Rwanda : le génocide social des avoisinants

C’est un seul peuple : Hutus et Tutsis ne se sont opposés ni sur la religion, ni sur la langue, ni sur la culture, ni sur la possession d’un territoire. Génocide de proximité, de village, entre voisins, entre parents. Alors, pourquoi les uns sont devenus bourreaux, les autres victimes ? Qu’est-ce qui peut conduire à un tel massacre : une revanche sociale, ou, comme le dit une Tutsie rescapée, « l’envie et la peur de la pauvreté » ?

C’est un seul peuple : Hutus et Tutsis ne se sont opposés ni sur la religion, ni sur la langue, ni sur la culture, ni sur la possession d’un territoire. Génocide de proximité, de village, entre voisins, entre parents. Alors, pourquoi les uns sont devenus bourreaux, les autres victimes ? Qu’est-ce qui peut conduire à un tel massacre : une revanche sociale, ou, comme le dit une Tutsie rescapée, « l’envie et la peur de la pauvreté » ?

 

 Le 20ème anniversaire du génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda est l’occasion de commémorations et de sujets dans les médias. Beaucoup ont rappelé l’ampleur des massacres et se sont attachés à démontrer la responsabilité de l’Occident, et de la France en particulier. Cette dernière a soutenu le pouvoir hutu, a fermé les yeux sur la préparation du génocide, a fourni des armes ainsi que des militaires pour entraîner l’armée d’Habyarimana mais aussi les milices. Des soldats français, dans la montagne de Bisesero, sont accusés d’avoir laissé massacrer plusieurs centaines de Rwandais sollicitant leur protection (une information judiciaire est ouverte à Paris sur cette affaire).

 

Black-out officiel

En avril 1994, la France est sous régime de cohabitation : François Mitterrand soutient le pouvoir hutu contre ce qu’il considère comme l’agresseur anglo-saxon (les troupes, tutsies, du FPR de Paul Kagame) et Edouard Balladur et Alain Juppé qui le suivent sans rechigner dans ses choix stratégiques désastreux (peut-être criminels si l’on en croit le journaliste Patrick Saint-Exupéry, comme il l’a précisé avec force lors du direct de Mediapart le 24 avril). On ignore quelle était la capacité d’analyse et de décision du chef de l’Etat déjà très affaibli par la maladie. Entout cas, on comprend pourquoi il y a en France, à droite comme à gauche, une incapacité politique générale à reconnaître ce qui s’est passé.

 

 Alors qu’elle est bien informée des événements tragiques qui se déroulent à Kigali et dans tout le pays, la France lance tardivement une opération « Turquoise », présentée officiellement comme action humanitaire, qui s’est révélée en réalité « impuissante » (le Monde du 4 avril) à empêcher le génocide et qui a consisté plutôt à protéger les tortionnaires et massacreurs dans leur fuite (dont certains ont été à leur tour massacrés par le FPR ou décimés par le choléra). Par contre, silence quasi général des médias sur la responsabilité de l’Afrique elle-même, puisque aucun pays, informé des massacres, n’a bougé. Et silence sur le silence du Vatican, alors que si certains représentants locaux de l’Eglise catholique se sont montrés courageux, d’autres ont été complices des tortionnaires.

 

Reste que, en cette fin du XXème siècle, cette tragédie a eu lieu alors que l’on n’avait cessé de proclamer urbi et orbi : « plus jamais ça ». La génération de 68 avait reproché à ses parents leur silence face à la déportation des Juifs, promis à une extermination évidente, sans action particulière de la population silencieuse, ni non plus de la Résistance, et, soudain, dans les temps modernes, elle avait assisté,  impuissante, presque en direct, à un massacre de grande ampleur, sous les yeux des casques bleus, qui avaient préféré finalement fuir plutôt que protéger. Presque en direct : car il faut bien dire que les médias français sont restés longtemps sourds aux alertes des ONG.

 

 Rwanda_2.jpgUn groupe de jeunes miliciens Hutus, juin 1994 [Photo AFP]


Pourquoi un tel déchaînement ?

Pourquoi les habitants d’un pays circonscrit, ayant en commun la même langue, la même religion, une même culture, un même territoire, avaient pu plonger ainsi dans l’horreur ? Comment un pays présenté comme une terre de cocagne avait pu être le lieu d’un règlement de comptes sanguinaire définitif ?

 

Bien sûr, on rappelle que des Tutsis avaient occupé des fonctions royales jadis, les Hutus étant leurs obligés. Le colonisateur avait joué à fond, comme toujours, sur cet antagonisme diffus en prétendant même que les Tutsis avaient des origines éthiopiennes, qu’ils étaient des Hamites, peuple prestigieux, qui les apparentait à des Blancs. Pure propagande, mais c’était efficace pour attiser les rivalités. Les Hutus étaient au bas de l’échelle sociale. Quand les Tutsis eurent quelques velléités à s’accaparer le pouvoir, ils furent détrônés par le colonisateur, préférant alors les Hutus en les instituant « contre-élite ». Et alors le cycle des massacres et contre-massacres fut lancé : 1972 au Burundi voisin, des Tutsis sont tués par centaines, en représailles ils exécutent 100 à 200 000 Hutus. En 1993, toujours au Burundi, 30 000 Tutsis sont massacrés par des Hutus, en représailles 30 000 Hutus tués. C’est ce qui fera dire à François Mitterrand, et à quelques autres, que ce qui se déroulait au Rwanda n’était rien d’autre qu’une lutte tribale supplémentaire. Et il est vrai que la peur d’une victoire du FPR faisait craindre aux Hutus de nouveaux massacres : les propagandistes ont su exploiter cette panique pour la retourner contre les Tutsis de l’intérieur et les massacrer de « façon préventive ».

 

Ni races, ni ethnies, mais très proches

 

Les cartes d’identité, sous régime colonial, comportaient l’indication Tutsi, Hutu (ou Twa, troisième catégorie de population au Rwanda). Après l’indépendance, cette indication fut maintenue, jusqu’au lendemain du génocide. Par ailleurs, le Rwanda comprend 18 clans non ethniques, dont chacun rassemble Hutus et Tutsis.

 

On hésite à évoquer le terme d’ethnies à propos des Tutsis et des Hutus, tant leurs caractéristiques sont identiques. Enfants, certains étaient contraints par le maître d’école d’aller demander à un « voisin » pour savoir à quelle « ethnie » ils appartenaient car ils l’ignoraient. Les Tutsis peut-être un peu plus grands, plus élancés, les Hutus, d’apparence, plus costauds. Comme si les uns avaient effectivement une ascendance aristocratique, les autres venus de la plèbe. Une femme hutue, institutrice, sensée protéger un Tutsi ami lui conseilla de se laisser écraser le nez pour qu’il « devienne comme celui d’un Hutu ». Hélène Dumas, qui cite ce cas, rapporte un autre propos concernant une fille qui devait se cacher le visage « car elle avait une figure tutsi », avec le risque d’être reconnue. D’ailleurs les Hutus ne cachaient pas leur admiration pour les femmes tutsies, affichant une certaine grâce selon eux, qui décelaient également chez elles de la perversité, les accusant de transmettre le Sida (un peu comme ces Polonais, manifestement antisémites, dans Shoah, évoquant le charme fatal des filles juives). Mais ces traits pourraient n’être dus, non pas à deux « races » distinctes, mais à des conditions de vie qui ont pu être, à une époque, différentes, comme nous avons en France des différences physiques entre Français de même origine mais pas confrontés à des conditions d’existence comparables. Hélène Dumas évoque les « stéréotypes physiques » qui sont moins une réalité qu’une manière de se percevoir et de se représenter les autres.

 

Jean Hatzfeld donne la parole à un Tutsi qui dit : « nous étions fiers d’être tutsis parce que cela touchait à la noblesse, à la sobriété, à la hauteur d’une certaine façon. Les Tutsis se disaient plus élancés, mieux fignolés, plus rougeâtres, surtout les filles qui se voyaient toujours plus belles, même si elles se présentaient grosses et noirâtres ».

 

Ces traits sont d’ailleurs si peu différents que les tueurs de Kigali ne pouvaient venir massacrer en province : ils étaient incapables de reconnaître les victimes qu’il fallait « couper », c’est-à-dire tailler et tuer à la machette. Des Hutus ont été tués parce que modérés, défenseurs, protecteurs de Tutsis, mais aussi parce qu’ils avaient été pris pour des Tutsis. La plupart des victimes furent désignées par leurs voisins et par l’indication sur leur carte d’identité, seuls moyens d’être certain qu’elles étaient bien tutsies.

 

 

Cultivateurs contre éleveurs

Certains observateurs ont noté qu’il y avait surpeuplement et que les cultivateurs, Hutus, étaient régulièrement en conflit avec les éleveurs, Tutsis (dont les bêtes saccageaient leurs enclos). Ils craignaient que les parcelles viennent à manquer. Ce clivage « économique » entre ceux qui manient la houe et les pasteurs qui possèdent des troupeaux n’est pas propre au Rwanda : il existe dans bien des contrées, en particulier en Afrique, débouchant parfois sur un nettoyage ethnique (comme au Darfour, chronique du conflit permanent entre éleveurs, souvent nomades, en quête d’eau et de pâturages, et les cultivateurs, sédentaires, protégeant leurs terres, sur fond de sécheresse).

 

Des Tutsis aujourd’hui reprochent au pouvoir central d’être trop cléments avec les Hutus tueurs, mais le Rwanda a besoin de ses cultivateurs. Jean Hatzfeld donne la parole à Innocent, rescapé tutsi, qui déclare, réaliste : « les Hutus sont nécessaires à la prospérité des Tutsis. Les Hutus sont plus forts, plus vaillants dans les champs, ils se comprennent mieux avec la terre, ils sont plus téméraires avec les intempéries, l’agriculture leur coule dans le sang. (…) Une terre de Tutsis deviendrait des pâturages à troupeaux, la désolation des parcelles et la disgrâce du marché, et les chamailles qui s’ensuivraient parce que les Tutsis ont tendance à se faire trop malins entre eux. Et la friche, le nomadisme, la disette et le Moyen Âge. Les Hutus ont besoin des Tutsis à cause de la viande et du lait, et parce qu’ils se montrent moins habiles que les Tutsis pour élaborer des programmes, sauf des programmes de tueries, évidemment. » Une Tutsie évoque les tueurs, qui effectuent leurs razzias en chantant, en se claquant les mains : « c’était comme une ambiance de noce sauf leurs culottes de cultivateurs boueux ».

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Un chef tueur dit qu’il craignait la victoire du FPR et qu’une fois assis sur le trône, les Tutsis « se montreraient plus hautains que d’ordinaire. Les Hutus allaient être repoussés sur leurs parcelles et volés de leurs paroles. On se disait qu’on ne voulait plus être minimisés (...) J’ai été élevé dans la peur du retour des privilèges tutsis, des corvées gratuites et des agenouillements ». Bernard Kouchner a rapporté ce propos de François Mitterrand : « Ce sont les serfs contre les seigneurs [Tutsis] ».

 

Médiatrice, Tutsie : « Je crois que les Africains sont les personnes les plus gentilles du monde. Mais ils sont gourmands entre eux. Ce ne sont pas les Blancs qui soufflent sur les braises des tueries, aucun Blanc n’a levé une machette à Nyamata, aucun n’a obligé un Hutu à lever la sienne. C’est l’envie et la peur de la pauvreté ». On fait la fête ensemble et un rien peut faire tout dégénérer : « ils deviennent gourmands, méchants, ils jettent leur civilisation ». Innocent, lui, témoigne que le problème est moins la pauvreté que la « convoitise » : « ils [les Africains] jalousent tout simplement les avoisinants ».

 

Et Innocent ajoute : « Personne n’oblige les Africains à s’étriper là-bas [en Côte d’Ivoire ou en Sierra Leone], ni ailleurs. Rien de funeste ne les incite à tout casser, aucune fatalité comme la pauvreté ou l’injustice ou la maladie, sauf la convoitise. D’ailleurs, ce ne sont jamais les plus misérables qui détruisent ; eux ils sont bien trop occupés à planter la houe sur la parcelle ou à se mettre en file pour recevoir les sacs du Programme alimentaire mondial ».

 

Hélène Dumas récuse toute thèse socio-économique : il n’y avait pas, selon elle, de misère sociale, il ne s’agirait pas de revanche sociale, mais de jalousies : « cet événement fut moins un « génocide paysan » qu’un « génocide de proximité » ». Peut-être a-t-il été les deux.

 Rwanda1.jpg Une fille rwandaise visite les tombes du génocide [Photo AP]

 

« L’horreur qui nous prend au visage »

Lorsque l’ordre arriva de Kigali de se venger, lorsque les élites hutues donnèrent pour consigne d’exterminer les « cafards » ou les « serpents » tutsis, lorsque le pouvoir hutu (représentant du gouvernement et militaires) libérèrent les consciences en annonçant que le massacre était une bonne action, il fallut se convaincre que le voisin, la femme ou le mari, le beau-frère, l’ami, le collègue, le co-paroissien, le compagnon de foot, le copain de bar avec lequel on avait siroté tant de bière Primus, était moins que rien et qu’on pouvait l’écraser, l’abattre comme un animal : « on ne considérait plus les Tutsis comme des humains, ni même comme des créatures de Dieu ». 

 

Et on tuait comme un « travail » à accomplir, aux horaires presque de bureau (9h 11h ; 15h 16h) formant des files d’un millier de tueurs alertes, poussant des cris de joie et ratissant la forêt avec efficacité (malgré la tactique des Tutsis qui consistait à fuir en s’éparpillant : la stratégie des antilopes), et les marais moins efficacement (où quelques Tutsis parvinrent à se cacher pendant plusieurs semaines). Les Tutsis étaient alors transformés en animaux devant survivre comme des animaux, buvant en léchant les arbres, mangeant le manioc à même la terre. « La seule différence entre les chimpanzés et nous, c’est qu’eux ne sont pas exterminés »  Tout en restant très solidaires, seule possibilité de survie : en effet, « les chamailles accéléraient la mort », les « bandits » étaient plus filous et plus efficaces que les lettrés (dont certains prenaient des notes sur des petits papiers qui furent irrémédiablement perdus) pour ramener la pitance : « le temps de l’intellectualisme était bien terminé. Il nous fallait nous montrer humbles, imiter les manies des cultivateurs [tutsis] pour fouiller la terre, nous accrocher aux ruses des analphabètes ».

 

Les Hutus coupaient à la machette « à s’en casser les bras sans se poser aucune question », témoigne Innocent. Ils frappaient à coup de bâton, de gourdin, de serpettes, de houe ou de marteau. Les filles et les femmes furent violées (un témoin : « on partageait la bagatelle de sexe avec les malchanceuses »). Les chiens errants mangeaient les cadavres, des filles transpercées pourrissaient un bâton entre les jambes. Les victimes étaient jetées dans les fosses septiques, des blessés déversés dans des latrines. Humiliation suprême. Enfants fracassés contre un arbre ou contre un mur. Cadavres livrés aux charognards ou jetés dans les cours d’eau. Les biens des Tutsis sont saccagés, bananeraies détruites, vaches abattues (et le soir les massacreurs se gavaient de viande). Et les femmes hutues réclamaient à leurs hommes du rendement, surveillaient le soir l’ampleur du butin, et certaines allaient elles-mêmes piller les maisons des Tutsis pourchassés.

 

Des Tutsis âgés, fatigués, n’en pouvant plus de se cacher, se suicident ou se laissent tuer en se mettant à découvert. Les Tutsis étaient 11 % de la population, deux tiers vont disparaître en trois mois. Dans le secteur de Nyamata étudié par Jean Hatzfeld, sur 59 000 Tutsis qui habitaient là, 50 000 furent exécutés.  Aucun champ de bataille, tout se passe dans les lieux de la vie courante. Jamais processus d’extermination n’a été aussi rapide. Esther Mujawayo publie la longue liste des morts de sa famille, mari, père, mère, sœur, oncles, tantes, cousins, neveux : 291 personnes massacrées.

 

L’homme le soir rentrait, il sentait la mort. Quelques Hutus, femmes surtout, se demandaient quelle malédiction tomberait un jour sur eux après tant de sang versé, quel châtiment céleste.

 

Certains Hutus ont protégé des Tutsis, mais beaucoup plus ont trahi cette protection, en dénonçant leurs protégés. On pouvait être exécuté pour avoir refusé de tuer. Des Tutsis furent supprimés par ceux qu’ils avaient eux-mêmes jadis secourus, comme pour se venger d’un bienfaiteur. Un Hutu a sauvé une Tutsie parce qu’il n’acceptait pas qu’elle soit violée, mais tolérait qu’elle soit massacrée.

 

Un tel cataclysme peut-il se reproduire ?

 

Certains Hutus déclarent qu’ils ne sont pas si coupables puisqu’ils ont raté telle victime, venant témoigner contre eux dans les procès (à noter que le génocide est tellement « de proximité » que les coupables sont facilement désignés par les quelques survivants). D’autres s’excusent auprès des familles, parfois par lettres. Demander pardon peut leur éviter la prison. Mais Hatzfeld décrit des Hutus sans remords, qui n’excluent pas de recommencer.

 

On ne se parle plus entre Hutus et Tutsis : pourtant dans la coutume du pays, le voisin a une place primordiale : « c’est bien lui seul qui sait comment tu t’es réveillé, ce qui te manque, comment on peut s’entraider », déclare un Tutsi à Jean Hatzfeld. Traditionnellement, les femmes, lorsque le mari était absent, sollicitait le voisin pour traire les vaches (car une femme n’a pas droit de traire).

Désormais, le silence « attise les peurs et les haines et les tentations de saisir les manches de machettes ». Tout au plus des Tutsis demandent des précisions aux Hutus pour savoir comment les choses se sont passées, car pendant la traque, ils étaient tellement « fuyards et faiblards », comme le dit Alphonse, qu’ils n’ont pas perçu l’ensemble du drame.

 

La mère d’un enfant « coupé » confie à Jean Hatzfeld : « je n’avais plus assez d’intelligence pour la tristesse ». Une autre, après avoir beaucoup galéré après les tueries : « je vais de moins en mieux ».

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Banalité du meutre

Cette tragédie a été le plus souvent vue sous l’angle du conflit inter-ethnique, une affaire seulement africaine. Quand on tend à s’y impliquer c’est pour rechercher, à juste titre, les responsabilités des pays développés. Mais ce que l’on ressent à la lecture des ouvrages racontant le génocide et des témoignages des victimes comme des bourreaux, malgré la sidération devant tant d’atrocités, ce n’est pas le confort de découvrir des récits lointains, dans le temps et dans l’espace. Ce sont des êtres humains, les paroles des victimes sont extrêmement touchantes, on se sent proches d’elles, ce sont des amis. Bien sûr, les propos des bourreaux sont le plus souvent déconcertants, mais parfois remplis d’une grande naïveté. Et on ne se surprend pas à penser gentils Tutsis et méchants Hutus. Mais êtres humains, nos frères qui ont vécu, pour l’avoir subie ou provoquée, l’horreur des horreurs.

 

On ne peut écarter de son esprit qu’un tel antagonisme peut surgir dans toute société, chez nous. Et qu’il est peut-être là, latent. Parce qu’il y a des injustices, et parce que le massacre justifié collectivement se déroule plus facilement qu’on ne le croit. Parce que l’on peut facilement exploiter les peurs, parce que le crime n’attend qu’un déclic pour se libérer, qu’une parole d’autorité pour l’autoriser.

 

D’où la nécessité d’une extrême vigilance permanente, contre toutes les exclusions, les mépris, les appels à rejeter les êtres différents, les populations marginales, les groupes minoritaires.

 

Mais ce que j’ai voulu ici développer, en marge de tout ce qui peut être dit et écrit en terme purement politique (tel que les dernières tensions entre Paris et Kigali), c’est que le massacre n’a pas toujours lieu à l’encontre des étrangers, des parias, des boucs, émissaires parce qu’ils seraient tellement différents et menaçant pour le groupe dominant. L’ennemi n’est pas forcément le différent, mais parfois, souvent même, le semblable. Celui qui me ressemble, celui avec lequel je suis en concurrence, ou en concurrence supposée, manipulée.

 

Certes, celui-là, bien souvent est minoritaire, c’est plus facile pour le supprimer. Mais le Rwanda démontre que ce n’est pas la différence de peau, de religion, de culture, de coutumes qui prédomine. Ce peut être la concurrence entre proches, et même très proches (les Twa, moins nombreux, peuple de la forêt, méprisés, sont tellement ignorés qu’ils se plaignent d’être traités comme des « intouchables », avec interdiction de se marier avec Hutus ou Tutsis, et sont restés en marge de la tragédie rwandaise). Concurrence entre éleveurs et cultivateurs. Concurrence, jalousie, il suffit que des propagandistes exploitent ces oppositions pour que la haine se libère. Les Juifs allemands étaient pour la plupart assimilés, tellement allemands que beaucoup avaient oubliés qu’ils étaient juifs. Parmi eux des gens du peuple, mais aussi beaucoup d’intellectuels renommés, de médecins, de militaires de haut rang. Qu’est-ce qui les distinguait des Allemands : rien, ils étaient Allemands. Seuls les noms et les papiers d’identité les ont désignés à la mort.

 

Et on pourrait poursuivre : le Cambodge, l’ « auto-génocide », comme il a été dit. Et le conflit entre Serbes et Croates, issus du même peuple, dont l’histoire du XXème siècle est parsemée de massacres.

 

Tout cela renvoie à la banalité du mal. Le tueur n’est pas un monstre, venu d’un autre monde, d’une autre planète. C’est un homme, et il tue son voisin, sinon son frère. Très vieille histoire.

Sauf qu’après le meurtre, l’œil n’est pas dans la tombe, le remords n’est pas au rendez-vous. Tout redevient (presque) comme avant. Jusqu’à la prochaine fois, si l’on ne s’emploie pas à déceler sur quoi jouent les antagonismes.

 

Dans le nu de la vie, Jeannette nous dit : « je ne crois pas ceux qui disent qu’on a touché le pire de l’atrocité pour la dernière fois. Quand il y a eu génocide, il peut y en avoir un autre, n’importe quand à l’avenir, n’importe où, au Rwanda ou ailleurs ; si la cause est toujours là et qu’on ne la connaît pas ».

 

DSCN0646.JPG Jeunesse d'Afrique [Photo YF]

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Dans le documentaire de Khalo Matabane, diffusé par Arte le 23 avril, sur Nelson Mandela et moi, Frederik De Klerk, dernier président de l’Afrique du Sud sous l’apartheid, propose, à la stupéfaction de son auditoire (après la victoire de Mandela), que le mot « apartheid » soit remplacé désormais par « voisinage », « bon voisinage ». Comme quoi il y aurait beaucoup à écrire à propos des « avoisinants ».

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 . Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais (2000), Une saison de machettes (2003), La stratégie des antilopes (2007), tous au Seuil (tous récemment regroupés dans un seul ouvrage, Récits des marais rwandais).

. Hélène Dumas, Le génocide au village (2014, au Seuil).

. Dominique Franche, Généalogie du génocide rwandais (2004, Tribord).

. Esther Mujawayo, Souad Belhaddad, SurVivantes (2004, l’Aube).

. Abdourahman A. Waberi, Moisson de crânes (2000, Le Serpent à Plumes)

. Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 (CEC), qui a tenu  cinq jours de session plénière du 22 au 26 mars 2004 et a publié ses travaux chez Karthala sous le titre L'horreur qui nous prend au visage (phrase prononcée par François Mitterrand) et consultable en ligne :

http://cec.rwanda.free.fr/documents/Publications/cec_rapport.pdf

. Tuez-les tous !, documentaire de D.Hazan, R.Glucksmann, P.Mézerette, 2004

Sept jours à Kigali, documentaire de Mehdi Ba et Jeremy Frey, 2014 (France 3, le 4 avril) : un ancien officier belge en larmes en racontant le génocide : "on pouvait arrêter ce génocide très facilement". Il n'est pas le seul à le dire.

. Revue L’Histoire, dossier Rwanda 1994, le génocide des Tutsi, n° de février 2014 

. Plaquette Rwanda 1994, par l’association Survie (www.survie-france.org)

. Dossier important sur Mediapart (dont la série d’articles de Joseph Confavreux)

. Interview de Patrick Saint-Exupéry, auteur de L’inavouable : La France au Rwanda (2004, les Arènes) et de Complices de l'inavouable : La France au Rwanda (2009, les Arènes) 

et Raphaëlle Maison, qui a travaillé sur les archives de l’Elysée :

http://www.mediapart.fr/journal/international/240414/en-direct-de-mediapart-rwanda-la-responsabilite-de-la-france

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  Hélène Dumas fournit une biographie très complète : elle omet cependant Waberi, et surtout Pierre Péan qui a publié Noirs fureurs, blancs menteurs (2005, Mille et une nuits). Péan qui avait révélé le passé vichyste de François Mitterrand, s’est ensuite rallié à lui et a entrepris de défendre sa mémoire. Cela passe par une tentative de démontrer que l’attentat contre le président Habyarimana n’a pas été commis par des gens de son camp qui lui reprochaient de vouloir appliquer les accords d’Arusha, auxquels la France avait contribué, mais par le FPR de Paul Kagamé (aujourd’hui au pouvoir) donc par les Tutsis. Selon lui, cela changerait tout, et il ne serait plus possible de voir le génocide de la même façon, si l’on retient cette thèse.

 

On ne voit pas pourquoi le génocide serait différent, selon les auteurs de l’attentat qui mit le feu aux poudres. Par contre, on peut comprendre que la plupart des écrivains sur le Rwanda tiennent cet auteur à distance. C’est pourquoi, le choix qu’a fait Marianne, qui nous habitue d’ordinaire à plus de perspicacité, de laisser à Pierre Péan (« conseiller de la direction ») le soin de publier tout un dossier sur le génocide rwandais est stupéfiant (n° du 28 mars). Ce choix honteux a été peu commenté dans les médias. L’avis de Pierre Péan ne peut être occulté (même si ce qui justifie son cavalier seul n’est pas très clair), mais il ne peut à lui seul, dans un hebdo comme Marianne, parler du Rwanda. 

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