Enfants abusés, enfants maltraités, enfants volés

Deux articles sur l'enfance victime : l'affaire du gourou médiatique qui emmenait en bateau des enfants pour les instruire et qui a abusé, longtemps et en toute impunité, de certains d'entre eux avant d'être jugé et condamné, et les excuses en Australie du premier ministre à propos des bébés qui furent enlevés de force (jusqu'en 1975) à des mères célibataires, occasion de citer d'autres exemples d'abus de pouvoir des Etats en la matière.

Leonide Kameneff, le gourou sexuel médiatique

 

Leonide Kameneff avait créé une association, L’Ecole en bateau, qui a emmené 400 garçons et 60 filles sur les mers entre 1969 et 2002, chacun partant pour plusieurs mois ou plusieurs années. Accusé d’avoir abusé de cinq enfants dans les années 80 et 90, il a été condamné le 22 mars à 12 ans de réclusion criminelle par la Cour d’Assises des mineurs de Paris. La justice a été tellement lente (la toute première plainte remonte à 1994) que certains proches de cette association ont pu échapper aux poursuites et que les accusations d’une trentaine d’anciens jeunes pensionnaires ont été prescrites. D’ailleurs l’Etat a été condamné par un tribunal français l’an dernier à verser des indemnités aux plaignants pour déni de justice à cause de la longueur de la procédure. Pourtant le passage devant un tribunal, souvent considéré comme nécessaire pour la reconstruction des victimes, en particulier dans les affaires d’abus sexuels, a été bénéfique puisque l’accusé, qui minimisait jusqu’alors sa responsabilité, a fini par avouer, au cours d’une audience, après plusieurs témoignages accablants, qu’il avait effectivement abusé des enfants.

 

Auparavant, il avait prétendu que tout ça s’inscrivait dans l’ambiance soixante-huitarde, « sans barrière entre majeurs et mineurs ». Il a fallu que le jugement précise que ses crimes et délits « ne s’inscrivent nullement dans le contexte d’une époque prétendument permissive, mais bien dans le cadre d’une sexualité déviante ». Etrange précision : la Cour d’Assises a-t-elle voulu laisser entendre que si ces actes avaient relevé d'un comportement sexuel libertaire ils n'auraient pu être qualifiés de sexualité déviante ?

 

Cet homme était un ancien psychothérapeute à Toulon, où il avait déjà abusé d’enfants (bien avant mai 68). Il avait publié un livre Ecoliers sans tablier : certes, puisque l’on cultivait la nudité sur le bateau ! De nombreux reporters de presse et de télévision (dont Thalassa) ont été invités sur les voiliers. Le gourou, selon le mot d’un témoin, cherchait à couper les enfants de leurs familles. Les parents traitaient directement avec lui, ayant une totale confiance, d’autant plus que, justement, certains médias louaient cette expérience. Etrangement, les associations qui habituellement se précipitent dans les prétoires dès qu’une affaire d’enfant maltraité éclate, afin de regagner un peu de notoriété, ne se sont pas fait entendre et n’ont rien dit sur les journalistes qui n’avaient rien décelé et qui, d’ailleurs, n’ont pas été convoqués à la barre. Dans cette affaire, les services sociaux n’intervenaient pas et donc ne pouvaient être mis en cause. Il n’y avait donc personne à clouer au pilori, hormis le coupable.

 

Enfants abandonnés de force :

C’est par un discours émouvant que la Première ministre d’Australie a présenté, le 21 mars, ses excuses au nom de l’Etat qui a contraint des dizaines de mères, célibataires pour la plupart, à abandonner leur bébé entre 1951 et 1975. Les enfants étaient ensuite adoptés. Ce sont des institutions religieuses qui, le plus souvent, procédaient aux adoptions. Une enquête parlementaire a révélé que 225 000 enfants avaient ainsi été retirés brutalement à des mères dont le consentement à l’adoption était extorqué. « On vous donnait de fausses assurances. Vous étiez obligées de vous soumettre à la force et à la brutalité des pratiques », a convenu la Première ministre.

Une femme a affirmé avoir été droguée pour qu’elle laisse ainsi son enfant à une institution religieuse. L’équivalent de 4 millions d’euros va être consacré au suivi thérapeutique des victimes (sites du Figaro et du Parisien le 21 mars). En décembre dernier, l’Eglise, qui est impliquée dans ces retraits abusifs suivis d’adoptions arrangées, avait fait amende honorable. Comme les archevêques de Melbourne et de Sydney, dans la même période, s’étaient excusés pour les centaines d’enfants abusés sexuellement par des membres d’institutions religieuses (voir www.cath.ch, portail de l’Eglise catholique suisse).

 

Déjà dans ce pays, en 2009, le premier ministre de l’époque s’était excusé publiquement pour les 500 000 enfants placés en institution et maltraités (violences et abus sexuels). L’Etat avait débuté le cycle des repentances en 2008 en sollicitant le pardon des Aborigènes dont les enfants ont été retirés de force de 1910 jusqu’aux années 70.

 

On sait que des dictatures ont pratiqué le vol d’enfants : l’Espagne de Franco avait légalisé l’enlèvement de nouveaux nés lorsque les parents étaient des militants actifs de gauche ou que l’enfant était né hors mariage. On évoque 300 000 enfants concernés par ces pratiques. Une religieuse est actuellement poursuivie en Espagne pour un tel enlèvement.

 

En Amérique latine, en Argentine particulièrement, sous la dictature de Videla, des enfants furent enlevés à leurs parents opposants (souvent exécutés, lors de « vols de la mort », après avoir été drogués, embarqués à bord d’hélicoptères et jetés en mer) et adoptés par des officiers de l’armée ou de la police qui ne pouvaient avoir d’enfant. Le magnifique roman Luz ou le temps sauvage, de Elsa Osorio, paru en 1998 en Argentine, décrit la pratique qui consistait à enfermer les détenues enceintes dans des camps sans état-civil, sous les lettres NN (nomen nescio, « je ne sais le nom ») afin d’empêcher toute possibilité de remonter à la filiation des enfants. Le film actuellement sur les écrans Enfance clandestine, de Benjamin Avila, qui raconte l’histoire d’un couple clandestin de Monteneros, suggère qu’après l’exécution du père et l’arrestation de la mère, si leur fils adolescent est rendu à sa grand-mère, leur fille très jeune disparaît, sans doute dans une filière d’adoption.

Depuis de nombreuses années, des récits terribles émaillent la vie publique argentine : des enfants devenus adultes découvrant que leurs « parents » ont été les tortionnaires et les assassins de ceux qui leur avaient donné la vie. Certains refusent de croire à l’innommable, au crime des crimes. Et les relations entre parents et enfants sont polluées par cette suspicion généralisée (Argentine : les cinq cents bébés volés de la dictature, documentaire d’Alexandre Valenti, diffusé sur France 5 le 19 mars).

 

D’autres drames se sont déroulés dans d’autres pays, qui n’avaient pas la réputation d’être des dictatures. La Suisse démocratique a couvert pendant un demi-siècle les actions d’une association de bienfaisance, la Pro-Juventute, qui œuvrait en faveur des « enfants de la grande route ». Il faut attendre 1973 pour que le scandale éclate, mettant au jour le racisme qui présidait au retrait des enfants nomades et leur placement en établissement. On a parlé à ce propos d’ « extermination culturelle » des Yenishes. Le président fondateur de cette association « pour la jeunesse » qui avait pignon sur rue, avait flirté avec le nazisme durant la dernière guerre (voir Les Tsiganes suisses, la marche vers la reconnaissance, Sylvia Thodé-Studer, éditions Réalités sociales, Lausanne, 1987, ainsi que la revue française Enfant d’abord, de février 1991 et enfin l’émission d’Antoine Spire sur France-Culture le 8 septembre 1990).

 

Le Canada, tout aussi démocratique, a institutionnalisé le « kidnapping » des enfants des réserves d’Indiens et leur « incarcération dans des écoles  religieuses (blanches) où tout souvenir de leur culture et de leur langue leur est enlevé «  (Le Monde du 21 février 1991 à propos du film Where the spirit lives, de Bruce Pitman qui, sorti en 1989, en rend compte).

 

Enfin, la France n’est pas en reste : dans les années 50, des associations souvent religieuses, des médecins croyant peut-être bien faire, ont incité des jeunes filles ou jeunes femmes non mariées à abandonner leur bébé. Les adoptions se faisaient par des arrangements non codifiés, qui empêchent aujourd’hui toute recherche des origines. En toute illégalité.

 

Dans les années 60 et 70, la métropole, à travers un service officiel, le Bumidom, a « importé » de la Réunion plus de 1000 enfants sous prétexte de leur permettre une vie meilleure et une formation (tandis que des adultes était poussé par le même organisme à fournir de la main d’œuvre en France et, selon certains, à soulager la démographie de l’île au profit de l’implantation européenne). Ces enfants se sont retrouvés dans des établissements de la Creuse, du Cantal et d’ailleurs, coupés parfois définitivement de leur famille.

 

L’un a porté plainte en 2002 pour « enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation ».

Une femme a raconté son histoire sur Rue89 en avril 2012 (http://www.rue89.com/2012/04/02/reunionnaise-de-la-creuse-je-reconstitue-le-puzzle-de-ma-vie-230785).

 

L’historien Ivan Jablonka a publié en 2007 sur ces exils forcés un ouvrage intitulé Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), éditions du Seuil. Le grand ordonnateur de cette opération inhumaine, qui aurait eu pour but de repeupler les départements ruraux de la France, était le député de la Réunion : Michel Debré. Il incitait la DDASS locale à envoyer en métropole des enfants abandonnés ou placés sur décision judiciaire. Par ailleurs, pour réussir l’opération, des assistantes sociales auraient été envoyées en tournée dans l’île pour récupérer le plus possible d’enfants, en faisant croire aux parents que leurs enfants auraient ainsi un avenir prestigieux (deviendraient médecins, ingénieurs).

 

Est-ce la notoriété de l’ancien premier ministre du Général De Gaulle, dont le fils est, tout de même, le président actuel du Conseil constitutionnel, qui fait que cette affaire, qui pourrait justifier au moins des excuses de la part de l’Etat, sinon des indemnisations, reste relativement peu connue ?

 

De façon cyclique (souvent parce qu’une affaire dramatique défraye la chronique), des associations se proclamant en faveur de l’enfance maltraitée, des journaux et télévisions qui ne prennent aucun recul, des commentateurs d’une extrême violence sur des forums ou sites de médias mènent campagne contre les services sociaux et les autorités judiciaires qui, conformément à la loi, tendent à privilégier le maintien des enfants dans leurs familles. Fustigeant le « droit du sang », ces discours incitent au retrait plus systématique des enfants lorsque les conditions de leur éducation laissent à désirer et militent pour qu’il y ait ainsi davantage d’enfants adoptables.

 

Les faits relatés plus haut doivent sans cesse rappeler que les risques de dérapage existent, que sans doute en toute bonne foi des pratiques sociales ont pu conduire à des décisions officielles honteuses, criminelles même. L’action en la matière, pour les services chargés de la protection de l’enfance, doit toujours tenir l’équilibre entre le droit de l’enfant à vivre avec ses parents, droit reconnu par les conventions internationales (quitte à les aider à exercer correctement leurs devoirs parentaux) et la nécessaire mise en sécurité d’un enfant lorsque le danger est dûment constaté.

 

Yves Faucoup

Consultant et enseignant en action sociale et en développement social local

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.