«Une femme douce», un regard

On sort de ce film de Sergei Loznitsa sans voix, doublement écrasé : par la façon impassible qu'a l'héroïne d'affronter tous ses malheurs, mais aussi par l'inhumanité qui imprègne cette histoire.

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Un seul personnage est digne de compassion : c'est elle, Alianka (impressionnante Vasilina Makovtseva). L'histoire se résume à sa volonté de transmettre, dans une Russie post-soviétique, un colis à son mari emprisonné, à tort selon elle. Les entraves que l'administration pénitentiaire et la police s'ingénient à lui opposer la contraint à rechercher tous les soutiens possibles, avec des entremetteurs, hommes ou femmes, forcément intéressés, crapuleux, corrompus.

Partout, l'homo post-sovieticus, comme il n'y a pas si longtemps le sovieticus, doit subir la file d'attente. Attendre sans savoir pourquoi, avec le risque d'être finalement refoulé (avec la phrase qui est assénée comme un couperet : "contraire au règlement"). Au bureau de poste ou de la prison, à l'intérieur d'un bus bondé et brinquebalant, nous entendons des bribes de conversations surréalistes : sur les missiles nucléaires américains, sur "32 obus", sur une femme retrouvée morte déchiquetée. Partout l'alcool coule à flot, agrémenté d'énormes cornichons, les beuveries s'accompagnent parfois de strip-tease, les policiers sont corrompus, les gardiens de prison sadiques, les matriochkas jalouses et vicieuses, les mafias prolifèrent, les putes sont "des garages à bites" et les chants sont militaires ou tristement romantiques. Le tout en présence de bébés dormant tranquillement emmitouflés dans une couverture. Comme si cela ne suffisait pas, on a un aperçu de la folie avec une femme "neu-neu" persuadée que "les putes sont fondues dans l'acide". Quant à la responsable de l'association des droits de l'homme, victime régulière des descentes de police, ostracisée par les voisins, accusée de fascisme et d'être vendue aux Yankees, elle n'est pas loin de perdre la raison.

Soudain une séquence, bien trop longue, nous plonge dans une datcha immaculée où tous les personnages, déjà rencontrés, témoignent de leur générosité devant un directeur de prison qui sollicite leur appui dans sa mission et en appelle "au lien de la prison et du peuple" !

Ce peuple russe semble, effectivement, désespéré, humilié et condamné à survivre en trahissant, en humiliant. L'un des protagonistes vient de Magadan, dans la Kolyma (ce mot qui claque comme un hiver sans fin et rime avec Varlam Chalamov). Alianka n'est peut-être pas un être réel mais le rêve d'un monde juste. Elle nous fascine par ce regard pénétrant et impénétrable. Elle s'observe elle-même dans un miroir, ce regard dit toute la misère du monde. Jamais souriant, il est dérangeant. Le chauffeur de taxi grivois la met en garde, "il ne faut pas regarder comme ça, avec insistance".

On ne saura jamais ce qui est advenu de ce prisonnier. On a cru entendre que des remises de peine sont possibles pour ceux qui acceptent de partir à la guerre : "le mec en taule devient héros de la Russie". L'histoire ne finit pas : une salle d'attente dans une gare où tout le monde est profondément endormi veut nous dire ce qu'il en est de cette Russie et des Russes, et finalement sans doute de notre humanité. L'enfermement de chacun dans ses intérêts personnels, peut-être pour sa survie, la fin de la solidarité, la disparition de la compassion. Mais Alianka ne s'avoue pas vaincue.

Sergei Loznitsa, cinéaste ukrainien, qui a déjà réalisé de nombreux documentaires sur l'URSS puis sur la Russie, a emprunté le titre de son film à une nouvelle de Dostoïevski, tout en s'éloignant  beaucoup de l'histoire originale qui mettait en scène un homme se remémorant le passé, auprès du corps de sa très jeune femme venant de se  suicider (le film de Robert Bresson de 1969, au titre éponyme, était plus fidèle au grand écrivain russe). Là, on voit mal pourquoi cette femme pourrait être qualifiée de "douce". Jamais souriante, taiseuse, elle exprime non pas la douceur mais la colère rentrée, la résistance. Une révolte qui doit sans cesse se soumettre, sans cesse faire des compromis. C'est sordide, stressant, on est oppressé devant tant d'injustices, mais surtout devant l'absence d'espoir. Mais un film sans espoir n'est pas forcément désespérant : il peut inciter à combattre pour que cette société totalement inhumaine n'advienne pas.

. Film sorti en salle le 16 août (2h23).

UNE FEMME DOUCE Bande annonce (2017) © Bandes Annonces Cinéma

 

Billet n° 338

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