YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

710 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 janv. 2015

YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

Pardonnez-nous notre silence

 Ils sont venus vous chercher à l'aube blafarde des journées honteuses ou un soir d'hiver, à l'abri des regards. Vous étiez dans la force de l'âge. Vous étiez vieillards ou enfants, valides, impotents, ouvriers ou marchands. Les uns croyaient au Dieu d'Israël, les autres n'y croyaient guère. Français de souche ou récemment émigrés de Pologne, de Hongrie ou d'ailleurs. Anciens combattants de la grande guerre ou rescapés des pogroms de Varsovie, de Bucarest, des nuits de Cristal de Berlin.

YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ils sont venus vous chercher à l'aube blafarde des journées honteuses ou un soir d'hiver, à l'abri des regards. Vous étiez dans la force de l'âge. Vous étiez vieillards ou enfants, valides, impotents, ouvriers ou marchands. Les uns croyaient au Dieu d'Israël, les autres n'y croyaient guère. Français de souche ou récemment émigrés de Pologne, de Hongrie ou d'ailleurs. Anciens combattants de la grande guerre ou rescapés des pogroms de Varsovie, de Bucarest, des nuits de Cristal de Berlin.

Vous aimiez la France, terre d'asile. Vous avez cru en elle contre toute espérance. Elle vous a livré à la bête plus qu'immonde qui, au début, n'en demandait pas tant. Vous avez porté l'étoile jaune comme une cible permettant d'ajuster le tir. Vous avez connu Drancy, Pithiviers, Beaune-la-Rolande, des camps bien de chez nous. Et les convois de la mort étouffaient les cris d'horreur. Les wagons plombaient les premières révoltes.

Auschwitz-Birkenau, intérieur du camp [Ph. YF]

Auschwitz, Treblinka, Sobibor... Litanie funèbre. Les uns ne savaient rien et imaginaient cette déportation comme un regroupement vers des terres glacées, selon la volonté du tyran. Les autres, la plupart, avaient compris. Ils avaient tout fait pour cacher leurs enfants. Ils avaient écrit des lettres, à mots couverts, d'adieu.

Gare de triage signifiait mort ou survie, assassinat ou mort lente. Sur Birkenau plane aujourd'hui le souvenir de ces grappes humaines, sorties des trains à bestiaux, objet du mépris suprême. Les chaussures d'enfants entassées par milliers derrière des vitrines de musée nous arrachent des larmes bien dérisoires devant un drame qui a fait ici basculer l'Histoire.

Au Panthéon des peuples exterminés, le comptage des morts est obscène. Noirs d'Afrique, Indiens d'Amérique, Arméniens d'Arménie, vous avez payé cher, très cher, d'avoir une patrie et de prétendre y vivre. Juifs de nulle part, sans terre et sans cesse chassés, accusés de tous les péchés du monde, d'empoisonner les fontaines lorsque les épidémies de peste sévissaient, votre extermination a été planifiée, froidement organisée. Vos bourreaux ne cherchaient pas à annexer un territoire que vous auriez défendu becs et ongles. Ils vous anéantissaient parce que vous étiez Juifs... ou Tsiganes. Pour une religion, un nom, une race éventuellement. Le péché originel ne date pas du jardin de l'Eden. Mais de cet enfer-là.

A l'échelle de l'Histoire, [soixante-dix ans] n'est qu'un instant. 1944 c'était hier. Et l'odeur des gaz est à peine dissipée. Vos fils et vos filles traînent votre disparition comme une douleur inexpiable. Pour la plupart, ils n'ont pu vous dire au revoir. Ils vous ont attendu des années durant et encore aujourd'hui on leur a volé leur deuil. Confusément, les uns vous reprochent de n'avoir pas résisté ; ou savent que vous les avez sauvés en vous sacrifiant. Certains vivent comme un scandale d'avoir survécu. De quel droit ! D'autres ne peuvent supporter de vivre au-delà de l'âge où leur mère ou leur père est mort.

Les victimes à genoux. C'est dans l'ordre des choses. Malgré Yisrolik, l'enfant du ghetto, orphelin, qui chantait en yiddish : " je reste là tout seul comme le vent sur la plaine, et pourtant je sais encore siffler et chanter".

Mais nous, témoins. Nous, Occident civilisé. Qu'avons-nous fait ? Nos chefs savaient et assez tôt que les chambres à gaz détruisaient des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants chaque jour. Ils n'ont rien fait, ils n'ont rien dit. Le seul objectif : gagner la guerre, les Juifs seraient sauvés de surcroît. Pour protester contre cette indifférence des Alliés, Zygielbojm, juif polonais témoignant à Londres de l'horreur des camps de la mort, s'est suicidé en mai 1943.

Une Eglise catholique restée honteusement silencieuse sur le calvaire de ceux qui, malgré tout, n'avaient-il pas cloué en croix le fils de Dieu ?

Et nous la plèbe, nous ne savions rien. Jamais nous n'aurions pu imaginer un tel massacre. Nous avions déjà tant de mal à supporter la guerre, les privations, la disparition d'êtres chers. Quant on vous a déclarés indignes de la France, nous n'avons pas compris. Quand on vous a épinglé une étoile de David sur la poitrine, nous n'avons pas compris. Quant on vous a entassés dans des trains pour peupler des colonies de l'Est, nous n'avons pas cru... Les plus courageux d'entre nous ont porté l'étoile par solidarité, vous ont cachés, vous ont aidés à franchir la ligne de démarcation, vous ont prévenus de l'arrestation, à condition que vous soyez en mesure de fuir. Sinon... Les plus courageux, c'est à dire les moins nombreux. Combien seraient-ils aujourd'hui ?

Theresienstadt (Terezin), près de Prague, camp de transit pour Auschwitz [Ph.YF]

[Texte écrit et publié en mai-juin 1985 dans la revue franc-comtoise L'Estocade : je n'ai strictement rien modifié, pas même le titre (j'ai seulement remplacé quarante ans par soixante-dix ans). Ce texte s'inscrivait dans un dossier sur la déportation comportant le témoignage d'un couple qui avait pu échapper à une rafle, témoignage que j'avais recueilli et sur lequel je reviendrai dans un prochain billet. J'avais visité Auschwitz-Birkenau deux ans plus tôt]

Paris [Ph.YF]

Photos Yves Faucoup

Billet n°172

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Lutter contre la "séparation" sociale

Appel à la fraternité

La presse bâillonnée : un dessin de Cabu

Vivre à la rue est mortel

La pauvreté à Saint-Etienne

Le Monde : pauvreté et insalubrité riment avec Sainté

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Politique
À La France insoumise, le flou de la réorganisation suscite des inquiétudes
Si des garanties sont données aux militants insoumis en vue d’améliorer l’implantation locale du mouvement, la composition de la nouvelle direction, restée jusque-là à la discrétion d’une poignée de cadres, fait craindre de mauvaises surprises.
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal — Éducation et enseignement supérieur
Une école plus si obligatoire
Pour faire face à la menace de coupures d’électricité cet hiver, le gouvernement a brandi une possible fermeture des écoles le matin, au coup par coup. Cette politique repose, trois ans après l’épidémie de Covid, la question de l’obligation d’instruction des enfants, un principe sans cesse attaqué.
par Mathilde Goanec
Journal — Énergies
EDF face aux coupures d’électricité : la débâcle énergétique
Jamais EDF ne s’était trouvée en situation de ne pas pouvoir fournir de l’électricité sur le territoire. Les « éventuels délestages » confirmés par le gouvernement attestent la casse de ce service public essentiel. Pour répondre à l’urgence, le pouvoir choisit la même méthode qu’au moment du Covid : verticale, autoritaire et bureaucratique.
par Martine Orange
Journal
Les gueules noires du Maroc, oubliées de l’histoire de France
Dans les années 1960 et 1970, la France a recruté 80 000 Marocains pour travailler à bas coût dans les mines du Nord et de la Lorraine. La sociologue Mariame Tighanimine, fille d’un de ces mineurs, et la journaliste Ariane Chemin braquent les projecteurs sur cette histoire absente des manuels scolaires. 
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Fin de vie : faites vivre le débat sur Mediapart
En septembre dernier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a rendu un avis qui rebat les cartes en France sur l'aide active à mourir, en ouvrant la voie à une évolution législative. Conscient que le débat autour de la fin de vie divise la société, le président de la République lance un débat national. Nous vous proposons de le faire vivre ici.
par Le Club Mediapart
Billet de blog
Fin de vie, vite
Le Comité Consultatif National d’Éthique considère « qu’il existe une voie pour une application éthique d’une aide active à mourir, à certaines conditions strictes, avec lesquelles il apparait inacceptable de transiger ». Transigeons un peu quand même ! Question d’éthique.
par Thierry Nutchey
Billet de blog
Mourir en démocratie — La fin de vie, une nouvelle loi ? (le texte)
Les soins palliatifs, et donc la sédation, ont désormais des alliés ne jurant que par eux pour justifier l’inutilité d’une nouvelle loi. Mais les soins palliatifs, nécessaires, ne sont pas une réponse à tous les problèmes. Si c'est l'humanité que l'on a pour principe, alors l'interdit actuel le contredit en s'interdisant de juger relativement à des situations qui sont particulières.
par Simon Perrier
Billet de blog
Récit d'une mort réussie
Elle avait décidé de ne plus souffrir. En 2002, La loi sur l'euthanasie venant d'être votée aux Pays-Bas elle demanda à être délivrée de ses souffrances.
par françois champelovier