Inégalités sociales : nouvelles du front

Comment combattre l'"apartheid" social ? Comment agir dans les quartiers ? Exemple d'une action originale contre le racisme. Des écoles sont rendues "orphelines" dans les cités défavorisées. Pendant ce temps, des milliardaires, comme Mme Bettencourt, s'ennuient : ils ne savent que faire de leur argent.

Comment combattre l'"apartheid" social ? Comment agir dans les quartiers ? Exemple d'une action originale contre le racisme. Des écoles sont rendues "orphelines" dans les cités défavorisées. Pendant ce temps, des milliardaires, comme Mme Bettencourt, s'ennuient : ils ne savent que faire de leur argent.

Social en vrac n°37

Apartheid, ghetto, relégation : tollé d'une droite qui redoute qu'on lui rappelle qu'elle y est pour quelque chose, et d'une extrême gauche qui considère que Manuel Valls est illégitime pour établir de tels constats. Mais quels que soient les mots employés, il y a belle lurette que l'exclusion "territoriale, ethnique, sociale" a été mise en évidence. Y compris par ceux qui s'étranglent aujourd'hui en écoutant le premier ministre.

On peut gamberger sur les mots, on peut hurler comme le font quelques commentateurs sur Mediapart ou ailleurs. On peut aussi prendre au mot les responsables de l'Etat, et leur demander d'affronter sans reculer cette question de l'exclusion. On peut militer pour que toutes les formes d'exclusion soient prises en compte. Que cela plaise ou non, il faudra bien traiter cette question des territoires, qui, s'ils sont ségrégués, n'en sont pas pour autant "perdus", celle aussi de la diversité, et des inégalités sociales.

Cela suppose que s'y coltinent les acteurs de bonne volonté. Sans a priori et sans angélisme. C'est-à-dire ni les Fox News avec leur propagande imbécile, colportant dans le monde entier que certains quartiers de Paris sont pires que Beyrouth ou Bagdad (en extrapolant une carte de la sécurité sociale sur la pauvreté par territoires). Ni ceux qui, par des explications alambiquées, voudraient trouver des excuses "sociales" aux massacreurs.

La question du peuplement doit être abordée de front : comment éviter un développement séparé par des mesures concrètes ? Comment contrer les idéologues qui prétendent que les populations d'origine étrangère réclament elles-mêmes de vivre en cerce fermé ? Alors que, comme le disait le père de gamins des quartiers populaires, outré par leurs thèses complotistes, dans Envoyé spécial (France 2) le 29 janvier : "il y a un sac de nœuds dans leur tête". Pourquoi : "à force de rester ensemble, car on les a ghettoïsés". Au lycée, dans leur quartier, au club de foot, partout...

Martin Hirsch (Le Monde  du 22 janvier) défend l'idée de développer le service civique, sans le rendre obligatoire comme l'a laissé entendre François Hollande, mais en lui donnant plus de moyens. Peut-être. Certainement en produisant davantage de logements sociaux : on apprenait récemment, dans une certaine indifférence générale, que le nombre de constructions en 2014 avait été bien inférieur à ce qui avait été prévu, et en baisse de 12 % par rapport à 2013. Et ce, à cause des élections municipales, beaucoup de maires craignant d'être battus s'ils bâtissent, beaucoup de maires (UMP) ayant, par ailleurs, arrêté des programmes de constructions après leur élection.

Et puisque j'évoque l'irresponsabilité de certains maires, notons ceux qui ont saboté les dispositifs mis en place sur les rythmes scolaires, qui sont une façon d'améliorer le vivre ensemble (en favorisant un peu les enfants des milieux défavorisés). Comment admettre qu'un maire (encore UMP, désolé) tel que celui de Belfort se permette d'annuler tout ce que son prédécesseur avait mis en place dans ce domaine. Régressant même en deçà de ce qui existait avant la réforme !

 

DSC_0082.JPG Manifestation contre les restrictions de la mairie de Belfort sur le périscolaire en juin dernier [Ph. LF pour Social en question]

 

Le gouvernement réduit les dotations aux collectivités territoriales, la droite, qui ne l'a jamais fait, lui reprochant de ne pas aller assez loin. Des saltimbanques de l'information, des clowns de l'expertise nous ont abreuvés de leurs thèses rigoristes (pour les autres bien sûr, par pour les royalties qu'ils encaissent sans scrupules) : résultat, à force de se gargariser de "millefeuilles", véritable tarte à la crème du "débat" public, et autres gaspillages dans les dépenses sociales, les communes et départements sont contraints à réduire la voilure, et à moins subventionner les associations. C'est ainsi que dans les quartiers difficiles, des intervenants très actifs doivent restreindre leurs activités, sinon les supprimer, faute d'argent.  

Et pourtant, l'action sociale et culturelle dans ces quartiers est indispensable. En favorisant une dynamique d'entraide, de solidarité, afin que chacun reprenne confiance et se sente utile.

 

Les arabes, les gitans, les pauvres, les alcooliques...

Au Garros, un quartier populaire d'Auch, dans le Gers, il y a quelques semaines (avant les tragiques événements des 7, 8 et 9 janvier), des habitants ont joué une scène de théâtre forum décapante. Ils avaient écrit les phrases qu'ils entendent souvent, ou, parfois, qu'ils prononcent eux-mêmes. Devant un parterre attentif,  ils étaient plusieurs rassemblés, arabes, musulmans, gitans, hommes, femmes, bénéficiaires du RSA, et se lançaient les phrases à la figure, dans une manière paradoxale de les dénoncer. Selon les principes du Théâtre de l'Opprimé, le gitan pouvant asséner un préjugé anti-gitan, et un arabe un a priori anti-arabe.

DSCF6478_-_Copie_0.JPG  Les acteurs du théâtre forum à Auch [Ph. YF]

 

Et c'est ainsi qu'on a pu assister à cet instant époustouflant où fusaient les propos suivants :

"Les arabes sont tous musulmans

Les musulmans sont terroristes parce que c'est écrit dans le Coran qu'il faut faire la guerre sainte

Ils marient leur fille de force

Oui mais dans le fond ce sont les femmes qui commandent chez eux...

Ils font beaucoup d'enfants pour les allocs

Les gitans aussi font beaucoup d'enfants pour les allocs

Et ce sont des voleurs, ils ont ça dans le sang

Ils obligent leurs enfants à mendier

Ils sont très violents et ils battent leurs femmes

Les alcooliques aussi sont violents et ils battent leurs femmes

Chez les alcooliques, les pires ce sont les femmes

Les alcooliques détruisent leur famille

Ils finissent SDF

Et sans dents

Comme les RSA

Des assistés

Des cas "sosses"

Ils ne veulent pas travailler

Ils savent où aller pleurer

Il faudrait mettre tout ce monde dehors

Les arabes

Surtout les musulmans

Les gitans

Surtout les Roms

Les alcooliques

Surtout les femmes

Les bénéficiaires du RSA

Tous au boulot

Et les homosexuels ?"

Tous regardent celle qui a parlé :

"Quoi ? Vous ne lisez pas les journaux ?

C'est vrai que le mariage pour tous...

On ne se méfie pas assez

Il n'y a pas de fumée sans feu"

Et dans un gentil brouhaha, on entend "les arabes, les musulmans, les gitans, les pédés, les alcolos..." Pour finir ainsi dans un happy-end, où tous, fraternels, se congratulent, et rient de leur audace, de leur culot d'avoir provoqué une sorte de catharsis, devant une salle qui retenait son souffle. Conscients que rien ne peut justifier que l'on perçoive l'autre à travers des idées reçues, des généralités, mortelles.

[J'ai présenté cette action de théâtre forum, impulsée par des travailleurs sociaux du Conseil général du Gers et des animatrices du Théâtre Sans Frontières de Toulouse dans un précédent billet : ça va péter, la révolte qui s'annonce ne sera pas du théâtre]

 

Ecoles orphelines

Un jour, un crâne d'œuf, un obsédé de la calculette, a estimé que l'Education Prioritaire coûtait trop cher. Alors il a établi un rapport jugeant qu'il fallait réduire de moitié le nombre de ZEP (sans se préoccuper de savoir combien coûtent les quelques lycées prestigieux parisiens).

Le quartier du Garros cité ci-dessus a reçu en 2013 la visite de François Hollande, au moment où les pouvoirs publics le déclaraient quartier en difficulté. Et puis, tranquillement, l'Education nationale lui a retiré le label ZEP. Les enseignants, très mobilisés en faveur de leurs élèves, mènent une lutte acharnée contre une décision incohérente. Qui mériterait d'être modifiée avant la venue de Manuel Valls, qui est susceptible de débarquer dans quelques jours à Auch pour soutenir les socialistes et Philippe Martin pour les élections départementales.

Il en est de même à Offemont, quartier Nord de Belfort : l'Education nationale a retiré le label Education Prioritaire. Ce quartier est en très grande difficulté (et pas seulement parce que le GIGN a démantelé un réseau mafieux il y a un mois, avec 20 arrestations). Evidemment, les enseignants ne se bousculeront pas au portillon. Et des enfants, confrontés à de graves difficultés sociales et économiques, plongeront plus que jamais dans la relégation.

Il se dit que, par les temps qui courent, le mot "apartheid" va bien souvent sonner aux oreilles des directeurs et recteurs d'Académie.


Sciences Humaines

Le dernier numéro de la revue Sciences Humaines est consacré aux inégalités : pourquoi elles s'accroissent ? Comment les combattre ? Je reviendrai prochainement sur cette publication de grande qualité, qui, dans ce numéro, interwieve également l'anthropologue Maurice Godelier.

Sciences_humaines.jpg


Madame Bettencourt est percluse... d'argent

On va nous bassiner pendant des semaines pour savoir si Mme Bettencourt a été victime d'abus de faiblesse, de la part d'un gigolo, d'un gestionnaire de fortune, et d'un homme politique (Eric Woerth, tranquillement et régulièrement invité sur tous les plateaux de télévision, malgré tout, pour nous dire quelle est la bonne morale publique). Il y a fort à parier que ne sera pas posé le problème de savoir pourquoi les comptes, dans la famille première fortune de France, était tenu au crayon sur un cahier d'écolier, avec des sorties d'argent faramineuses juste pour payer un médecin, pourquoi tous les employés étaient rémunérés ou indemnisés par des sommes folles, pourquoi ces fortunés peuvent s'évader fiscalement presque impunément (les sanctions éventuelles équivalent à leur argent de poche).

La vérité est que Madame Bettencourt ne sait pas que faire de son argent, que tout milliardaire d'ailleurs ne sait pas que faire de son argent. Tandis que d'autres crèvent la dalle, d'une certaine manière à cause des choix économiques des multimilliardaires, ces gens-là dilapident. Et tous ceux qui les côtoient, qui intriguent pour les approcher, cherchent à récupérer leur fric, à ramasser les miettes ou les gros croûtons qui tombent de la table de leurs agapes indécentes. Ce qui est cocasse c'est qu'on entend des voix de libéraux qui s'offusquent : ces possédants  sont dangereux, car leur argent ne circule pas. N'est pas investi, ne crée rien. Ce serait contraire aux lois du capitalisme !

Trop philanthrope pour être honnête :

Geoffroy Roux de Bayzieux, invité dans l'émission Complément d'enquête le 29 janvier (sur France 2), gémissait sur le fait qu'on paye trop d'impôts en France (il l'a répété au moins trois fois). Tout en admettant tout de même qu'il est défiscalisé pour financer sa fondation. Je n'y reviens pas, j'ai déjà traité le sujet ici et surtout ici : Quand philanthropie rime avec supercherie. Mais l'entendre expliquer tout ce qu'il fait pour aider les plus démunis, resocialiser des SDF (en réalité en subventionnant un peu des associations, si possible bien catholiques, qui s'y coltinent), c'est particulièrement écœurant. Ecœurant, car s'il a revendu plusieurs dizaines de millions d'euros sa start-up, ce n'est pas grâce à sa créativité, mais à des règles du marché détestables. Et ses gains, grâce à sa philanthropie, sont en grande partie défiscalisés. Malin non ?

Appel à la fraternité

Appel_fraternite.jpg

Appel déjà évoqué dans mon billet n°171, lancé par diverses personnalités oeuvrant dans le secteur social : pour qu'il y ait une suite à la mobilisation solidaire du 11 janvier : à signer ici.

 

 

Billet n°173

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Pardonnez-nous notre silence (à l'occasion du 70ème anniversaire de la libération d'Auschwitz)

Lutter contre la "séparation" sociale

Appel à la fraternité

La presse bâillonnée : un dessin de Cabu

Vivre à la rue est mortel

 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

 

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 

 

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