La Solidarité, simple valeur morale ou exigence de la République ?

Le mot « solidarité » est à la mode, il apparaît dans beaucoup d’expressions actuelles, de sigles : Pacte Civil de Solidarité (le PACS) ; Revenu de Solidarité Active (le RSA) ; Impôt de Solidarité sur la Fortune ; journée de la Solidarité (lundi de Pentecôte) ; Fonds de Solidarité pour le Logement (FSL), et je passe toutes les associations caritatives avec le Quart-Monde ou le Tiers-Monde.

 Le sens du mot :

Avec « solidarité », on ne se contente pas du mot « social », polysémique : on insiste sur la notion d’entraide, de fraternité en quelque sorte : tout en laissant ouverte l’ambiguïté entre une démarche individuelle (je suis solidaire avec le SDF en lui accordant l’aumône, comme le ferait le donateur charitable) et une action publique (c’est-à-dire une politique solidaire de redistribution).

 J’ai parlé, il y a un instant, de Fraternité : ce mot est apparu tardivement dans la devise républicaine. On a évoqué d’abord la Liberté, puis l’Egalité (et aussi la Sûreté et la Propriété). Mais de Fraternité point. Elle n’apparaît qu’en 1848, dans la Constitution de novembre, près de 60 ans après la Révolution. Après avoir cité la devise, toujours en vigueur aujourd’hui, il est  précisé dans ce texte : « La République doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux » et « les citoyens doivent concourir au bien-être commun en s’entraidant fraternellement les uns les autres ».

 Les anti-révolutionnaires s’en prennent avec virulence aux notions de liberté et d’égalité, mais très peu àla fraternité. Certainshistoriens pensent que cette « petite fraternité » était là pour concilier les deux autres : comment faire vivre ensemble la Liberté et l’Egalité. Et bien avec une petite dose de Fraternité. Pourtant, on aurait pu dire que l’Egalité comportait en elle-mêmela Fraternité. Etsi ce n’était pas le cas, de quelle égalité s’agissait-il ?

 D’autres ont vu, dans ce terme de fraternité, la charité chrétienne (moyen peut-être de concilier finalement les cléricaux avec la République) ou l’assistance laïque, mais rien de réellement institutionnel. On comprend alors que cette notion de fraternité il a fallu souvent la compléter ou la remplacer : certains ont rajouté à la devise le mot Justice, ou Justice sociale, estimant que Fraternité ne suffisait pas. D’autres ont remplacé Fraternité par Communauté. Des féministes dans les années 70 ont protesté : Fraternité c’est une communauté de frères, d’hommes donc. On a alors inventé Sororité, apparu depuis dans le Petit Robert.

 Puis le mot « solidarité » est advenu, plus rationnel, plus institutionnel, plus politique.

 Lorsque la gauche parvient au pouvoir en 1981, elle décentralise et remet au goût du jour cette notion ancienne de solidarité. Non seulement en créant un ministère de la Solidarité nationale avec Nicole Questiaux, mais en nommant le plus souvent dans les départements Directions départementales de la Solidarité les anciennes DDASS, relevant désormais du Conseil Général.

 Avec l’arrivée, aujourd’hui, d’une nouvelle majorité qui défend encore l’idée de solidarité, c’est le moment de faire le point sur cette notion et sur ce qu’elle implique.

 Son étymologie :

Le mot vient du latin solidus, qui signifie : solide, massif, formant un tout. A l’origine, le sens était juridique. La locution in solidum, signifie « pour le tout », « solidairement ». Ce sont deux personnes ou plus qui sont liées par une obligation commune. Cet engagement est donc réciproque.

 Ce « tous pour un, un pour tous » dérivera naturellement, au 18ème  siècle, vers la notion actuelle de solidarité. Le dictionnaire dit : « relation entre personnes ayant conscience d’une communauté d’intérêts, qui entraîne, pour les unes, l’obligation morale de ne pas desservir les autres et de leur porter assistance ». Et les homonymies sont les suivantes : cohésion, association, entraide, mutualité, camaraderie, fraternité. Agir par solidarité c’est se serrer les coudes.

 Le dictionnaire Robert étymologique remonte plus loin en arrière, dans le temps. On assiste là comme ailleurs à l’incroyable contraction de la genèse des mots. A l’origine de « solidarité », le premier mot serait sou, s.o.u., découlant de la racine indo-européenne sal-, sol- qui signifie « entier, massif ». De cette racine, vont apparaître : le sou, c’est-à-dire le sol, de solidus (issu de nummus solidus, monnaie d’or, donc du solide) ; soudoyer ; solde, donc soldat ; solide, et solidarité. Mais aussi : sauf (comme dans sain et sauf), sauvegarder, saluer, salubrité, et même souci et solliciter. Avec ces deux mots, on boucle la boucle et on rejoint la solidarité.

 Qu’est-ce qui explique que notre société s’est un jour préoccupée de questions sociales, considérant qu’il importait d’agir politiquement afin qu’il y ait plus de justice sociale ? Qu’il fallait organiser les secours. Que les plus favorisés devaient se préoccuper de ceux qui restent au bord du chemin. Tout cela remonte assez loin.

 L’Ancien régime :

Sous l’Ancien régime, l’assistance aux pauvres est fondée sur la charité : donc aléatoire. Au bon vouloir de chacun, d’un monastère, d’une paroisse. Assurée par l’Eglise et les ordres religieux : Maisons-Dieu, Hôtels-Dieu. Le mot charité signifie, à l’origine, l’amour du prochain, dans le but de répondre aux attentes de Dieu.  La charité doit dissocier « bons » et « mauvais » pauvres.

 Au 18ème siècle, une ordonnance de police de la Ville de Paris désigne les vagabonds, les gens sans aveux ni domicile ni métier : « gens qui ne servent que de nombre, sunt pondus inutile terrae » (« ils sont le poids inutile de la terre »). Bien auparavant, on marquait au front au fer rouge les vagabonds (sous Jean dit le Bon, en 1350). Plus tard, François 1er contraignait les mendiants aux travaux forcés, mais il instaura, tout de même, les premiers bureaux des pauvres, ancêtres des bureaux de bienfaisance et de nos récents Bureaux d’Aide Sociale et actuels CCAS.

 L’assistance s’organise de façon très formaliste : des monastères sont chargés de dispenser des repas aux nécessiteux pour un nombre fixé d’avance, selon la règle (et ce, quel que soit le nombre de pauvres qui se présentent).

 Parfois, c’est dans le but de ramener ces mécréants à la religion : en mai 1708, l’Aumône Générale de Besançon, créée pour « faire soulager les Pauvres », « faire absolument cesser la mendicité et la fainéantise, les désordres et les scandales des mauvais Pauvres, et pourvoir autant qu’il est possible à leurs plus pressants besoins spirituels et temporels ». On leur distribue donc « du Pain qu’on leur donne tous les dimanches de l’année, après avoir fait entendre la messe et le catéchisme » (Archives départementales du Doubs).

 Les pauvres hères sont alors des perturbateurs, fauteurs de troubles et de maladie. Sans foi ni loi, sans feu ni lieu. Ce pauvre, ce mendiant, ce déclassé relève d’une symbolique paradoxale :

 -         à la fois image du Christ, pauvre, souffrant,

-         à la fois dangereux, paria, à surveiller et punir, à exclure.

 La Révolution :

Bien sûr, la Révolution a posé des jalons quant à l’assistance. Mais, elle se préoccupait davantage de donner des droits à un Tiers-Etat maintenu sous le boisseau par une Noblesse toute puissante, que d’attribuer des droits sociaux réels à l’ensemble du peuple.

 La Révolution affiche cependant un principe de solidarité et d’assistance, non religieuse, laïque. L’Assemblée Nationale (révolutionnaire) crée un comité pour l’extinction de la mendicité présidé par M. de La Rochefoucauld-Liancourt :

- qui condamne l’action sociale de la royauté qui ne s’attaquait pas aux causes de la misère, et ses institutions sociales coûteuses qui ne profitaient pas aux pauvres,

- qui parle pour la première fois d’une action préventive,

- qui instaure un droit à l’assistance, mais aussi un devoir au travail.

 1793 : la Convention Nationaleédicte que « tout homme a droit à sa subsistance par le travail, s’il est valide ; par des secours gratuits s’il est hors d’état de travailler ».  « Les secours publics sont une dette sacrée ». Plusieurs lois créent un « service national d’assistance ». Mais, les révolutionnaires étant préoccupés par d’autres sujets, ces textes ne seront pas appliqués.

 C’est ainsi que la fraternité tardait à advenir. Comme indiqué plus haut, le mot ne surgit officiellement qu’en 1848. Qu’est-ce qui peut expliquer ce rajout, tardif ?

 La Question sociale :

Tout vient de la Question sociale, c’est-à-dire des dégâts provoqués par la Révolution industrielle.

 On imagine, en général, que le Progrès fait que lentement les sociétés vont vers plus de richesses, plus de confort, davantage de bien-être. Ce ne fut pas le cas avec la révolution industrielle. On assiste à un exode rural vers les villes où se trouvent les fabriques, à une concentration ouvrière dans les villes. Les femmes et les enfants en très bas âge sont contraints au travail, assurant 10, 12 heures par jour dans les manufactures.

 Un capitalisme effréné impose sa loi, réalisant des profits considérables (dont certains héritiers en bénéficient encore aujourd’hui).

 Victor Hugo décrit à l’Assemblée (en 1851) ce qu’il a vu lors d’une enquête qu’il a effectuée sur le terrain, dans le Nord du pays : des conditions d’habitat effroyables, des malades, « une indigence inouïe ». « Et au milieu de tout cela, le travail sans relâche, le travail acharné, pas assez d’heures de sommeil, le travail de l’homme, le travail de la femme, le travail de l’âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l’enfance, le travail de l’infirme, et souvent pas de pain, et souvent pas de feu, et cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont un est mort et l’autre va mourir, et ce filetier phtisique agonisant, et cette mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois sous par jour ! »

 Il interpelle l’Assemblée, il crie : « Je vous dénonce la misère qui est le fléau d’une classe et le péril de toutes ; je vous dénonce la misère qui n’est pas seulement la souffrance de l’individu, qui est la ruine de la société ». « A la force des choses [celle de Dieu], ajoutons l’effort des hommes, à l’action providentielle, unissons l’action sociale, et nous triompherons ». Il dit bien : l’action sociale !

 Des historiens ont écrit : « La barbarie atteint son paroxysme : dans aucune civilisation antérieure, on n’avait fait travailler ainsi les femmes et les enfants (dès cinq ans) à des travaux de force qui déforment leur constitution non seulement mentale mais même physique » (1).

Le Docteur Villermé va mener l’enquête et publier son rapport (2). Il a constaté qu’une partie (parfois les 2/3) des enfants devenus adultes ne peuvent plus ni être employés dans l’industrie (car déformés), ni être enrôlés dans l’armée (car réformés). Il faut une loi urgente pour enrayer cette catastrophe.

 Et c’est la loi du 22 mars 1841, loi symbolique de l’intervention de l’Etat dans le domaine social et la famille.

 Il a bien fallu, contre l’avis des parents et d’une bonne partie des manufacturiers, que l’Etat prenne les choses en main et impose une réglementation minimale. Sous Louis-Philippe, en 1841, cette loi relative au travail des enfants employés dans les manufactures, usines ou ateliers, prévoit que les enfants ne peuvent y être admis en dessous de 8 ans et, entre 8 et 12 ans, la durée de travail quotidienne ne peut excéder huit heures. Le travail de nuit est interdit en dessous de 13 ans. Tout enfant de moins de 12 ans ne peut être employé s’il n’est pas inscrit dans une école publique ou privée de sa localité.

 Nombreux historiens et économistes considèrent que ce fut la première loi sociale. Bien sûr, il fallut beaucoup de temps avant qu’elle ne soit appliquée. Des préfets (les renseignements généraux en quelques sortes) faisaient remonter à Paris le fait que, selon les maires, parents et patrons s’y opposaient farouchement. J’ai pu lire aux Archives de la Haute-Saône ces lettres de maires qui réclamaient au Préfet des aménagements de la loi.

 J’ai insisté sur ces évènements, pas seulement parce qu’une loi sociale fondamentale en avait émergé pour réfréner un capitalisme débridé qui allait vers le suicide de la société, mais aussi parce que ces temps ont été quelque peu oubliés. Et pourtant cela ne remonte qu’à 4 ou 5 générations (c’est-à-dire aux arrières grands-parents de certains d’entre nous).

 Philosophie de la Solidarité :

Vers la fin du siècle, de nombreux auteurs réfléchissent, écrivent sur cette notion de solidarité qui a du succès. On parle de « dette sociale ». Le père de la sociologie, Durkheim, s’empare de cette notion (il considère que la division du travail crée une solidarité organique : tous les individus étant en interdépendance). Charles Fourrier, socialiste utopiste, évoque aussi la solidarité pour ses phalanstères. On bataille autour de diverses idées : la solidarité est-elle mécanique (toutes les pièces se tiennent comme dans une machine), organique (l’unité des parties du même corps), ou contractuelle (tous sont associés volontairement, sans y être contraint) ?

 Après la Philanthropie, la notion de Solidarité va faire son chemin. Le Catholicisme social puis surtout le Solidarisme (avec Léon Bourgeois, ministre et président du Conseil sous la IIIème république, futur Prix Nobel de la Paix), contre le libéralisme individualiste et contre le socialisme révolutionnaire, en appelleront à la promotion du réformisme (destiné à éviter que se renouvellent des soulèvements comme que celui de la Commune de Paris). Toutes ces réflexions sur la solidarité, sur le rôle de l’Etat seront à l’origine de nombreuses lois sociales, caractéristiques de la fin du 19ème siècle (enfants maltraités, accidents du travail, assistance aux malades, indigents et vieillards, habitations à bon marché, ancêtres des HLM, caisses de retraite pour les ouvriers des forges).

Puis ce sera le développement des politiques sociales, dans la foulée du Conseil National de la Résistance, pendant les Trente Glorieuses et sous la Vème république (et en particulier à partir de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 : mesures Pauvreté-Précarité, RMI, et sous Lionel Jospin : loi de lutte contre les exclusions, CMU, Allocation Personnalisée d’Autonomie, loi de rénovation de l’action sociale et médico-sociale). Mais la crise économique va donner du poids aux thuriféraires du libéralisme, qui ne se privent pas de stigmatiser les dépenses sociales. Des économistes, le patronat, accusent notre système de protection sociale d’être la cause du manque de compétitivité de notre industrie. Adam Smith revient au goût du jour avec sa « main invisible » qui ferait que le bien-être des hommes est assuré si l’on n’entrave pas le capitalisme. Ce dernier, en assurant toute liberté à l’entrepreneur, serait plus efficace que tout autre système : il n’a pas besoin d’afficher sa solidarité, tout le monde bénéficie, à terme, de ses bienfaits. Le « laisser faire, laisser passer », cher à Guizot, doit garantir à tous une place au soleil.

La critique ne porte pas que sur les mesures d’assistance mais aussi sur l’ensemble de la protection sociale. Sont remis en cause les prélèvements obligatoires, dont une partie importante relève de la protection sociale. Les « experts » ont renforcé les attaques à ce sujet avec la crise de la dette, et avec les interrogations sur l’avenir de la zone euro.

Peut-être en réaction à cette critique de l’Etat-Providence, on assiste à un retour de la solidarité (3), de l’action humanitaire, de la générosité, du care :Téléthon, Sidaction, Banque alimentaire, Restos du cœur, et aussi microsolidarités, échanges solidaires, aidants sociaux, développement de l’économie sociale et solidaire.

 Le discours contre l’assistanat :

Parallèlement à ces démarches généreuses, a proliféré tout undiscours contre l’assistanat, surtout au cours des dernières campagnes électorales. Ce discours est une attaque en règle contre le principe de solidarité. Sous couvert de s’en prendre à d’éventuels fraudeurs, on met en cause un système qui serait trop généreux.

 L’an dernier, Laurent Wauquiez, ministre, lance un ballon d’essai et déclare que l’assistanat est « le cancer de la société ». Nicolas Sarkozy ne cessera de s’en prendre à l’assistanat, thématique à l’origine propre au Front National. Dans sa lettre aux Français, avant l’élection présidentielle, il assène : « nous avons consacré des milliards à maintenir des gens dans l’assistanat ». « Nous l’avons payé d’une défaite financière ». Et de se lamenter sur la « défaite morale » que cela impliquerait à ses yeux : « nous avons envoyé un message désastreux à notre jeunesse et découragé le travail en faisant de l’assistanat une situation plus confortable que l’activité ». Ce slogan, démenti par les propres services du ministère de Roselyne Bachelot, sera répété à satiété.

 Jamais un homme politique aspirant aux plus hautes responsabilités, encore moins alors qu’il les assume déjà, et un parti politique de premier plan ne se sont exprimés avec autant de mépris à l’encontre d’une partie des citoyens. Car ce discours vise tous ceux qui, n’ayant pas d’emploi, perçoivent des indemnités de chômage (assurance) ou le RSA (assistance). Il tente de répondre au fait qu’il existe effectivement dans notre société un sentiment de mal être (peur justement d’être déclassés et de devoir faire appel à l’assistance) qui se cherche un bouc émissaire.

 Ce discours joue sur cette peur et souffle sur les braises. Les citoyens aux revenus modestes, qui se croient souvent « classe moyenne », se disent pris en étau entre les classes populaires (dont ils sont parfois) et la classe possédante. Eux seraient laissés pour compte.

 Tenter d’expliquer le déficit de notre système de protection sociale par les abus du RSA, c’est tenter de faire oublier qu’avec le RSA Nicolas Sarkozy et Martin Hirsch prétendaient réduire la pauvreté d’un tiers en 5 ans ! Et qu’ils ont, en fait, accru le nombre des « assistés » en attribuant le RSA également aux très bas salaires. C’est jouer aussi sur l’ignorance que les « experts  économistes » entretiennent, en se gardant bien de rappeler dans leurs débats à n’en plus finir sur les chaînes de télévision que le RSA bénéficie à 1,8 millions de personnes, soit plus de 3 millions de personnes, conjoints et enfants compris (coût : 7,5 milliards d’euros, tandis que les bénéfices de Total en 2011 ont atteint 12 milliards d’euros).

                                                       

Pour un sursaut solidaire :

Frauder, éviter l’impôt, réduire les droits sociaux, instaurer des boucliers fiscaux, s’en prendre au droit à l’assistance, rechercher de façon acharnée à faire de l’argent, s’accaparer les richesses, percevoir des revenus exorbitants, sont autant d’actes d’insolidarité. C’est de l’égoïsme institutionnalisé.

 Notre société a besoin d’un sursaut solidaire. Il importe pour la démocratie d’en finir avec une présentation caricaturale de la solidarité, du droit à l’assistance, qu’il est injuste et humiliant de  qualifier d’assistanat.

 Si le thème de la solidarité a été jadis, nous l’avons vu, un moyen pour la République d’éviter des soubresauts révolutionnaires, des contestations violentes, il faut aujourd’hui lui donner une valeur intrinsèque. Faire en sorte qu’elle soit vraiment consubstantielle à la démocratie, et non pas un supplément d’âme, une générosité étatique.

 Cela nécessite certainement une grande rigueur, mais aussi une affirmation du rôle central de la solidarité dans une démocratie. Les dépenses sociales ne sont pas des dépenses inutiles : elles jouent leur rôle dans l’économie, elles favorisent la cohésion sociale. Le social ne doit pas être le parent pauvre dela société. Sansles mesures sociales, des cohortes d’exclus resteraient définitivement sur le bord du chemin, avec des conséquences gravissimes pour la sécurité dela société. Ace titre, une revalorisation des minima sociaux s’imposent (juste un rappel : le RSA prévoit que tout individu seul, sans ressources, et sans compter son éventuelle allocation logement, doit pouvoir bénéficier de 418 € pour vivre. Est-ce possible ?). La question des jeunes de moins de 25 ans (qui sont les plus touchés par la pauvreté) devra être posée. S’ils sont sans ressources, il faudra se prononcer sur le droit ou non au RSA.

 La solidarité c’est l’assurance et l’assistance. Le système de protection sociale doit être repensé afin de ne pas faire basculer davantage encore des publics dans l’assistance (ce que le précédent gouvernement a fait). Et même de tout faire pour ramener ceux qui bénéficient de l’assistance vers l’assurance (c’est-à-dire vers un droit et non une prestation concédée). Cette refondation de la solidarité doit se faire sans angélisme, des modalités de contrôle et des exigences existent, tout doit être fait pour qu’elles fonctionnent, sans angélisme, mais sans mépris non plus.

 Refaire vivre les valeurs de solidarité, qui ne sont pas des cerises sur le gâteau, mais l’acceptation, la reconnaissance que la solidarité est tout à la fois un droit et un devoir des hommes. Chaque être humain est seul, certes, libre, mais aussi solidaire, relié aux autres, responsable.

 J’ai évoqué plus haut Victor Hugo, qui estimait qu’il n’y avait pas de fatalité de la misère (« Il n’y a pas de misère : il n’y a que des misérables »). En exil à Guernesey, isolé sur cette île, avant de rentrer en France en 1870, à la chute de Napoléon III, il se mobilise pour tous les peuples opprimés du monde et écrit dans ses carnets : « ma vie se résume en deux mots : solitaire, solidaire ». 

 

Yves Faucoup

Enseignant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local

 [extrait d’une conférence prononcée le 20 juin 2012 à Toulouse]

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(1) P.Héritier, R. Bonnevialle, J. Ion, C. Saint-Sernin dans 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois, Le champ du possible, 1979.

(2) Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, chez UGE, 10/18, 1971 et à La Découverte, Cahiers libres, 1986. Consultable sur Google Books : http://books.google.fr/books?id=_ZdRAAAAMAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

(3) voir n° de Sciences Humaines de février 2011 avec un dossier intitulé Le retour de la solidarité.

 

Lire également :

La solidarité, Histoire d’une idée, par Marie-Claude Blais, NRF, Gallimard, 2007

La solidarité, une urgence de toujours, par Henri Pena-Ruiz, Rue des écoles, Agora éducation, 2010.

Le nouvel âge de la solidarité, pauvreté, précarité et politiques publiques, par Nicolas Duvoux, La République des Idées, Le Seuil, 2012.

L’Etat social, pour sortir du chaos néolibéral, par Christophe Ramaux, Mille et une nuits, 2012

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