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Billet de blog 29 juin 2016

Donner la mort à son enfant…

Les réseaux dits sociaux ont frémi après la condamnation d'une mère ayant organisé la noyade de son enfant : prompts à l'accuser d'être folle, ensorcelée ou saine d'esprit, souvent furieux que sa peine soit trop légère. Si la justice des hommes a du mal à juger de tels actes, tellement chargés de contradictions, ce qui est sûr c'est que ce n'est pas Twitter qui nous dira la vérité de cette femme.

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Si vilipender un personnage public pour son racisme, sa politique injuste, son mépris pour les plus démunis, ses malversations, sa corruption, si nos écrits peuvent être à charge dans le débat public, par contre dans les affaires privées, jugées pénalement, il me semble que, tout au plus, on peut commenter leur traitement judiciaire et médiatique, mais certainement pas se transformer en procureur. En démocratie et en République, il y a des tribunaux pour ça.

Compte Twitter de France Inter [capture d'écran]

 La cour d'assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais) a condamné Fabienne Kabou à 20 ans de réclusion criminelle pour avoir provoqué la mort de sa fillette de 15 mois, en la laissant se noyer sur une plage la nuit, après lui avoir donné le sein et l'avoir emmitouflée dans une doudoune. Le procureur avait réclamé 18 ans, considérant qu'elle était "une menteuse doublée d'une dangereuse manipulatrice". Paradoxalement, la cour, quant à elle, lui a reconnu l'altération de son discernement (notion juridique) comme circonstance atténuante tout en la condamnant plus sévèrement que le réquisitoire ! Un expert a estimé qu'il ne s'agissait que d'un "trouble psychique", mais un psychiatre de renom parle d'un "cas historique de paranoïa délirante", un autre d'"homicide altruiste". Car cette mère aurait voulu protéger sa fille de puissances maléfiques.

Des journalistes se sont étonnés : comment une femme si belle ("d'une beauté rare"), si "intelligente", si "élégante", si "cultivée", si "avenante", si "sympathique", parlant si bien français ("langage châtié"), qui dit avoir préparé une thèse de philo sur la théorie du réel peut-elle ainsi être une telle criminelle ? Une avocate a même dit que ce n'est pas un "monstre" puisqu'elle a un QI de 130 ! Une des associations rapaces qui se précipitent pour être partie civile dès qu'un enfant est tué par un parent pour qu'on parle d'elles et récupérer ainsi un euro symbolique, a estimé que "ça arrange tout le monde que ce soient des malades qui font ça", et, péremptoire, que c'est "un infanticide comme un autre" !

Comme si un infanticide pouvait être banal. Tout est hors norme, ou hors des normes qu'on se fabrique. Mme Kabou est Sénégalaise. Beaucoup de pauvreté au Sénégal, où la religion dominante est l'islam. On imagine les commentaires dans certains milieux xénophobes : en gros, "ceci pouvait expliquer cela". Ben non : cette femme est issue d'une famille aisée et catholique pratiquante (ce que personne ne lui a reproché). On a fini par considérer que le père de l'enfant n'y était pour rien. Sans que l'on sache pourquoi le prétendu départ de l'enfant chez la grand-mère au Sénégal lui paraissait une banalité. Ni non plus qu'on ait expliqué pourquoi la petite Adelaïde n'avait pas été déclarée à l'état-civil : si la mer avait emporté l'enfant, sa disparition aurait été ignorée. Et pourtant cette mère n'a cessé de laisser des jalons qui permettraient de retrouver la trace de son forfait.

L'enfant n'était pas connue du voisinage, et pourtant, alors que son histoire va se terminer par une maltraitance suprême, le procès n'a pas relevé d'actes de violence maternelle durant sa courte vie. Dangereux de relever ce fait, semble-t-il, objectif : pour avoir indiqué que Fabienne Kabou avait déposé son enfant "sans violence" sur le sable, un grand média a reçu un commentaire considérant cette expression comme "à la limite de l'apologie du crime".

Ce qui est toujours difficile à admettre pour chacun d'entre nous c'est qu'avant de commettre un crime l'auteur n'est pas un criminel ; qu'un criminel n'est pas un monstre, pas parce qu'il a un QI confortable, mais parce qu'il est membre de notre communauté humaine, c'est bien ce qui fait l'horreur du crime. Et, comme pour les suicides, il y a autant de raisons que d'infanticides.

Berck avait déjà un nom difficile à porter, ça ne va pas s'arranger avec ce "cas historique" : la mère a choisi cette ville non seulement pour sa marée (elle avait consulté les horaires) mais aussi pour son nom qui lui semblait si "triste".

Leo ThalKeyston Maxppp 2015 FI

Billet n° 269

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