Videla et les bébés volés, penser l’assistance, trolls, Mali et Niger (Social en Vrac 7)

Trolls, la bêtise des commentaires anonymes 

Il y aurait des tonnes à dire sur les commentaires imbéciles (trolls) publiés sur des sites ayant pourtant pignon sur rue, sans que les prétendus modérateurs ne modèrent.

En février dernier, un bébé abandonné a été trouvé dans une boîte à chaussure à Cajarc (Lot). Le premier commentaire reçu par la Dépêche du Midi, et publié, proposait aussitôt qu’on le prénomme Nike.

Des articles sur des accidents avec blessés sont parfois commentés sous forme de plaisanteries de très mauvais goût.

En avril, la directrice d’une école primaire, à Belfort, se suicide un samedi matin dans les locaux de son établissement. Un cours d’arabe avait lieu ce jour-là dans l’école et un enfant a découvert le drame. Acte terrible, lié à des problèmes personnels, d’une enseignante très dévouée à la cause scolaire et très engagée en faveur de son métier. Or plusieurs lecteurs du Point ont aussitôt réagi pour s‘insurger en tout premier lieu contre l’enseignement de l’arabe dans cette école le samedi matin !

Sur certains sujets, on se demande quel est l’intérêt pour les médias d’ouvrir des pages de commentaires. Anonymes de surcroît.

 

Mort d’un tyran : choisir entre les crimes contre l’humanité

Jorge Videla est mort. Le tortionnaire de l’Argentine n’a pas fini ses jours dans son lit, dans un palais doré, comme souvent, mais dans une prison. Condamné à vie pour « crimes contre l’humanité », il avait été gracié après cinq ans de détention par Carlos Menem, président péroniste arrangeant. Mais condamné à nouveau en 1998, non pas pour les crimes commis par son armée et sa police (11 000 morts, peut-être trois fois plus selon certaines sources) mais pour avoir organiser le trafic des bébés volés (comme s’il fallait choisir entre les crimes contre l’humanité, comme si la Justice avait préféré s’apitoyer sur le sort de ces enfants et oublier des adultes massacrés) : mères arrêtées, assassinées après l’accouchement, et enfants adoptés par des notables du régime. Sur 500 enfants ainsi arrachés à leurs parents, 100 seulement ont été retrouvés. Si ce catholique intégriste avait reçu l’assentiment de la hiérarchie de l’Eglise pour réaliser son coup d’État lors d’une réunion au siège de la Conférence épiscopale à Buenos Aires (voir L’Église et la Dictature, d’Emilio Mignone, cité par le Figaro du 15 mars 2013), il n’empêche qu’il n’a pas hésité à faire exécuter des religieux qui n’approuvaient pas les exactions de cette dictature tolérée par les Etats-Unis : deux religieuses françaises, originaires du Haut-Doubs, Léonie Duquet et Alice Domon, « furent torturées, assassinées, puis jetées d’un avion dans l’océan, au large de Buenos Aires, en 1977. Leur crime : avoir soutenu les mères de disparus » (Joël Mamet, L’Est Républicain, du 22 mai).

 

Exploitation de la pauvreté urbaine 

Le sociologue Nicolas Duvoux consacre, sur le site de La Vie des Idées*, à partir des travaux de deux auteurs américains Matthew Desmond et Alice Goffmann, un article sur la pauvreté dans les quartiers aux USA, qui frappe surtout les Noirs (les Afro-américains) et parmi eux surtout les femmes. Paradoxalement, parce qu’elles travaillent : « c’est  la plus grande stabilité économique des femmes et leur participation au marché du travail légal qui les rendent aussi vulnérables ». Les salaires n’augmentent pas aussi vite que les loyers : les femmes travaillant dans des services à la personne ont des salaires trop faibles, et souvent des emplois à temps partiel. Résultat : dans une ville comme Milwaukee, sur 600 000 habitants, 16 000 expulsions chaque année (entre 2003 et 2007). A noter qu’en France, selon les chiffres publiés par la Fondation Abbé Pierre le 1er février dernier (voir lemonde.fr**), 12 759 ménages ont été expulsés en 2011 (alors que 113 669 expulsions avaient été ordonnées par décision de justice). Des dispositifs sociaux sont en place pour éviter un grand nombre d’expulsions (mais bon nombre de ménages, autour de 30 000, s’en vont avant qu’il ne soit procédé, manu militari, à l’expulsion). Sans vouloir valoriser les politiques sociales françaises, notons tout de même qu’une seule ville des USA expulse bien davantage que la France toute entière ! 

 

* http://www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20130108_ghettoduvoux.pdf

 

** http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2013/04/01/combien-de-locataires-sont-expulses-chaque-annee-en-france_3151401_3224.html

 

Penser l’assistance

Jérôme Vignon, président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) a remis le 16 mai à la ministre de la lutte contre l’exclusion sociale un rapport intitulé Penser l’assistance qui va au-delà de la simple étude statistique*. Il prend nettement position contre les discours qui ont eu droit de cité au sommet de l’État, excitant les électeurs contre l’« assistanat », contre les « assistés » et finalement contre les politiques d’action sociale. Les membres de l’ONPES avouent aujourd’hui combien ils ont été eux-mêmes « indignés » par cette déferlante, qui, il faut bien le dire, a été si peu combattue.

Je l’ai déjà évoqué ici : la Conférence nationale de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, organisée par le gouvernement Ayrault en décembre dernier, a prononcé les mots justes en la matière. Des mots de respect qui rompaient avec une propagande insultante qui continue à être brandie par quelques hommes politiques qui ne peuvent ignorer ce que recouvre cette idéologie du rejet.

Le rapport prend le parti de parler d’assistance : « assister quelqu’un, au sens premier du terme, c’est adjoindre nos forces aux siennes afin de lui permettre de réaliser une tâche ou de surmonter une épreuve ». L’objectif est une « coopération » entre l’organisme ou le professionnel qui assiste et la personne assistée en vue d’ « établir, raffermir ou sauvegarder le lien social ». Ce lien est « l’élément qui permet à la société d’exister en tant que telle, et non comme un ensemble d’individus disjoints que rien ne relie entre eux ». On comprendra que, compte tenu des idées que j’ai défendues dans de nombreux textes sur ce blog (et ailleurs : « Vive l’assistanat » sur lemonde.fr**), je me réjouisse de cette phrase dans ce rapport officiel : « Au fond, l’assistance – au sens social du terme, qui sera le seul retenu dans ce rapport – est constitutive de la société ».

 

* http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/Penser_l_assistance_web.pdf

 

** http://abonnes.lemonde.fr/idees/chronique/2011/06/10/vive-l-assistanat_1533591_3232.html

 Je concluais ce texte par ces mots : «  Tout ce qui relève de la sécurité sociale, c’est-à-dire en contrepartie d’une cotisation, relève de l’assurance. Quant à l’aide sociale et à l’action sociale, deux composantes de la protection sociale, elles s’adressent à tous ceux qui n’ont pas droit à des prestations de sécurité sociale ou ont besoin d’une intervention complémentaire : cela s’appelle l’assistance (des millions de citoyens en bénéficient, y compris les personnes âgées dépendantes, de tous milieux, qui perçoivent l’Allocation Personnalisée d’Autonomie). Il n’y a pas de honte à cela. Et le fait d’accorder cette assistance (ce soutien, cet accompagnement, cette aide), c’est l’assistanat. Seule une dérive sémantique, impulsée par ceux qui récusent les devoirs d’une société à l’égard de ses membres les plus faibles, a conduit à dévaloriser cet acte d’assistance. »

 

Mali et Niger : misère

La droite a reproché à François Hollande de s’être engagé trop vite dans cette guerre du Mali (l’ineffable Laurent Wauquiez, qui tire plus vite que son ombre, avait cru devoir reprocher au « chef de l’État de n’avoir pas de stratégie claire sur le sens de la présence française au Mali » et d’avoir fait preuve « d’improvisation et d’impréparation politique »). Michel Onfray a dénoncé le va-t-en guerre Hollande, une extrême gauche a cru comprendre que la France cherchait tout simplement à protéger son exploitation d’uranium au Niger.

 

Sans être fin stratège, il me semble que cette intervention a évité l’installation à Bamako d’un pouvoir terroriste tenu par quelques centaines de combattants. Pour avoir suivi le fleuve Niger à Ségou et à Mopti, pour avoir crapahuté sur la falaise de Bandiagara et dans les villages dogons, je ne peux m’empêcher de penser à cette population coupée de tout, vivant aujourd’hui dans un dénuement total, parce que la situation politique et militaire réduit l’économie à néant.

 

Les attentats au Niger du 24 mai, à Agadez et à Arlit, sont certes des questions de géopolitique de première importance, mais pour être passé tout près d’Arlit en 2007, quelques mois avant la rébellion touarègue, et avoir marché (parfois à dos de dromadaire tout de même) à partir d’Anou-Makaran, dans le désert rocheux de l’Aïr, à l’ouest du Ténéré, je cherche à imaginer ce que vivent les familles touarègues, ce que deviennent Abdou, Halid, Douya, dont la survie, comme celle de leur peuple, dépendait presque exclusivement du tourisme, et d’un tourisme solidaire (un avion de Point Afrique se posait chaque semaine à Agadez). Déjà victimes de terribles sécheresses (dont la dernière en 2012) ou de violentes inondations, les populations sont prises en tenaille entre les djihadistes qui font des incursions dans le Nord du Niger, les rebelles touarègues qui s’insurgent contre le délaissement du pouvoir noir de Niamey et les  forces armées nigériennes (si l’Occident l’a oublié, on se souvient à Agadez qu’à Tchintabaraden, en 1990, eut lieu le plus grand massacre de populations touarègues : 3000 Touaregs tués par l’armée*). Les autorités de Niamey semblent actuellement vouloir assurer le développement du Nord et prendre en compte les droits des Touaregs. Croisons les doigts.

 

* Mathieu Pellerin a rappelé ce drame sur le site de l’IFRI en février 2013 : http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=7545

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[Photo YF : Anou Makaran, au nord d'Agadez, près d'Arlit, Niger]

 

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