La Grande Pauvreté : que font les responsables politiques ?

Alors que des « hommes d’Etat » s’étripent en public dans une lutte des places sans précédent, la pauvreté, dans notre beau pays démocratique, progresse.

Alors que des « hommes d’Etat » s’étripent en public dans une lutte des places sans précédent, la pauvreté, dans notre beau pays démocratique, progresse. Non seulement de nombreux organismes officiels en attestent par des statistiques froides (INSEE , CNLE, ONPES*), mais encore des associations caritatives tiennent le haut du pavé en cet automne tristounet : elles décrivent des situations sociales terribles, font état de leurs collectes et de leurs actions. Des reportages télévisés interviewent  des personnes déclarant, tout de go, qu’elles ne mangent pas tous les jours (1).

 

Ainsi le Secours Catholique a publié son enquête annuelle pour l’année 2011. Dans un document intitulé Regards sur 10 ans de pauvreté, l’organisme caritatif, rattaché au réseau mondial Caritas, livre son constat : la grande pauvreté s’accroît. Le nombre de personnes accueillies a grimpé de 0,8 à 1,4 million en dix ans soit de 75 % (on attend la déclaration de l’UMP sur cette évolution alors que Nicolas Sarkozy, fin 2008, promettait de réduire le taux de pauvreté d’un tiers en cinq ans). Les Restos du Cœur ont ouvert leurs portes pour l’hiver : 115 millions de repas servis, lors de la campagne précédente, à 870 000 personnes. Tout indique que les demandes seront en augmentation cet hiver. Ces associations (et bien d’autres : Croix-Rouge Française, Secours Populaire) constatent le nombre croissant de familles monoparentales, de personnes âgées et de travailleurs pauvres. Sur la France entière, des groupes locaux de bénévoles notent des hausses de 20 % des demandes d’aides financières et de produits alimentaires (contre 15 % l’an dernier).

 

Les médias répondent, comme chaque année, comme les feuilles mortes, à l’appel de ces bénévoles. Et on entend les mêmes discours, la même compassion. Les mêmes approximations, les mêmes oublis.

 

Le 27 novembre, sur France Inter, Julien Lauprêtre, qui préside le Secours Populaire depuis 54 ans, a juré ses grands dieux qu’il ne faisait pas d’assistanat. Lui et d’autres ont expliqué, ici ou là, qu’ils se préoccupaient d’insertion (mettant en place des chantiers d’insertion, par exemple). Très bien. Cela signifie que tous les acteurs de l’action sociale (publics et privés) veillent autant que possible à assurer la survie des personnes (on pourrait appeler cela de l’assistanat, et c’est nécessaire, faute de quoi on est dans la non-assistance à personne en danger) et cherchent à aider les personnes à s’engager dans une dynamique qui favorise leur insertion, sociale et si possible professionnelle. Les budgets des Départements et des Communes engagent des milliards d’euros  pour venir en aide aux plus démunis (secours divers) et pour mener une multitude d’actions pour faciliter la mobilité et l’insertion.

 

Les responsables politiques territoriaux sont donc grandement impliqués dans cette lutte contre l’exclusion. Malheureusement, beaucoup d’entre eux restent très discrets, persuadés que faire connaître ces actions ne leur apportera pas d’électeurs. C’est en partie la raison pour laquelle il ne vient pas à l’esprit d’un journaliste d’interroger sur ces sujets un président de Conseil Général ou le Maire d’une grande ville. Les CCAS et CIAS* font nationalement et localement connaître leurs actions ou les études qu’ils produisent. L’ODAS*, en lien avec beaucoup de départements et communes, publie ses travaux sur de nombreuses questions d’action sociale. Il rappelle régulièrement la hausse des dépenses sociales des Départements qui ont presque triplé en dix ans pour atteindre 31,4 milliards d’euros en 2011 (2). Mais l’Assemblée des Départements de France reste étrangement silencieuse sur une des missions premières des collectivités qu’elle réunit. Pourtant, elle devrait faire la synthèse des études statistiques et des constats concrets que font les milliers de professionnels territoriaux qui s’investissent chaque jour auprès des plus démunis.

 

Le gouvernement socialiste :

 

Le gouvernement socialiste de Jean-Marc Ayrault ne dit rien sur cette grande pauvreté. Il n’a fait aucune proposition sur les minima sociaux. Il craint que se pencher sur cette réalité (rappelons : certains citoyens ne mangent pas à leur faim) le discréditera auprès de tous ceux qui voient dans la gauche une générosité irréaliste et tous ceux qui sont convaincus que leur situation est aggravée par « tous ces assistés ». Il espère aussi que sauver une économie mis à mal par la crise mais aussi par une politique de gribouille menée par la majorité précédente, permettra, de surcroît, de réduire la pauvreté. Mais les pauvres risquent d’attendre longtemps. Certes, François Hollande a reçu le 9 novembre les Restos du Cœur à l'Elysée. Dans quelques jours, une conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale doit se tenir à Paris les 10 et 11 décembre. Saura-t-elle afficher une responsabilité politique face à la pauvreté et la précarité, et ne pas laisser croire que seule la réponse charitable existe ?

 

La France n’a jamais eu autant de chômeurs (4,5 millions toutes catégories confondues). Les hausses de TVA, globalement, pénaliseront les plus démunis (3). Les classes les plus aisées gémissent, se plaignent, la cohorte des corporatismes défile dans les rues, les lobbies twittent tant et tant, les aigris du 6 mai déversent sur les sites internet des médias une haine incroyable contre la gauche pour tout et n’importe quoi, y compris, bien sûr, pour ses mesures fiscales sur les hauts revenus. Les Pigeons et autres Vautours pullulent, menacent, font du chantage pour obtenir gain de cause.

 

L’UMP et la Droite dite sociale :

 

Et des leaders d’un grand parti, au lieu de travailler pour la France, au lieu de se pencher, entre autres, sur cette misère qui gagne, au lieu d’être présents dans leurs fonctions (de député ou de  président de conseil général), se chamaillent, pinaillent, s’insultent, gaspillent un temps fou, dilapident de l’argent tout aussi fou, salissent l’idée même d’engagement politique, devant une France interloquée, et, en son sein, des êtres qui souffrent et comprennent que ces gens-là, Monsieur, jamais ne leur viendront en aide.

 

D’ailleurs, ils l’ont affirmé, voir un précédent texte de ce blog (4). Certains commentaires, ces jours-ci, considéraient qu’au-delà d’une lutte pour le poste de chef se jouait un clivage entre deux courants de pensée : l’un droitier (Copé), l’autre plus centriste (Fillon). Peut-être. Pourtant, un proche de François Fillon, Laurent Wauquiez, déjà célèbre pour avoir insulter les plus pauvres en taxant l’assistanat de « cancer de la société », a récidivé au cours même des élections à l’UMP. Lors d’un meeting  de son mentor à la Mutualité, il a passé en revue toutes les thématiques droitières de Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy (5). Par ailleurs, il est le seul à avoir précisé, dans l’intitulé de son mouvement, son nom et ses objectifs. Ainsi à côté d’une « Droite forte », d’une « Droite Populaire », voilà « La Droite sociale avec Laurent Wauquiez : défense des classes moyennes-lutte contre l'assistanat » (6) avec 21,69% des voix. Désigner un mouvement de la sorte, ce n’est pas anodin. D’une part, il définit les classes moyennes à sa manière (presque tout le monde, sauf les très pauvres et les très riches), d’autre part, il désigne les ennemis : ceux qui souffrent et qui bénéficient de l’assistance (des personnes sans ressources, des personnes en situation de handicap ou des personnes âgées dépendantes). Il ne peut vouloir désigner ceux qui profiteraient abusivement de l’assistance : toutes les politiques sociales en France, et il le sait très bien, sont fondées, autant que faire se peut, sur la nécessité de l’insertion. Et toutes veillent et combattent les abus. Tous les acteurs de terrain, je l’ai dit plus haut, visent cet objectif de l’insertion. Un élu ne peut donc afficher la lutte contre l’assistanat comme politique à mener, sans faire preuve de démagogie. Et cette droite-là trompe l’électeur en se prétendant sociale.

 

Yves Faucoup

Enseignant et consultant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local. Ancien directeur de l’action sociale d’un Département.

 

* Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, Centres communaux (et intercommunaux) d’action sociale, Observatoire national de l’action sociale décentralisée.

(1) France 2, journal de 20 h le 25 novembre.

(2) http://odas.net/Lettre-de-l-Odas-Depenses

(3) Pourtant la location d’un yacht de luxe reste exonérée de TVA, au point que les experts de Bruxelles s’en offusquent, Les Echos du 23 novembre.

(4) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/301012/en-marge-du-debat-fillon-cope-generosite-ou-solidarite-la-mauvaise-foi

(5) Selon une journaliste de France Inter, Le téléphone sonne, 26 novembre.

(6) u-m-p.org

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