant, comme à son habitude, la nécessité de supprimer le Smic, l'ISF, et une grande masse de fonctionnaires.

Philippe Torreton avait courageusement pris position contre l'exil de Depardieu, ce qui lui avait valu des critiques sévères de Catherine Deneuve, de Brigitte Bardot, de Fabrice Lucchini et insultantes de Gad Elmaleh (depuis impliqué dans le scandale de HSBC sur les évadés fiscaux).

 

. Françoise Hardy, Avis non autorisés, éditions Equateurs, 2015.

. Philippe Torreton vient de publier : Cher François, lettre ouverte à toi, président, Flammarion, 2015.

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"Le plus pauvre nous le dit souvent : ce n'est pas d'avoir faim ou de ne pas savoir lire, ce n'est même pas d'être sans travail qui est le pire malheur de l'homme. Le pire des malheurs, c'est de se savoir compté pour nul au point où même vos souffrances sont ignorées. Le pire est le mépris de vos concitoyens, car c'est le mépris qui tient à l'écart de tout droit, qui fait que le monde dédaigne ce que vous vivez. Il vous empêche d'être reconnu digne et capable de responsabilité. Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d'être comme un mort vivant, tout au long de son existence."

 Joseph Wresinsky, fondateur du Mouvement ATD Quart onde

 

"Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une des conditions de la paix sociale"

Maurice Barrès

 

Billet n°189

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