Ne m’oublie pas, sur le chemin de l’école…

Social en vrac n°14

 Ne m’oublie pas

Le film de David Sieveking, réalisateur allemand, Ne m’oublie pas (Vergiss mein nicht), est sorti en salle fin septembre.

ne_moublie_pas3.jpgExtrait du film (capture d'écran]

 

David, 37 ans, filme sa mère, Gretel, 73 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer (apparue quatre ans auparavant). Son père, Malte, 71 ans, retraité, s’occupe d’elle. Mathématicien, il se divertit avec des résolutions de problèmes de mathématiques fondamentales, et aussi en binant son petit jardin. David propose à son père de partir se détendre en Suisse, pendant qu’il prendra, lui, en charge sa mère. Ce film entre dans l’intimité d’une famille, de façon linéaire, comme si ce n’était pas vraiment construit : et pourtant, il est très prenant, certainement parce que le déroulement a été pensé. David fait tout pour proposer à sa mère des activités, alors qu’elle se laisse aller, à moitié endormie sur un canapé. Le couple a été très militant dans les années 70 : elle très belle, adorable ; lui, très beau. Il a toujours aujourd’hui belle allure. Elle, on a du mal à imaginer que c’est la même personne que sur les photos d’autrefois. Certes, on devine bien qu’elle a eu un beau visage, mais son corps est massif, voûté, elle est édentée. Et ce regard perdu…

Ne_moublie_pas4.jpgExtrait du film [capture d'écran]

 

David ne craint pas d’entrer dans l’intimité de ce couple, de ces années passées dans l’euphorie qui suivirent mai-68, des aventures sexuelles, consenties par l’autre, que chacun a vécues. De prime abord, cela peut paraître indécent. Finalement, cela crée une tension supplémentaire : c’est la vie, et le réalisateur ne voulait pas survoler cette vie, sans tout aborder. Il va jusqu’à consulter des archives de la police, car le couple très militant, était fiché. Cette vie qui se finit est particulièrement touchante. Malte, qui jadis avait envisagé de quitter sa femme, est là très attentionné. On sent beaucoup de tendresse, pourtant c’est tout juste si elle le reconnaît. Moment terriblement émouvant quand, silencieusement en larmes, il assiste à l’effondrement de la mémoire de sa femme. Elle ne reconnaît pas sa propre fille, qui en est bouleversée. La mère de Malte, 96 ans, essaye de protéger son fils, elle craint qu’il ne se sacrifie et elle cherche à convaincre ses petits-enfants qu’il vaudrait mieux accepter pour leur mère une entrée en maison spécialisée (ils y sont plutôt opposés). Ce qui va avoir lieu cependant mais pour un court séjour (elle reviendra à la maison). On découvre avec surprise que cette Allemagne, que l’on dit si développée, que l’on ne cesse  de nous citer comme modèle, doit faire venir de l’Est sur son territoire des aides ménagères étrangères, dont certaines ne parlent pas un traître mot allemand (ce qui est manifestement inadapté pour accompagner une personne qui a besoin d’être stimulée, qui a besoin qu’on lui parle).

 

 Au générique final, on apprend que Gretel est décédée en 2012 (soit sans doute peu après la fin du tournage). Film qui peut être vu pour ses qualités cinématographiques et humaines, mais aussi qui peut servir de support à un débat sur cette maladie qui empoisonne la fin de vie des temps modernes.

 

Rythmes scolaires : Sur le chemin de l’école

Le réalisateur Pascal Plisson sort un film, Sur le chemin de l’école, particulièrement touchant, sur des enfants aux quatre coins du monde, qui pour se rendre à l’école doivent parcourir des kilomètres dans la savane africaine, dans la steppe argentine, sur les flancs de montagnes marocaines, ou dans les sables humides indiens. Paysages fabuleux, images époustouflantes.

Le film débute au Kénya : Jackson, 10 ans, creuse un trou dans le sable, pour faire apparaître l’eau, qu’il va boire et avec laquelle il va faire sa lessive. Avec sa sœur Salomé, il doit, pour se rendre à l’école, effectuer deux heures de marche et de course dans la savane, soit15 kilomètres, en évitant les éléphants sur les recommandations pressantes de son père (chaque année, cinq enfants se font ainsi tuer par les mastodontes). Jackson veut arriver à l’heure, car c’est lui qui aujourd’hui monte les couleurs.

 

Dans un village perdu, sur les hauts plateaux au Maroc, Zahira, 12 ans, fait aussi sa lessive, dans un torrent. Elle parcourt22 kilomètres, sur des sentiers escarpés, avec deux amies, pour rejoindre son école, après quatre heures de marche, tous les lundis matin.

Sur_le_chemin_de_lecole2.jpg Carlos et Micaela, Argentine, 18 kms à cheval chaque matin, idem le soir [capture d'écran]

En Argentine, Carlos, 11 ans, et sa  petite sœur Micaela, au pied de la Cordillère des Andes, se rendent à cheval tous les matins, à travers un désert parsemé de rochers. Ils sont très jeunes. Micaela, contre l’avis de sa mère, obtient de Carlos de pouvoir prendre les rênes et ainsi d’être devant son frère sur le canasson qui se coltine, lui, sans rechigner les18 kilomètres. A tout moment, on se demande s’ils ne vont pas tomber du cheval.

 sur_le_chemin_de_lecole_1.jpg Samuel et ses frères, Inde, 4 kms dans le sable et l'eau [capture d'écran]

Enfin, Golfe du Bengale, en Inde : Samuel, 11 ans, est handicapé. Sa mère est aux petits soins pour lui. Elle lui prodigue des massages, pour détendre ses muscles atrophiés. Ils sont face à la mer. Sespetits frères le poussent, le tirent sur son fauteuil roulant déglingué, rouillé, pneus crevés. Véritable épopée, incroyable, sur 4 kilomètresde sable, d’eau, de cailloux. Avec tout le long, sourires grands comme ça et plaisanteries.

 

Tous veulent réussir sur le plan scolaire, devenir pilote d’avion, médecin, instituteur. Les parents sont manifestement soucieux du devenir de leurs enfants. Et l’on se prend inévitablement à penser à nos « rythmes scolaires », à nos batailles franco-françaises dérisoires à l’aune de ces quatre histoires extraordinaires. Histoires que les enfants des écoles d'ici pourraient voir à profit afin d'imaginer un instant ce que vivent leurs petits camarades de là-bas.

 

Voir la bande annonce très bien faite :

http://www.youtube.com/watch?v=jsyDtye0B7E

 

« Assistanat », encore et toujours…

 

Laurent Wauquiez était l’invité de Laurent Ruquier sur France 2 le 16 novembre. Il a bien fallu qu’il s’explique sur sa charge incessante à l’encontre de l’assistanat. Comme il avait du temps pour répondre, on aurait pu imaginer qu’il allait en profiter pour apporter des éléments probants. Nous montrer des exemples d’action originale sur ses terres de Haute-Loire. Il s’est contenté de prétendre qu’aujourd’hui « le social c’est juste verser le chèque ». Il a su flatter les « classes moyennes » en affirmant que toutes les charges ne pèsent que sur elles (je mets des guillemets, car, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici, ce terme « classes moyennes » est une escroquerie : il n’existe pas une classe moyenne, mais plusieurs classes au sein de cette prétendue « classe moyenne », terme qui laisse entendre que ceux qui perçoivent entre 1500 € de revenus et 10 000 € ont les mêmes intérêts). Il veut tellement convaincre qu’il est le défenseur de la classe moyenne qu’il proclame qu’elle est au cœur de ses « valeurs », celle de la 3ème République (sic).

 L_0.jpg Laurent Wauquiez dans l'émission "On n'est pas couché" de Laurent Ruquier sur France 2 le 16 novembre [capture d'écran]

Puis, il nous annonce que dans sa mairie, il applique la mise au travail des bénéficiaires du RSA. On s’attend, là encore, à une initiative bien réfléchie et qui, en apportant une réponse, justifierait ses slogans tellement méprisants (« assistanat, cancer de la société »). Mais c’est pour nous dire que lors des repas de quartiers, « on fait venir les gens qui sont aidés », pour qu’ils aident à leur tour. Avec ce commentaire prétentieux : « si on y arrive dans une mairie, on doit pouvoir parvenir à y arriver dans toute la France ». En l’entendant, je n’ai pu m’empêcher de penser à tous ces élus, de droite comme de gauche, qui partout en France, font tellement davantage. Je les ai imaginés condescendants, avec un sourire ironique pour ce jeune député, qui ne craint pas de donner des leçons à tout le monde, qui se croit un destin national, et qui ose se vanter d’agir si peu. Lui qui, selon Martin Hirsch, avait milité contre l’inscription des bénéficiaires du RSA à Pôle emploi !


La pilule, la plus grande invention

Lucien Neuwirth est décédé aujourd’hui. Il n’avait pas découvert la pilule, mais obtenu sa légalisation en France. Ce sont des chercheurs américains, dont le Dr Pincus, qui mirent au point cette méthode contraceptive. Aux Etats-Unis, cette pilule, une des plus grandes inventions de l’histoire humaine, qui va révolutionner littéralement la vie des femmes (et celle des couples), est autorisée dès le début des années 60. En France, il faut attendre 1967, date à laquelle le député de Saint-Etienne Lucien Neuwirth fait adopter une loi au Parlement, début juin, avec l’assentiment du président De Gaulle, malgré les réticences de Georges Pompidou, premier ministre. L’Eglise avait bataillé ferme contre ce projet de loi, allant jusqu’à faire exclure la fille du député de l’institution religieuse stéphanoise où elle était inscrite.

Pourtant, tous les catholiques n’affichèrent pas une telle hostilité. Alors que j’étais étudiant, à Saint-Etienne, dans une école d’assistants de service social dont les dirigeantes étaient des religieuses, ces dernières avaient obtenu aussitôt de Lucien Neuwirth qu’il vienne, quelques jours après le vote de l’Assemblée nationale, nous parler de la contraception et de la portée de sa loi. Malheureusement, il fut alors tellement sollicité partout en France qu’il dut décommander notre rendez-vous. L’exposé fut assuré par d’autres. L’année suivante c’était mai 68 : une jeunesse prête à mener tous les combats, sauf celui de la limitation des naissances. Celui-là était déjà gagné.

 

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