Roms : le mensuel Valeurs actuelles souffle sur les braises

 Valeurs actuelles publie un texte dans le numéro d’octobre contre l’immigration (« l’invasion qu’on cache »), accusant la gauche de vouloir naturaliser massivement pour « changer le peuple » ! Des plaintes pour incitation à la haine raciale s’annoncent contre ce mensuel déjà bien à droite, basculant désormais dans l’extrême-droite.

 

Déjà en septembre, il a consacré un dossier intitulé : Roms, l’overdose. Dès l’éditorial, Yves de Kerdrel, jouant son petit Wauquiez de service, s’en prend, entre autres, à « cet insupportable cancer de la société qu’est devenu l’assistanat de masse ». Nouvelle insulte à l’encontre des personnes qui dans ce pays doivent faire appel à l’assistance pour survivre, comme elles devaient déjà le faire à l’époque de Nicolas Sarkozy.

 

Un autre commentateur croit pouvoir s’emparer de Stephan Zweig et salir sa mémoire en utilisant sa formule (« la pitié dangereuse ») pour décrire les mendiantes venues de l’Est contraintes par des mafias à « droguer leurs nourrissons pour les exposer au regard des passants ».

 

Quant au dossier sur les Roms, au-delà du racisme qui est l’apanage de ce mensuel, il fourmille d’erreurs, qui, me semble-t-il, n’ont pas été relevées par les média qui se sont fait pourtant l’écho de cette parution.

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Expulsion d'un camp de Roms [capture d'écran]

Tout d’abord, les journalistes de Valeurs actuelles confondent ou font mine de confondre « gens du voyage » et Roms. Du coup, ils évaluent leur nombre en France à 400 000 (alors qu’ils sont environ 15 000) et les nomment tantôt Roms, tantôt Romanichels. Les Roms, venus de Bulgarie et de Roumanie, s’installent dans des campements rudimentaires, parfois dans des roulottes ou caravanes, mais ils ne se déplacent pas de villes en villages, à la différence des gens du voyage, qu’ils soient Gitans, Manouches ou autres.

 

Par ailleurs, l’article dit que la "circulaire Valls" d’août 2012 (circulaire interministérielle en réalité) prévoit que tout démantèlement d’un camp illégal doit faire l’objet d’un « diagnostic social » « contraignant les maires à reloger les expulsés et à leur fournir un emploi ». Ce qui est faux. Le diagnostic social doit envisager, autant que possible, des solutions d’hébergement et d’insertion pour que les expulsés ne soient pas contraints de s’installer illégalement ailleurs. Mais il n’est pas question d’emplois.

 

Un autre article dit que la loi Besson (sous le gouvernement Rocard) de 1990 a imposé aux communes de plus de 5000 habitants d’aménager des terrains pour les gens du voyage. Vrai. Mais il ajoute : « dix ans plus tard, la [loi] Besson II étend cette contrainte à toutes les communes ». C’est de la folie une telle exigence, pour les 36 000 communes de France ! Si ce n’est que c’est faux. Des communes de moins de 5000 habitants peuvent mettre en place un terrain si cela s’avère nécessaire, mais il ne s’agit pas d’obligation. Par contre, des communes de plus de 5000 habitants peuvent être dispensées de mettre en place une aire, si le schéma départemental en prévoit une à proximité.

 

Ces approximations ou erreurs sont manifestement volontaires pour tenter de dramatiser la situation et jeter de l'huile sur le feu. Un texte intitulé « La France, terre promise. Assistanat » appâte le lecteur sur tous les avantages auxquels ces gens-là ont droit. Mais il est incapable d’illustrer son sujet et de faire l’inventaire annoncé des « textes qui font de nous l’Etat le plus généreux d’Europe ». En effet, il est dit qu’une aide au retour de 300 euros par adulte et 100 euros par enfant est attribuée aux familles en situation irrégulière, présents depuis trois mois. Mais l’auteur de l’article est gêné aux entournures car cette mesure a été prise par le gouvernement Fillon, et a été en partie abrogée, du fait de son inefficacité, par le gouvernement Ayrault. Alors, comme il faut bien exciter l’opinion, les propagandistes de Valeurs actuelles ont trouvé un avantage exorbitant, scandaleux, qui porte atteinte aux « valeurs » de notre société : la scolarisation des enfants. Ma naïveté me laisse croire que certains journalistes, quand ils quittent leur salle de rédaction et rentrent chez eux, sont peut-être gagnés par la honte et le dégoût de devoir produire de tels écrits méprisables.

 

Le Pen : l’Apocalypse

Le drame c’est que cette question des Roms est exploitée politiquement : il s’agit d’agiter le chiffon rouge des « hordes » de Roms qui envahiraient nos villes. NKM espère sensibiliser les Parisiens « harcelés » par les Roms. Marine Le Pen assiste à l’Apocalypse à cause des « Romanichels » et constate que « les Français vivent un véritable enfer ». Manuel Valls n’est pas en reste en estimant qu’ils ne peuvent  pas s’intégrer en France et qu’ils ont « vocation à retourner dans leur pays ». Alors une partie de la gauche le houspille, invoquant les droits de l’homme. Cécile Duflot le désavoue, après Viviane Reding, commissaire européenne, qui s’insurge contre l’instrumentalisation de la question des Roms dans la campagne électorale française (rappelant qu’ils ont un droit de libre circulation). Mais ni l’une ni l’autre ne risquent de voir s’installer sous leurs fenêtres un camp illicite, et il est à craindre que l'instrumentalisation soit générale.

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Groupe de jeunes filles roms, en l'an de grâce 2010, devant la Cathédrale de Paris, sollicitant les touristes et se "disant" sourdes et muettes [Photo YF]

Ainsi un réel problème risque de ne pas être réglé car mal posé : oui l’installation des Roms dans des camps rudimentaires, parfois au cœur des villes, pose problème (conditions d’hygiène déplorables, incendies répétés). Des personnes (hommes, femmes, enfants) sans ressources, regroupées à 200 sur un site, sollicitent les services publics, pas préparés à répondre à une telle demande. Les solutions qu’elles ont pour survivre sont bien souvent hors de la légalité. Les populations à proximité (souvent modestes sinon pauvres) sont excédées, se plaignent de l’insécurité. Et pas seulement à proximité : on sent bien que l’opinion publique supporte mal les groupes de mendiants roms, dont certains cherchent soit à les apitoyer en prétextant un handicap, soit à obtenir une aumône avec une insistance insupportable. Il est inconséquent de nier que certains jeunes Roms sont pris en main par des mafias qui les exploitent et les incitent à quémander ou à voler à la tire. Fermer les yeux sur ces questions, c’est favoriser des réactions violentes de la part de citoyens français qui, excités par les discours d’exclusion de plus en plus nombreux, commettront ou valideront des actes inconsidérés.

 

Il appartient effectivement au Président de la République de veiller à ce qu’il n’y ait aucune déclaration officielle stigmatisant l’ensemble d’une population (qui n’aurait aucune aptitude à s’intégrer, alors que l’on connaît quelques familles roms qui y sont parvenues et que, de toutes façons, toute accusation généralisée d’un groupe humain est anti-républicaine), ni non plus de propos angéliques de la part de ceux qui ne veulent pas voir en face une réalité pourtant préoccupante. La légalité républicaine doit s’exercer, sur tous les plans. Quant à l’Europe, elle doit s’impliquer fortement dans la résolution de ce problème et pas se contenter de donner des leçons de morale.

 

Il est urgent d’avancer sur ce dossier, sinon l’extrême droite, avec ses « valeurs pas très actuelles », va continuer à surfer sur un combat qui peut mobiliser l’opinion. On peut craindre que de terribles dérapages se produisent. De son côté, la droite exploite un sujet qu’elle n’a pas su traiter, à part quelques déclarations incantatoires. S’en prendre à la gauche qui agit plus qu’elle (en tout cas en démantelant des camps) relève de la politique politicienne. Alors que ceux qui sont attachés à la République et à la Démocratie devraient faire consensus sur une telle question. D’un côté lutter contre les mafias et empêcher que des camps illégaux se créent ici ou là, mais faire en sorte que les expulsés des camps ne soient pas jetés à la rue, sans solution d’hébergement. Renforcer les pouvoirs de la DIHAL (la délégation interministérielle à l'hébergement et à l'accès au logement), créée spécialement pour faire des propositions de relogement et d’accompagnement, qui fait du bon travail, mais qui n’a pas l’autorité suffisante pour imposer ses exigences aux préfets (1).  

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(1)   Voir les propositions humanitaires faites par Amnesty International dans un rapport rendu public le 25 septembre Condamnés à l’errance : les expulsions forcées de Roms en France : http://www.amnesty.org/fr/library/asset/EUR21/007/2013/fr/3ec1f479-04c7-45f0-8f06-59793aa90ef8/eur210072013fr.pdf

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