La promesse de l’autre ou le nouvel horizon de la Fraternité

Jean-Louis Sanchez, directeur de l’Observatoire de l’action sociale (ODAS), vient de publier La promesse de l’autre, qui a pour sous-titre : Parce qu’une société désunie est une société désarmée (1).

Ce beau tire, La promesse de l’autre, c’est tout autant l’engagement de chacun d’agir pour les autres, que la nécessité pour chacun de faire appel aux autres. Seuls, nous sommes vulnérables. C’est un traité du vivre-ensemble qu’il nous livre là. Comment lutter contre la peur de l’autre, comment fonder notre engagement sur l’altérité.

DSCN6379.JPG Jean-Louis Sanchez lors du colloque Hébergement-Logement à Toulouse le 14 novembre 2013 [Photo YF]

Jean-Louis Sanchez est bien placé pour connaître la réalité de l’action sociale, ses faiblesses, ses potentialités. Il mesure bien les effets de la crise économique sur les niveaux de vie : il n’ignore rien de l’extension de la pauvreté. Il sait qu’un combat s’impose contre les inégalités sociales. Mais il tient à ce que l’on ne limite pas la crise à ce fait brutal : d’autres dérives le préoccupent comme l’individualisme, le consumérisme qui isolent les citoyens, rompent les liens naturels, les liens de voisinage. Il milite pour une vraie solidarité, faite de droits garantis par l’État mais aussi d’investissements citoyens envers ceux qui en ont besoin. Pour ce faire, il en appelle à une révolution des politiques sociales et des pratiques du travail social : impliquer les bénévoles y compris dans les domaines parfois réservés aux professionnels (protection de l’enfance, insertion, soutien aux personnes dépendantes).

 

Fonctionnaires (et) bénévoles

Il rassure les professionnels : la mobilisation du bénévolat ne menace pas les emplois. Il ne s’agit pas de combler ainsi les services insuffisamment pourvus. Le bénévolat doit pénétrer les administrations et ne pas être seulement l’apanage des associations. Les administrations pourraient ainsi faire appel aux bénévoles pour accompagner différentes actions sociales publiques. Les travailleurs sociaux y auraient tout à gagner, au moment où leur efficacité est, selon lui, interrogée car considérés comme « trop souvent confinés dans des tâches bureaucratiques »

 

Je pense avec lui qu’il est également tout à fait souhaitable que l’esprit du bénévolat imprègne l’engagement des fonctionnaires, trop souvent dans la gangue des réglementations, des dispositifs, des procédures, certes nécessaires mais dont il faudrait savoir se dégager pour renvoyer une image du secteur public faite d’humanité et d’efficacité. Alors qu’une France poujadiste digère mal sa rancœur permanente envers le service public et les hommes et les femmes qui le font fonctionner, Jean-Louis Sanchez est de cette trempe de fonctionnaires qui considèrent justement leur fonction comme une mission, qui se donnent à fond, véritables militants de la cause publique, qui ne se contentent pas d’effectuer honnêtement leur travail, mais se battent pour que des idées nouvelles, des objectifs sensés soient lancés et des actions efficaces mises en œuvre.

 

En tant que directeur d’un Observatoire qui s’attache à déceler les institutions sociales créatives, à repérer les bonnes pratiques, qui scrute les actions menées par les collectivités locales, il insiste sur le rôle qu’il importe d’accorder aux maires dans cette reconstruction du lien social. Par ailleurs, il souhaite un regroupement des actions en faveur de la parentalité, le rattachement du service social scolaire aux départements (pour rapprocher la connaissance des problèmes sociaux que vivent les familles). Ce dernier objectif est un vieux serpent de mer. On pourrait lui opposer qu’il n’est pas nécessaire d’appartenir à la même institution pour bien collaborer. Certes, mais ça aide.

 

Face au thème du mille feuilles qui envahit aujourd'hui tous les débats politiques et économiques, il fait preuve d’originalité en prenant ses distances avec la Région (l’appel à l’Europe des Régions aurait fait long feu, remplacé par la nécessaire Europe des États), prônant le maintien du Département, en complémentarité avec la Ville (dont il est vrai qu’elle affiche un réalisme et une réactivité bien plus grande, et qu’elle peut avoir des interventions très pertinentes sur les emplois de proximité), sous réserve d’abandonner l’intercommunalité au profit d’un « regroupement plus intégré des communes ». Avec une répartition qui serait : le Département sur le social, la Ville sur le sociétal ; l’État sur la protection, les collectivités territoriales sur l’action. C’est l’occasion pour Jean-Louis Sanchez de préciser que la décentralisation n’a pas accru les inégalités sur le terrain social entre les départements : ceux-ci ont fait progressé leurs dépenses sociales y compris et surtout sur des dépenses non rentables électoralement (comme l’aide aux publics précarisés).

 

Dans ce plaidoyer aux ambitions humanistes (parfois véritable programme ou profession de foi), Jean-Louis Sanchez s’inquiète de la montée des populismes, du gouvernement des experts et invite à une refonte de la notion de citoyenneté. L’engagement citoyen étant la seule possibilité de survie de nos sociétés suicidaires (désunies donc désarmées). Cette révolution culturelle à laquelle il nous convie ne se confond « ni avec la charité ni avec la militance ». Chacun a intérêt à l’interdépendance, à la réciprocité, à la relation d’échange.

 

La Fraternité : le nouvel horizon

Tout le propos de ce livre consiste à défendre des idées dans lesquelles l’auteur de ces lignes, pour l’essentiel, se reconnaît : le lien social, la transversalité de l’action sociale, la prévention, les liens intergénérationnels, la lutte contre l’instauration de ghettos, la présence publique dans les banlieues délaissées, la valeur du métissage. Mais aussi les réserves qu'il exprime envers le principe de précaution qui trop souvent sclérose : une invitation à prendre des risques. Enrichir l’aide individuelle par des approches plus collectives, dépasser la logique des institutions ainsi que celle des publics, par la logique des territoires. Refuser la « démocratie de l’opinion », et tout discours social, dans les média, fondé sur l’instantané et l’émotionnel. Faire en sorte que l’on ne s’enferre pas dans les circuits ou les procédures, au détriment de la réflexion sur le sens de ce que l’on fait et de ce que l’on met en place.

 

Il est bien évident qu’une telle approche agace souverainement certains petits cadres de la fonction publique, bien installés, jouissant d’un certain confort, menant leurs directions administratives ou leurs services cahin-caha, incapables de justifier les avantages qu’ils se sont octroyés, soucieux essentiellement de sauvegarder leurs prébendes, bien éloignés des idéaux qui les ont, peut-être, un jour animés, et surtout portant préjudice au service public, et à ses nombreux serviteurs, en bafouant ses valeurs.

 

C’est pourquoi, dans les temps agités que nous vivons, où l’on voit tant d’égoïsmes, de privilèges s’afficher sans vergogne, un tel ouvrage fait œuvre utile en rappelant, entre autres, que la Fraternité, ce terme trop souvent oublié de notre devise républicaine, doit être impérativement mise en avant. Jean-Louis Sanchez, qui a été justement l’initiateur d’un appel à la fraternité en 1999, nous dit qu’il est plus que jamais nécessaire d’afficher cette valeur comme un « nouvel horizon » de l’action publique. La solidarité est l’engagement public indispensable pour assurer la cohésion sociale. La Fraternité ne s’y oppose pas, au contraire : synthèse pour équilibrer Liberté et Égalité, elle « englobe et enrichit » la solidarité.

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(1) Editions Les Liens qui Libèrent, 2013.

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