NKM et les SDF, ou comment souffler le chaud et le froid sur la misère

Nathalie Kosciusko-Morizet a fait le buzz en se faisant photographier le 24 décembre, blouson de cuir, cheveux au vent, fumant une cigarette avec des SDF dans le 14ème arrondissement à Paris.

Nathalie Kosciusko-Morizet a fait le buzz en se faisant photographier le 24 décembre, blouson de cuir, cheveux au vent, fumant une cigarette avec des SDF dans le 14ème arrondissement à Paris.

Effectuant une  « maraude » avec la Protection civile, elle s’est arrêtée auprès de sans-abri polonais et a taillé la bavette avec eux (en prononçant quelques mots dans leur langue, une partie de sa famille étant originaire de Pologne). Son entourage prétend qu’elle a effectué auparavant plusieurs maraudes, elle est même allée voir des prostituées et les SDF, devenus du coup des stars, disent qu’elle serait revenue les voir discrètement. Ce n’était pas une opération de com, jure-t-elle, pourtant un photographe d’une agence suivait et la photo est parue en double page dans VSD du 2 janvier.

NKM_SDF_2.jpg Photo de Romuald Meigneux, Sipa, parue dans VSD

Evidemment, sur les réseaux sociaux, on s’est moquée de « Marie-Chantal ». Quand les beaux quartiers descendent dans les bas-fonds, il ne suffit pas d’éviter les chaussures à talon. Il faut convaincre l’auditoire. Pas seulement les SDF, qui semblent avoir apprécié de recevoir en cadeau un paquet de cigarettes, mais aussi l’ensemble des citoyens : or là l’instrumentalisation du social est apparue en pleine clarté. On pourrait toujours admettre qu’il est bon pour un politique d’aller voir sur le terrain tous les problèmes qui s’y posent, y compris la grande misère. Mais celle qui avait déjà tenue à se pavaner dans le métro en confiant aux journalistes qu’elle y connaissait des « moments de grâce », car le métro est pour elle « un lieu de charme, à la fois anonyme et familier », tout en croyant que le prix du ticket est à 4 €, n’a pas davantage convaincu. Déjà le décalage paraissait trop grand entre la femme, certes intelligente, mais née dans la pourpre, condescendant approcher ceux qui sont nés dans la boue ou qui y sont tombés. Même quelques lecteurs du Figaro en ont voulu à « la bobo de l’UMP » de se permettre un tel coup monté. On a senti le déchirement de ces lecteurs de droite : elle ose se pencher sur des moins-que-rien qui polluent nos rues ou au contraire elle a une âme sensible. Ainsi certains ont défendu la commisération de la candidate : « la gauche n’a pas le monopole du cœur » ou « [les SDF] ne sont pas des bandits de grand chemin, il m'arrive de parler avec ceux qui ont des chiens et de donner à manger aux bêtes, ils ne sont pas désagréables, je prends ça pour une bonne action ».

 

D’ailleurs, si elle agace, dit l’un, c’est parce qu’elle « discute et fume avec des gens que même Hollande le Grand n’a jamais vus de près : il eut dû pour cela leur serrer les mains sales et humer leurs habits crados ». Et les lecteurs figaresques du Grand Sud, étonnés, de trouver sur la photo ces clodos « sapés nickel » : ce n’est pas le cas dans le Midi ! Cela surprendra sûrement mais un commentaire publié par le quotidien de Serge Dassault disait laconiquement ceci : « moi, ce qui me choque c’est qu’il y ait des SDF ! ».

 NKM_SDF_3.jpg Photo de Romuald Meigneux, Sipa

Cette compassion de la candidate à la mairie de Paris pouvait surprendre car, interrogée par Yves Thréard, du Figaro, et par plusieurs médias en septembre dernier, NKM s’était prononcée pour le rétablissement à Paris des « arrêtés anti-mendicité agressive ». Elle voulait ainsi que l’on puisse contrôler l’identité d’un quémandeur agressif, et aussi empêcher les Roms de harceler les passants. Or il n’existe pas d’arrêtés anti-mendicité agressive : car c’est la loi qui interdit quiconque de mendier en agressant les passants (article 312-12-1 du Code pénal). Par ailleurs, la police a toute latitude pour contrôler les gens dans la rue. La mendicité n’est plus interdite depuis 1994 (notons que le premier ministre de l’époque s’appelait Edouard Balladur). Par contre, très localement, la loi depuis 2003 (sous Jacques Chirac) autorise des arrêtés contre la mendicité, mais ils doivent invoquer un trouble à l’ordre public. Si à Paris sur quelques zones la mendicité a été frappée d’interdiction, à une époque, cela a relevé de la Préfecture de Police et non du maire, qui, à Paris, n’a aucun pouvoir en la matière (1). Si ces arrêtés n’ont pas été reconduits en juin 2012, c’est parce qu’ils étaient inefficaces : d’une part la mendicité se déplaçait sans disparaître et, d’autre part, il n’y avait aucun moyen de faire payer des amendes à des mendiants, qui ne font que mendier. On ignore si NKM est allée expliquer ces subtilités aux parias qui dorment dans la rue.

 

Il y a quelques mois, sa démarche avait surpris car, bien qu’elle ait tenu à cibler les mendiants agressifs, elle pouvait donner le sentiment d’être insensible à la question de cette extrême pauvreté qui s’affiche dans nos rues. Sa clope partagée avec des sans-abri a été vraisemblablement une tentative pour contrecarrer cette image négative, même auprès d’électeurs de l’UMP.

Je donnerai le mot de la fin à une lectrice… du Figaro qui répond à la revendication de NKM : « Je suis sur la région parisienne depuis pas mal de temps, je ne passe jamais dans les "beaux quartiers",  je ne partage pas du tout son point de vue. (…) Il faut plutôt donner des moyens aux associations et le minimum vital aux nécessiteux, c'est là qu'il y a urgence. On aidera les Parisiens douillets après ! » L’éditorialiste et « expert » Yves Thréard a du s’étrangler à la lecture de ce commentaire et suspecter quelque gauchiste de vouloir gangrener le site du grand quotidien de la droite française.

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(1) Ces questions juridiques ont été bien traitées par le site pertinent des décodeurs du Monde : http://decodeurs.blog.lemonde.fr

  

 

A propos de SDF :

Au moment même où les médias nous révélaient la maraude de NKM, l’agence Reuters publiait une enquête terrible qui montrait que les mafias japonaises recrutaient des sans-abri, affalés dans les couloirs des gares, pour jouer les « liquidateurs » dans la zone contaminée de Fukushima. Payés en dessous du salaire minimum japonais, ces SDF, dont certains seraient déficients mentaux, sont chargés de déblayer les déchets radioactifs, sans pouvoir contrôler le degré de leur exposition aux radiations. Après avoir proposé ce nettoyage à des personnes endettées, les Yakuza, cachés derrière des prête-noms, se sont adressés à ces hommes inexpérimentés en leur demandant : « Est-ce que vous avez faim ? », selon ce que l’un d’entre eux a rapporté. Pourvu que cela ne donne pas des idées à nos idéologues du travail forcé pour les « assistés » ?

SDF_Fukushima.jpg vidéo sur le site de L'Express [capture d'écran]

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[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

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