Quand Marx « inventait » le droit des enfants

Arte diffuse une série intitulée Capitalisme qui rappelle les conditions de travail inhumaines que la Révolution industrielle a imposées aux ouvriers, y compris à des enfants en bas âge. Les lois réglementant le travail des enfants sont emblématiques de la nécessité, pour l'Etat, d’aller à l’encontre des intérêts du patronat et de faire intrusion au sein des familles. En cherchant ce que Marx en avait dit dans Le Capital, j’ai constaté qu’il avait peut-être été le premier à considérer que cette remise en cause de la toute puissance paternelle avait fondé, selon sa propre formule, « le droit des enfants ».

Arte diffuse une série intitulée Capitalisme qui rappelle les conditions de travail inhumaines que la Révolution industrielle a imposées aux ouvriers, y compris à des enfants en bas âge. Les lois réglementant le travail des enfants sont emblématiques de la nécessité, pour l'Etat, d’aller à l’encontre des intérêts du patronat et de faire intrusion au sein des familles. En cherchant ce que Marx en avait dit dans Le Capital, j’ai constaté qu’il avait peut-être été le premier à considérer que cette remise en cause de la toute puissance paternelle avait fondé, selon sa propre formule, « le droit des enfants ».

 

La série d’Arte montre comment Malthus et Ricardo s’opposent aux aides attribuées aux pauvres car, selon eux, elles nuisent aux lois du marché. S’ils admettent la création d’hospices pour les pauvres, c’est pour les soumettre à des conditions d’accueil pires que celles qu’ils connaissent à l’extérieur, pour qu’ils ne se complaisent pas dans la dépendance à l’aide sociale. Malthus s’élève contre l’assistance des paroisses en faveur des paysans pauvres, car cela permet aux  gens d’avoir la possibilité de se marier et de faire des enfants, et ne les incite pas à travailler. Est rapporté ce propos d’un bourgeois de l’époque : « M’est avis qu’on abuse de notre charité » (1). Il ne s’agit même pas seulement de réduire les aides, mais de trouver les moyens d’empêcher les pauvres d’y avoir recours (2).

 

Hospices_de_pauvres_0.jpg Hospices de pauvres [Capitalisme, Arte]

 

L’industrie détruit les enfants

A Manchester, les parents droguent leurs plus jeunes enfants à l’opium pour pouvoir travailler toute une longue journée sans s’occuper d’eux. Ceux qui ont plus de 5 ans peuvent travailler. En France, le rapport Villermé (3), qui sera à l’origine de la loi du 22 mars 1841 réglementant le travail des enfants, se faisait l’écho des industriels ventant la « docilité de leur caractère » et leur agilité pour se mouvoir entre les métiers à tisser, pour rattacher les fils avec leurs « doigts délicats » et pour lancer avec dextérité les navettes. Mais à quel prix ?

DSCN4018.JPGDSCN4021.JPG Métiers à tisser, Saint-Jean-Bonnefonds, à proximité de Saint-Etienne [Ph. YF]

Les conditions de travail de ces enfants sont si effroyables, les effets sont si désastreux que la main-d’œuvre ouvrière est inutilisable à 20 ans et qu’elle ne peut être enrôlée par la troupe. Le rapport dénonce la forte mortalité due à la phtisie cotonneuse qui « moissonne »  les familles d’ouvriers dans les tissages et les filatures. Il parle de « dépérissement » et d’« immolation » des enfants, d’« abus homicide ». L’usine est une torture : 16 à 17 heures debout, sans bouger (4). Les chefs d’entreprise considèrent les enfants « comme de simples machines à produire » et que leur misère est le garant de leur « bonne conduite ». Villermé, indigné, ne craint pas alors une formule qui fera florès plus tard sous une autre signature : « exploitation révoltante de l’homme par l’homme ».

 travail_enfants3_0.jpg  Enfants au travail [Capitalisme, Arte]

 

Dans les départements manufacturiers, en 1837, sur 10 000 conscrits, 8980 sont infirmes ou déformés, soit 9 sur 10 inaptes (5). Trente ans plus tard, La Revue des Deux-Mondes, en février 1867, notera que cette année-là, sur 325 000 conscrits, 109 000 sont « infirmes ou difformes » (6).

 

Fournir des soldats et des ouvriers robustes

Un fabricant d’Alsace avait lancé dès 1827 un cri d’alarme conscient des dangers qu’encourait le pays et de la nécessité d’une loi afin de fournir à la France « des hommes capables de défendre la Patrie » et à l’industrie « des ouvriers plus robustes, plus intelligents, plus faciles à guider ».

Il serait possible de citer bien d’autres documents prouvant que finalement les pouvoirs publics et quelques membres du patronat plus éclairés ont agi pour que des mesures soient prises afin d’éviter une catastrophe. Il n’y avait là rien d’humanitaire mais une nécessité sociale. La loi de 1841 interdisait le travail des enfants en dessous de 8 ans et, entre 8 et 12 ans, les enfants ne devaient pas travailler plus de huit heures par jour et étaient tenus d’être inscrits dans une école publique ou privée de sa localité (les militants qui luttent actuellement  contre le travail des enfants dans le monde prônent des lois comparables : pas interdire totalement le travail mais imposer des heures de classe pour progressivement parvenir à réduire ce temps de travail).

 

Des députés de la Chambre combattirent cette loi « au nom de la famille ». Elle ne s’appliqua que très lentement. J’ai lu aux Archives départementales de Haute-Saône les arguments que développaient des maires auprès du Préfet, vingt ans plus tard, pour s’opposer à cette loi, se faisant les porte-parole des manufacturiers et des parents, pour lesquels la perte de revenus était un véritable drame.

 travail_enfants6_0.jpg Une enfant dans une filature [Capitalisme, Arte]

Pères « marchands d’esclaves »

En Angleterre, mère de la Révolution industrielle, il fallut plus longtemps pour réglementer : c’est une loi de 1864 qui mit un frein aux excès de l’industrie. Marx publie Le Capital trois ans plus tard. Cette question cruciale le met en face d’un paradoxe. Il évoque des documents officiels qui dénoncent la cruauté des pères (« les enfants et les adolescents ont le droit d’être protégés par la législation contre l’abus de l’autorité paternelle », dit l’un d’eux en 1866). Il admet que si l’autorité paternelle a dégénéré en exploitation de l’enfant et de la femme, c’est par « nécessité économique ». On est entré dans un « mécanisme social destiné à fournir (…) au capitaliste les enfants du prolétaire, lequel, sous peine de mort, doit jouer son rôle d’entremetteur et de marchand d’esclaves ».

 Karl_Marx.jpg [Arte]

Le capitalisme a dissout les « anciens liens de famille ». « Si terrible et si dégoûtante » que soit cette dissolution, finalement elle bouleverse le cercle domestique et crée « une nouvelle base économique sur laquelle s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes »*. D’un mal, donc, pourrait sortir un bien, ce que Marx exprime par sa formule-choc : « …dans l’Histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie ».

 

La loi réglementait également le travail à domicile. Marx écrit : « Il y a empiètement direct, avoué, sur la patria potestas, en phrase moderne, sur l’autorité des parents, et les pères conscrits du Parlement anglais ont longtemps affecté de reculer avec horreur devant cet attentat contre la sainte institution de la famille ». Et de livrer cette sentence : « Il fallait enfin reconnaître qu’en sapant les fondements économiques de la famille ouvrière, la grande industrie en a bouleversé toutes les autres relations. Le droit des enfants dut être proclamé »* [« Das Recht der Kinder musste proklamiert werden »].

* Souligné par moi.

 

 Marx_Pere_Noel.jpg [Capitalisme, Arte]

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Dans toutes les informations économiques et tous les débats publics, on fait l’impasse sur le recul en arrière qu’a été cette Révolution industrielle pour une grande partie de la population, et sur les fortunes qui se sont alors constituées sur le dos d’une classe ouvrière pressurée, y compris les enfants tués à la tâche. Les héritiers de ces « capitaines » d’industrie, dont beaucoup n’affichent que leur superbe, pleine de dédain pour les classes populaires, cherchent à faire oublier d’où ils viennent. Et personne ne leur rappelle que, leur puissance financière d’aujourd’hui, ils la doivent à des êtres humains violemment exploités il y a seulement 4 ou 5 générations.  

 

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(1)   On croirait presque lire du Sarkozy ou du Wauquiez dans le texte. Mais pas seulement. Publiant récemment un article sur ce blog dans lequel je proclamais Exigeons des allocs dès le premier enfant, j’ai été très surpris du nombre de commentaires malthusiens reçus, qui m’approuvaient sur le versement d’allocations familiales dès le premier enfant, mais souhaitaient qu’il n’y ait plus rien après le premier ou après le second : « on ne peut pas continuer à couvrir la terre d’êtres humains », dit l’un, « ne pas faire d’enfant reste bien plus simple et plus  écolo ! », ajoute un autre. Et celui qui ne craint pas de signer « Vieuxschnock » assène tout bonnement qu’il n’est favorable que « pour un seul enfant. Si vous en faites d’autres, c’est votre problème. Pas celui de la collectivité ». « Notre évolution démographique est une catastrophe alors arrêtons les politiques natalistes », commente-t-on. Et pour clore ce florilège, on va jusqu’à dire qu’il vaudrait mieux verser de l’argent à ceux qui ne font pas d’enfants ! No comment.

 

(2)   Le documentaire d’Arte fait le lien avec ce que nous vivons aujourd’hui : après la fermeture de l’usine General Motors à Flint, dans le Michigan, préférant se délocaliser vers des terres à la main d’œuvre moins chère, l’état a décidé d’exclure 30 000 foyers des aides sociales. Et sur des kilomètres, les maisons cossues d'autrefois tombent en ruines.

 

(3)   Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, par le Dr. L. R. Villermé, U.G.E. 10/18, 1971. Des versions en ligne ont disparu. Actuellement, le rapport est consultable ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/villerme_louis_rene/tableau_etat_physique_moral/villerme_tableau_ouvriers.pdf

 

(4)   Norbert Truquin a décrit cette torture qu’il subit à l’âge de 7 ans : lorsqu’il succombait à la fatigue, il recevait du patron, trois ou quatre fois par jours, une claque sur le nez, avec saignements (Mémoires et aventure d’un prolétaire à travers la révolution, F. Maspéro éd., 1977).

 

(5)    Cité par J. Sandrin, Enfants trouvés, enfants ouvriers, XVIIe-XIXe siècle, Aubier, coll. Floréal, 1982.

 

(6)   Cité par Jules Simon dans L’ouvrier de huit ans, Librairie internationale, Paris, 1867.

 

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Ce que j’écris ici sur le travail des enfants est tiré de mon mémoire de Diplôme supérieur en travail social (DSTS) à l’Université de Toulouse-Le Mirail, réalisé en 1993, intitulé : Les droits de l’enfant : une nécessité sociale. C’est en cherchant ce que Marx, qui comme Engels dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, décrivait les conditions de travail effroyables dans les manufactures, avait pu écrire sur les enfants que je suis tombé sur cette phrase étonnante du Capital, écrite il y a un siècle et demi, et, à ma connaissance, jamais citée dans les ouvrages sur les droits de l’enfant.

 

Billet n°157

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Christophe de Margerie ami de Sant’Egidio et Social en vrac

Centre de rétention, de l'intérieur

Référendum sur les aides sociales : programme infâme

Prix Nobel : Economie de bouts de chandelle

 

 

 Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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