Le satisfecit d'un quarteron de néo-libéraux

La question que se posaient les invités de "C dans l'air" mercredi 27 était la suivante : le budget prévu pour 2018 est-il de droite ou de gauche ? Budget responsable et de rupture, ont répondu les "experts". Quant à la création d'emplois, ils se sont bien marrés : "faudra attendre" !

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Les producteurs de l'émission, le Groupe Lagardère, avaient invité la fine fleur du néo-libéralisme pour causer du budget 2018, avec cette déclaration liminaire de l'animatrice de l'émission : "quand on regarde le budget tout est parfait, tout le monde y gagne, quelle est la réalité ?". Invités : Philippe Dessertine, spécialiste de la finance, François Ecalle, ancien de la Cour des comptes, Philippe Crevel, économiste et Françoise Fressoz, journaliste au Monde. Cette dernière avait publié le soir dans son journal (daté du 28 septembre) un article intitulé Au bonheur des riches ! Elle y évoquait "un cadeau fait aux riches", n'hésitant pas à jouer sur deux tableaux : glorifier le pari de Macron, la "révolution" qu'il engage, en taxant la rente et encourageant le risque, "faire admettre les vertus de l'enrichissement pourvu que la collectivité tout entière en bénéficie", tout en n'excluant pas que cela fabrique une classe de rentiers "au risque de creuser fortement les inégalités". Constatant à juste de titre que "10 % des Français les plus riches détiennent plus de la moitié du patrimoine français", sans qu'il soit certain que ce ne sera pas encore le cas demain.

François Ecalle et Françoise Fressoz [France 5, capture d'écran YF] François Ecalle et Françoise Fressoz [France 5, capture d'écran YF]
Sauf que sur le plateau du néo-libéralisme assumé, Mme Fressoz, qui bien que journaliste politique est conduite à causer économie et social, cherche comme chaque fois à paraître "pragmatique", comme tout néo-libéral qui se respecte. Alors elle fait moins dans la nuance, approuvant manifestement les choix de Macron consistant à dire : "enrichissez-vous et ça fera du bien à l'économie". Et pour atténuer cette thèse du ruissellement, elle note qu'il y a beaucoup de mesures pour les plus défavorisés. Elle va jusqu'à dire : "on ne laisse pas les gens sur le carreau". Et de citer l'augmentation de l'allocation d'adulte handicapé (AAH) et du minimum vieillesse (ASPA), tout en reconnaissant que les retraités vont payer (il faut qu'ils soient solidaires des jeunes, dit-elle, en précisant bizarrement qu'ils doivent "mettre la main à la pâte") mais en oubliant totalement de parler des plus pauvres parmi les pauvres, les plus de deux millions de foyers qui sont au RSA. L'oubli de cet aspect fondamental par notre quarteron d'"experts" est révélateur de la façon dont cette élite est totalement coupée des réalités sociales. A moins que, et c'est plus probable, qu'elle partage le cynisme macronien qui consiste à favoriser les "actifs", donc ni les retraités, ni les sans-emploi, ni ceux qui sont condamnés au RSA, ni... les fonctionnaires.

Philippe Dessertine et Philippe Crevel [France 5, capture d'écran YF] Philippe Dessertine et Philippe Crevel [France 5, capture d'écran YF]
Dessertine déverse sa hargne habituelle à l'encontre des services publics français qui ne marcheraient pas très bien, il met en cause notre "modèle" qui ne fonctionne pas, comme l'éducation. La solution : réduire les moyens. Ecalle fait froid dans le dos : la Cour des comptes a pu héberger de tels spécialistes ? Il ne s'apitoie pas sur le sort des retraités car, selon lui, ce sont "les bénéficiaires de l'ISF et de la taxation [en baisse] du capital". Et tout sourire, il s'affiche impuissant : "on ne peut dire qui sont les gagnants et les perdants" avec ce budget pour 2018 ! Crevel, qui a, dans certains écrits, défendu un libéralisme pur et dur reprochant à la droite de ne jamais être allée assez loin en ce domaine, n'a pas grand-chose à dire, sinon qu'en France "on n'a pas une appétence pour les riches" et, avec ironie bien sûr, qu'"on aime bien la Sécurité sociale". Avec componction, il est tout fier de pouvoir dire que le retraité ne paye que 6,6 % de CSG alors que le salarié paye 7,5 %. Il a découvert le scandale du siècle, une différence de 0,9 point : "comment un jeune actif au Smic peut accepter une telle injustice ?" Ça le tient tellement à cœur, que dès le lendemain, le 28 septembre au soir, invité sur France Inter, il en rajoute une louche : en fait, il répète la même phrase sur le pauvre malheureux smicard victime du retraité. Evidemment, il évite de dire que le retraité est taxé sur ses revenus bruts, tandis que le salarié sur 98,25 % du salaire brut. Il n'explique pas en quoi il y a plus de justice à taxer désormais plus (+ 0,8 point) le retraité que le "jeune smicard". Mais surtout il faut lui rappeler, au cas où cela lui aurait échappé, que le retraité ne perçoit pas son revenu d'activité (mais 75 % au mieux) et c'est la raison pour laquelle la CSG était légèrement plus basse.

Evidemment, ces gens-là (Dessertine, Fressoz) ne se privent pas d'insulter les syndicats sur le fait que la formation (32 milliards) ne serait qu'"un cadeau pour les syndicats", ce qui est aussi une manière d'insulter les salariés en formation eux-mêmes. De la même manière que ces "experts" font étalage de leur provocation ou carrément de leur ignorance quand ils s'étonnent que ces milliards, pour la formation de salariés en poste, n'aillent pas à la formation des chômeurs. Dessertine  approuve un téléspectateur qui a envoyé un Sms estimant que la classe moyenne est "la vache à lait de la France", sans aucune prise de distance de la part de ce prétendu expert sur cette notion tellement imprécise de "classe moyenne". Mais il a une solution : augmenter la TVA ! C'est-à-dire finalement faire payer aux classes populaires les cadeaux fiscaux faits aux plus riches : c'est tellement indolore et ça rapporte gros.

Nos compères ne se sont pas contentés de rire à l'idée que ces mesures puissent réduire le chômage : ils avaient auparavant bien rigolé en pensant aux retraités fortunés qui pourraient quitter la France pour aller vivre au Portugal ou à Malte.

Avenir du modèle social

France Inter donnait le 27 au soir le montant du "reste à charge" dans le domaine de la santé : le plus bas en Europe, c'est en France, 247 € par habitant, tandis qu'il est deux fois supérieur en Allemagne et trois fois en Italie. Avec cette info, ceux qui s'emploient depuis si longtemps à discréditer le système français de protection sociale devraient en rabattre. Ils cherchent, avec une certaine efficacité à convaincre les Français que leur système est le plus nul, le plus coûteux, le moins efficace, avec l'objectif qu'ils approuvent de dépenser davantage pour leur santé, sur leurs fonds propres [J'ajoute que le coût de la santé en France est à peine supérieur à la moitié du coût aux USA. Les Américains sont assurés auprès de sociétés privées à 6000 $ par personne par an, 17000 pour une famille de 4].

Malheureusement, il n'est pas sûr que notre modèle social soit garanti compte tenu des attaques actuellement en cours : baisse des APL de 60 € par mois pour les locataires du parc HLM, à charge pour les bailleurs sociaux de compenser cette baisse sur les loyers. Et si la compensation n'avait pas lieu, ou de façon incomplète ?

Par ailleurs, l'ISF va baisser de 3,3 milliards d'euros : comme l'a dit Olivier Faure (PS) : celui qui a un yacht, un jet, des chevaux de course, des lingots d'or, des actions, des obligations, payera 0 € d'ISF, mais un retraité avec une pension de 1200 € payera désormais en plus 1,7 % de CSG (240 € par an). Et Eric Woerth de gémir : et pourquoi l'ISF n'est pas supprimé sur l'immobilier ?

France 2 indiquait le même soir (le 27 septembre) que le propriétaire d'un yacht acheté 20 millions d'euros, payait 250 000 € d'ISF (1,2 %). Il payera désormais : zéro !

[France 2, capture d'écran YF] [France 2, capture d'écran YF]

Billet n° 345

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