Ehpad : la dépendance, sujet tabou

La grève des Ehpad sensibilise les politiques et l'opinion publique au grave problème de la dépendance, totalement absent des débats de la dernière présidentielle. Tabou, parce que des financiers s'engraissent sur ce terrain crucial de la santé, certes, mais aussi parce que chaque être humain est bouleversé par le sort qui frappe certaines personnes âgées et espère ne jamais le connaître.

[Photo site France Inter, Getty] [Photo site France Inter, Getty]

En juillet dernier, je me faisais l'écho sur Facebook d'un reportage de Florence Aubenas, au plus près des personnes (pensionnaires et salariés), comme elle sait si bien faire. Le Monde en avait fait sa une. Elle rendait compte de la situation aux Opalines à Foucherans (Jura), maison de retraite (Ehpad) privée à 2500 € par mois (alors que la moyenne dans cette zone du Jura est à 1800 €). "On ne les met pas au lit, on les jette", écrivait-elle. Le personnel déchiré entre sa volonté de bien faire, et des cadences de travail génératrices de maltraitance. La "révolte des raviolis", le jour où les pensionnaires posent la fourchette en guise de protestation contre les menus. Ce reportage a donné un coup de pouce incroyable à cette lutte, avec prise de parole à l'Assemblée par une députée insoumise de profession aide-soignante, et négociations concluantes.

 Me rendant régulièrement dans un Ehpad, une pensée m'était venue alors et j'en rendais compte dans ce petit billet : "ces derniers jours, j'ai vu comment une employée a rassuré réellement une pensionnaire stressée, en lui parlant doucement, en se mettant à sa hauteur, en lui caressant la joue. Cet instant d'humanité, j'ose le dire, était bouleversant. Ne pas désespérer donc, mais il importe plus que tout que ce sujet tabou, le vieillissement avec la perte d'autonomie qui va avec, si absent de la campagne présidentielle, soit enfin abordé en face. Courageusement. Et que l'on fasse honneur aux petites mains qui, en établissement ou à domicile, se dévouent, mal payées, pour nos anciens."

 Mais on sait aussi que des maladresses sont commises, un manque de vigilance, de surveillance (lorsqu'un ou une pensionnaire, dans les secteurs protégés, est agressif à l'encontre des autres, pouvant provoquer des blessures ou même la mort comme un article de Mediapart s'en fait l'écho). Et le sentiment pour les familles très présentes auprès de leurs anciens, que si elles n'étaient pas là, bien des erreurs seraient commises (quant aux soins, à la nourriture, aux médicaments, aux dentiers, aux appareils auditifs, aux couches). Le turn-over, les changements de personnels, ne facilitent pas la cohérence des prises en charge. Dans le maintien à domicile, une personne âgée peut voir défiler 10 à 15 aides à domicile, ce qui ne permet pas le repérage, la personne âgée ne reconnaissant pas toujours la professionnelle venue préparer son repas, faire un peu de ménage ou lui tenir compagnie. Quels que soient le dévouement, le savoir-faire, l'attachement que ces aides à domicile ont envers cette personne dépendante.

 

Les grévistes de l'Ehpad de Rouffiac manifestant place Arnaud-Bernard à Toulouse le 19 octobre 2017 [Photo DR pour ce blog] Les grévistes de l'Ehpad de Rouffiac manifestant place Arnaud-Bernard à Toulouse le 19 octobre 2017 [Photo DR pour ce blog]
Ce qui est sûr c'est que le sujet arrive sur la place publique aujourd'hui parce que les personnels sont en grève. Et qu'en temps ordinaire on ne s'en préoccupe pas trop. On ne dira jamais assez que la campagne présidentielle l'an dernier a maintenu sous le boisseau cette grave question de la dépendance. Le sujet n'a quasiment pas été abordé, alors qu'il est crucial. Une droite anti-sociale se gargarise de discours sur les retraites, parce qu'elle espère bien que, sur ce poste le plus coûteux dans les dépenses sociales, elle obtiendra des économies, donc des réductions en termes de cotisations sociales, et surtout le basculement du système dans le secteur privé, assuranciel, comme des groupes de pression s'y emploient dans l'entourage du Medef.

Du coup, la question vitale d'un 5ème risque (d'une cotisation de Sécurité sociale pour pouvoir assumer les dépenses grandissantes de la dépendance) est renvoyée à plus tard, toujours plus tard. Or le vieillissement de la population prend une telle ampleur qu'il y a urgence à légiférer en la matière. Les citoyens ignorent sans doute que la dépendance dans notre pays n'est traitée que par l'aide sociale, donc par un dispositif d'assistance (l'allocation personnalisée d'autonomie, à la charge des Départements). Une loi à la fin du quinquennat de Hollande, appelée loi d'adaptation de la société au vieillissement (rien que ça) a complètement occulté ce sujet du 5ème risque. A croire que les hommes et femmes politiques, les décideurs en général, ne se rendent jamais dans un Ehpad.

 Mais le tabou repose aussi, sans doute, sur le fait que cette question est trop douloureuse, chaque être humain est si bouleversé en constatant ce que nos semblables, nos êtres chers, deviennent, plongés parfois dans la confusion mentale, dans une vie de zombie, où l'esprit, les souvenirs, la réflexion semblent avoir disparu. Et cette ambiguïté permanente entre d'un côté le souhait que tout soit fait au mieux pour ses proches qu'on aime et qu'on a tant aimé, qui partent ainsi à petit feu, tout en ayant des éclairs de lucidité, des signes soudain de conscience, et de l'autre l'espoir chevillé au corps que l'on ne vivra jamais ainsi, que l'on disparaîtra avant de connaître ce que l'on perçoit comme une déchéance.

 

[Photo Hervé Baudat, extrait d'une série sur Mediapart] [Photo Hervé Baudat, extrait d'une série sur Mediapart]

 

Documents :

 Tout de même, des médias ont abordé ces sujets, dont :

 . Mediapart : Les mauvaises manières des maisons de retraite, article de Mathilde Goanec. Sur mon drive : ici.

 . France Inter le 24 octobre 2017 : La France a-t-elle abandonné ses vieux ?

 . Le Monde du 9 décembre 2017 : Ehpad, le grand désarroi des familles, Les établissements privés, Parler, prendre la main ou la méthode de la "bientraitance". Sur mon drive : ici.

. Le Monde du 18 juillet 2017 : "On ne les met pas au lit, on les jette" :enquête sur le quotidien d'une maison de retraite, Florence Aubenas. Sur mon drive : ici.

. Mediapart :

- Les Ehpad, premières victimes de l'austérité budgétaire, de Romaric Godin, 29 janvier. Sur mon drive : ici.

 - Chez Orpéa, la fin de vie se paye au prix fort, long article très documenté de Mathilde Goanec, 29 janvier.  Elle cite cette maison de retraite de luxe à plus de 10000 euros par mois, où des personnes âgées peuvent être délaissées. Sur mon drive : ici.

- Sur mon blog, Maison de retraite en lutte, 20 octobre 2017.

 . Le temps immobile des services "Alzheimer", photographies de Hervé Baudat, 25 février 2015, remis en ligne sur Mediapart ce 30 janvier. Hervé Baudat photographie depuis des années le quotidien de services d’hôpitaux qui accueillent des patients présentant une « maladie d’Alzheimer ou apparentée ». Malgré trois plans nationaux mis en place depuis 2001 pour les soigner, peu de choses changent.

 

Billet n° 374

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.