L’abstention des victimes de la Finance

Le Parti socialiste fait les frais d’une forte abstention. On a affiché la moyenne nationale élevée, faisant l’impasse sur les nombreuses grandes villes où elle frôle ou dépasse les 50 % : Strasbourg, Mulhouse, Nanterre, Epernay, St Dizier, Paris 19ème, Saint-Etienne, etc...et Evry à 61,29 % ! Les politologues palabrent à n’en plus finir pour en livrer les causes. Les « experts » ont tout compris depuis longtemps : le Président en poste aurait eu le tort de ne pas prendre les décisions qui s’imposaient, à savoir les économies sur les dépenses publiques (en clair : des réductions drastiques sur les dépenses sociales), pour faire redémarrer la machine.

Le Parti socialiste fait les frais d’une forte abstention. On a affiché la moyenne nationale élevée, faisant l’impasse sur les nombreuses grandes villes où elle frôle ou dépasse les 50 % : Strasbourg, Mulhouse, Nanterre, Epernay, St Dizier, Paris 19ème, Saint-Etienne, etc...et Evry à 61,29 % ! Les politologues palabrent à n’en plus finir pour en livrer les causes. Les « experts » ont tout compris depuis longtemps : le Président en poste aurait eu le tort de ne pas prendre les décisions qui s’imposaient, à savoir les économies sur les dépenses publiques (en clair : des réductions drastiques sur les dépenses sociales), pour faire redémarrer la machine.

 

Or le président qui avait promis de s’en prendre à son ennemi, la Finance, perd les électeurs qui avaient cru en cette diatribe du Bourget (même si l’ensemble du discours était bien plus modéré). Déçus que le Président des non-riches n’ait pas tenu parole, ils sont allés voir ailleurs. Même pas vraiment au Front national, qui ne fait un bon score (en pourcentage et non pas en voix) que grâce à la très forte abstention et qui grignote surtout sur la droite, et donc sur l’UMP. Les Verts et le Front de Gauche, là où ils font cavaliers seuls, ne s’en tirent pas trop mal.

 

La gauche au pouvoir n’a pas repris le discours stigmatisant à l’encontre des plus pauvres que tenaient les ténors de la droite avant 2012 : c’est à mettre à son crédit. La CMU a été étendue à beaucoup plus de bénéficiaires : c’est tout en son honneur. Mais la ministre responsable de l’exclusion a passé plus de temps à se préoccuper de ce qui se passait à Marseille qu’à impulser des initiatives dans son ministère. Le montant du RSA est resté à un niveau très faible, les quelques augmentations relevant d’une aumône plus que d’une véritable politique sociale. Le chômage a continué à augmenter.

 

La promesse d’une inversion de la courbe des sans-emploi n’était pas condamnable en soi : sauf que la courbe ne s’est pas inversée. Les mesures gouvernementales, du fait d’une crainte terrible, traditionnelle, du mur de l’argent, du chantage à la fuite des capitaux, de la menace d’expatriation répétée sans cesse, des plaintes larmoyantes sur les patrons mal aimés, des pressions comminatoires de la Commission européenne, ont été plus favorables aux possédants qu'aux classes populaires, classes moyennes inférieures, ou plus démunis. C’est une faute.

 

De_Luppe_1.jpg Maire et châtelain dans Au bonheur des riches, documentaire réalisé par Antoine Roux, sur une idée de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (infrarouge, France 2) [capture d'écran]

 

L’Elysée, entre les deux tours, distille l’idée qu’une baisse des impôts pourrait être envisagée. C’est bien le moment ! Déjà, un ministre avait parlé lui-même du ras-le-bol fiscal. Mais la faute n’est pas d’avoir augmenté les impôts, c’est d’avoir prétendu que les plus modestes seraient épargnés, ce qui n’a pas été le cas. La refiscalisation des heures supplémentaires était une bonne mesure, car la décision sarkozyste de leur défiscalisation était injuste et démagogique (elle avait été battue en brèche par un rapport parlementaire co-signé par un député PS et un député UMP). Mais non seulement cela a donné du grain à moudre à une droite revancharde (encore le 26 mars, Catherine Nay ne craignait pas de prétendre sur C dans l’air que cela avait fait perdre 2000 € à des ouvriers sur l’année, NKM avait affirmé la même chose chez Ruquier : bien sûr, c’est très exagéré, mais c’est efficace), et, surtout, les intéressés l’ont mal vécu : une application progressive de la mesure aurait été plus intelligente.

 

Aujourd’hui, les Restos du cœur font le plein. Plus d’un million de personnes les ont fréquentés cet hiver : du jamais vu. Les médias se précipitent. Sur France inter le 27 mars, Claire Servageon interroge le président des Restos du cœur, Olivier Berthe, et lui demande si désormais, à cause de la crise économique qui perdure, « il n’y a plus de profil-type » mais « des chômeurs, des familles, des personnes seules ». Comme si jusqu’alors, le client des Restos avait un « profil-type » ! L’inconscient a parlé. Elle pose cependant, ensuite, la bonne question : faut-il remonter les minima sociaux ? Et le président des Restos du cœur ne répond pas clairement : d’ici 18 à 24 mois, il faut trouver les moyens de traiter cette situation, il tient à préciser qu’il ne fait pas de politique, mais il lui faut de l’argent et des bénévoles.

 

Comme à l’ordinaire, nous avons là une approche partielle et tendancieuse de ce grave sujet : le président des Restos du cœur parle de la pauvreté dans le pays, comme si seule son association luttait contre ce fléau. Il réclame, également sur RTL, l’aide des pouvoirs publics, sans un mot sur ce que font les services sociaux associatifs et publics et les centres communaux d’action sociale. Et bien sûr, sans aucune allusion au Secours Catholique, au Secours populaire, à la Croix-Rouge, à l’Armée du Salut, et aux Banques alimentaires, qui se démènent dans leur coin. La solution, il l’a trouvée : le don agricole en nature, comme au bon vieux temps « des verres de lait dans les écoles ». Non pas donner plus de moyens aux citoyens dans la galère pour vivre dans des conditions décentes d’existence, mais pouvoir leur distribuer davantage de soupe populaire.

 

Copie_de_Photo03300SeBattre_0.jpg Dans les locaux du Secours populaire, image extraite du film Se battre, reproduite avec l'aimable autorisation des réalisateurs Jean-Pierre Duret et Andrea Santana, voir les villes où il est diffusé sur  www.sebattre.com

 

Pour un « contrat de solidarité »

La montée inexorable du nombre de foyers bénéficiaires du RSA (2,3 millions) devrait suffire à convaincre que la situation est dramatique. Je m’ingénie à dire sur ce blog que, si 7,44 € nets pour une heure de travail payée au Smic est dérisoire (1128,69 € nets par mois), 439,39 € de RSA pour une personne seule (hors forfait logement) ne permet pas de vivre. Cette somme n’est admissible que si l’on estime que ceux qui le perçoivent sont des tire-au-flanc et qu’il ne faut pas entretenir l’oisiveté. On ne peut d’un côté larmoyer sur cette pauvreté qui explose (des personnes dans notre pays ne se soignent plus ou ne mangent pas à leur faim), et admettre qu’une personne qui a perdu tous ses droits au chômage, dispose de 14,60 € par jour pour payer sa nourriture, sa vêture, son reliquat de loyer, ses déplacements, les assurances, les soins… Pour avoir interrogé depuis des années des mendiants dans la rue, je sais que cette somme correspond très exactement à ce qu’en général ils disent gagner en tendant la main : 100 francs jadis, 15 € aujourd’hui.

 

On a eu droit à la litanie : contrat de compétitivité, contrat de responsabilité. Des contrats favorables au patronat, qui font miroiter des lendemains, très lointains, qui chanteront peut-être quand l’activité économique aura repris. Mais en attendant un contrat de solidarité est absolument nécessaire. Donner du pouvoir d’achat aux classes populaires et aux « petites » classes moyennes, c’est urgent. Faire des économies certainement, éviter des gaspillages, bien sûr, mais ne pas poursuivre une politique d’austérité brutale qui met à mal le « vivre ensemble ».

 

Pour le moment, le « ça va péter », dont j’ai déjà parlé, s’exprime essentiellement par le boycott des urnes. Si vraisemblablement, certains déçus se réfugient dans les jupons de l’extrême droite, il est insultant de prétendre que les plus pauvres, ce lumpenprolétariat, iraient avec armes et bagages alimenter un parti de la haine. Mais face aux injustices criantes qui règnent dans notre pays, contre lesquelles le pouvoir s’est peu attaqué, car ses élus et ses collaborateurs, pour la plupart, en bénéficient, les victimes peuvent un jour sortir de leur silence. Si la démocratie n’est pas capable de juguler la corruption, de réguler la finance, de refreiner les appétits de l'ultra-libéralisme, de réduire au maximum les inégalités, alors la révolte peut prendre d’autres formes. Il est fort possible qu’une classe politique se satisfait d’une abstention massive plutôt que d’être confrontée à une révolte, dont personne ne peut imaginer la tournure qu'elle pourrait prendre.  

 

Femme_sous_tente_1.jpg Au bord du monde, film de Claus Drexel. Paris : une femme sous une tente dit que ce qui est le plus terrible c'est l'absence de réponse aux raisons qui la maintiennent ici, dans la rue [capture d'écran de la bande annonce]

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

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