Retraites: ne pas augmenter la durée de cotisation

Le gouvernement a annoncé qu’il ne prolongerait pas l’âge de départ à la retraite, mais sans exclure une augmentation de la durée de cotisation. D’ailleurs, François Hollande, dans l’émission Capital sur M6, le 16 juin dernier, n’avait pas exclu 44 ans de cotisation : « mais pas tout de suite, pour 2025, ou 2030 ».

Le gouvernement a annoncé qu’il ne prolongerait pas l’âge de départ à la retraite, mais sans exclure une augmentation de la durée de cotisation. D’ailleurs, François Hollande, dans l’émission Capital sur M6, le 16 juin dernier, n’avait pas exclu 44 ans de cotisation : « mais pas tout de suite, pour 2025, ou 2030 ». Ce qu’étrangement les médias ne rappellent pas, se contentant de dire que ce sont les propositions du rapport Moreau.

A ce sujet, sur un dossier complexe tel que celui des retraites, on voit bien que les journalistes ont un peu de mal à s’y retrouver. Comme cette présentatrice d’un journal radio (France Inter) qui le 26 août se mêle les pinceaux en affirmant que le premier ministre a annoncé « qu’il n’y aurait pas d’allongement de la durée de cotisation » !

Pourquoi le gouvernement ne prolonge pas l’âge de départ en retraite : parce que cette méthode accroît automatiquement le nombre des chômeurs et le nombre de gens au RSA (ne pouvant toucher leur retraite) et parce qu’il faudrait des adaptations pour ceux qui ont des carrières longues (sinon ils devraient avoir effectué 43, 44 ou 45 années de cotisation, ce qui est totalement injuste). C’est là l’hypocrisie de la réforme Sarkozy de 2010 : présentée comme « courageuse » par la droite, son impact reste limité puisqu’elle ne porte que sur l’âge de départ et, si elle maintenait un dispositif pour les carrières longues initié par la loi Fillon de 2003 tout en réduisant sa portée, pénalisait surtout ceux qui avaient commencé à travailler jeunes (ceux qui avaient commencé à 18 ans devaient à terme cotiser 44 ans). C’est sur ce point que le gouvernement actuel est revenu, avec les hurlements d’une droite, et les approximations d’un débat public qui, fixé sur ces âges de référence (62 ans ramenés à 60), passait sous silence le fait qu’une loi de la République avait visé essentiellement ceux qui avaient été contraints à travailler tôt (sans ou peu de formation). Et qui occultait que non seulement la réforme Fillon de 2003, sous Chirac, avait prévu un dispositif favorable pour les carrières longues mais même cette loi Sarkozy prévoyait des mesures pour ceux qui avaient travaillé avant 18 ans (preuve, s’il en est, que fixer un âge de départ n’est pas juste).

Seniors : 6 sur 10 au chômage

La réforme Fillon de 2003, plus « efficace », avait joué sur la durée de cotisation. La plupart des salariés qui aujourd’hui font valoir leurs droits à la retraite sont conduits à partir plus tard non pas tellement à cause de la réforme Sarkozy mais surtout à cause de la réforme Fillon. En effet, en quoi l’obligation de partir à 61 ans et bientôt 62 (assurés nés à partir de 1955) a un quelconque impact quand on sait que, compte tenu des études et du chômage, la plupart des assurés n’ont pas cotisé avant 23, 24 ans et bien davantage (à 62 ans, ils n’auront de toutes façons pas le nombre d’années de cotisation exigé). Sans parler du fait qu’aujourd’hui 6 salariés sur 10 faisant valoir leurs droits à la retraite sont sans emploi (1).

J’écrivais sur ce blog le 9 juillet dernier : « La solution n’est, à mon sens, ni de faire travailler les salariés plus longtemps (sauf ceux qui le souhaitent), ni de réduire le montant des pensions. Mais d’augmenter la CSG : un point de CSG rapportait 11,9 milliards d’euros en 2011. Donc ce qui manque pour combler le déficit des retraites (14 Mds) c’est à peine plus de 1 % de CSG (assise sur les revenus d’activité, du patrimoine, de placement, des jeux). » Le gouvernement semble s’orienter vers cette solution, à moins qu’il ne retienne le principe d’une augmentation des cotisations, qui a la préférence des syndicats salariés et qui ne sera accepté par le patronat qu’en échange d’une réduction de cotisations de la branche famille (éternelle revendication sur la compétitivité), ce qui provoquera un autre déficit et portera atteinte à notre système de protection sociale (le patronat est prêt à s’engouffrer dans tout dispositif qui réduirait ses charges, avec l’espoir que cela fasse jurisprudence et que d’autres charges soient à l’avenir allégées).  

Je persiste sur la CSG en précisant qu’elle s’appuie à 70 % sur les salaires et à 30 % sur les revenus du capital (on peut discuter de la répartition, et éventuellement la revoir, mais il est bon que la protection sociale, dans son versant assurantiel, ne soit pas seulement à la charge des entreprises : salariés et employeurs, mais aussi de tous ceux qui ont des revenus, quels qu’ils soient). Par ailleurs, compte tenu de la démographie dynamique de la France, la population active devrait repartir à la hausse à partir de 2035 (les baby-boomers commenceront à disparaître et la natalité des années actuelles et l’immigration augmenteront le nombre des actifs), ce qui, conjugué avec les diverses réformes sur les retraites, devrait mettre notre pays dans une situation nettement plus favorable que l’Allemagne (notre population s’accroît tous les ans de 300 000 habitants, alors que l’Allemagne perd autour de 100 000 habitants). Cela nous coûte (petite enfance, éducation), accroît actuellement nos déficits et notre taux de chômage comparés à notre voisin outre Rhin, mais c’est un réel investissement sur l’avenir.

Travailler plus longtemps ? Prévoir des surcotes significatives

Le gouvernement français prévoit également de tenir compte de la pénibilité, avec un système de points qui permettrait de tenir compte des emplois pénibles et de définir un ratio augmentant le nombre d’années cotisées. C’est absolument nécessaire et ce n’est que justice. Mais cette notion de pénibilité est difficile à définir. Bien sûr, certains travaux de force ou dans des environnements peu ragoûtants justifient une telle prise en compte. Mais on peut à 60 ans en avoir marre d’un travail de bureau, d’enseignement ou de soins infirmiers. Si les Français considèrent qu’il y a un problème quant aux retraites (une propagande insidieuse, dramatisant la situation à l’excès, a cherché à convaincre les jeunes générations qu’elles n’auraient pas de retraite), il n’empêche que, lorsqu’ils ont déjà travaillé depuis 40 ans, ils sont très nombreux à désirer partir au plus vite en retraite, à pouvoir se reposer, à profiter d’un temps (court) où ils seront encore en bonne santé.

Donc, outre une hausse de la CSG (pour faire face au déficit annuel prévisible sur les 20 ans à venir) et une prise en compte de la pénibilité (l’espérance de vie en bonne santé des ouvriers à 65 ans est de 6,5 ans, celle des professions les plus qualifiées 11,1 ans), il importe que le projet de loi ne réduise pas le montant des retraites (moyennes et faibles) et n’augmente ni l’âge de départ en retraite (62 ans) ni le nombre d’années cotisées (41,75 ans), tout en intéressant les salariés à prolonger leur activité s’ils le souhaitent par des surcotes significatives pour tout trimestre supplémentaire cotisé.

Il ne s’agit pas de nier l’environnement économique mondial, la concurrence entre les pays, mais la politique consiste à tenir en laisse l’économie, et à faire en sorte que les citoyens puissent bénéficier des surplus dégagés par la technologie : les gains considérables de productivité au cours des dernières décennies doivent avoir un effet sur les conditions de travail (c’est en partie le cas, pas suffisamment) et sur la durée de travail fourni au cours d’une vie. Par ailleurs, une partie du déficit actuel est lié à la crise économique, à la baisse de la croissance, qui entraîne, de facto, une baisse des rentrées de cotisations. Si la croissance repart et si l’activité reprend, le déficit de la branche retraite diminuera aussitôt.

Un magot de 59 milliards d’euros

Et toujours bien se souvenir que ce déficit serait officiellement de 14 milliards (Mds) d’euros, qui devrait atteindre 18 Mds en 2017 (Pierre Merle, universitaire, indique dans le Monde  du 27 août que ce déficit, compte tenu de la réforme de 2010, ne serait en réalité que de 5,5 Mds en 2017, c’est dire l’imprécision des chiffres annoncés pour justifier des mesures drastiques). Se souvenir aussi qu’on s’accorde à évaluer à 590 Mds € le montant de l’argent français réfugié dans les paradis fiscaux, que le manque à gagner pour le fisc se situe entre 60 et 100 Mds. Depuis un an (selon Gérard Filoche dans Sud Ouest du 26 août), 500 fortunes de France ont augmenté leur magot de 59 Mds € (plusieurs fois le déficit actuel des retraites). Et sous la gauche ! Et malgré les gémissements incessants des uns, et les jérémiades des autres, trop taxés, trop administrés, menaçant de fuir à l’étranger. Privilégiés qui lâchent dans les médias la meute des « experts » pour propager la « bonne parole » : journalistes ou économistes majoritairement  ultra-libéraux, prônant un capitalisme sans contrainte, fustigeant le rôle de l’Etat, s’acharnant contre les dépenses sociales (2), militant pour que la réforme des retraites, sévère, inculque à la population l’acceptation de bien d’autres sacrifices.

______

(1)   voir blog de Rachida El Azzouzi sur Mediapart : Seniors au chômage : une génération sacrifiée

 http://blogs.mediapart.fr/blog/rachida-el-azzouzi/040713/seniors-au-chomage-generation-sacrifiee

(2) Je ne cesse de dénoncer ici ces « experts », gavés de revenus, qui roulent presque tous pour une « économie libérale ». Un dossier de l’hebdomadaire Marianne du 24 août le démontre amplement.

 

DSCN3618.JPG

[Photo YF]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.