Gitta Sereny et les enfants volés du Reich

Dans un ouvrage récemment traduit en français, la journaliste Gitta Sereny raconte son expérience dans l'Allemagne d'après-guerre qui a consisté à enquêter sur les enfants enlevés à l'Est par les Nazis et adoptés par des couples allemands. Plongée dans une histoire tragique et approche d'une écrivaine de grand talent.

 Les éditions Plein Jour viennent de publier en français Dans l'ombre du Reich, un livre de Gitta Sereny, sorti en 2000, jamais traduit jusqu'alors. Cet ouvrage de plus de 500 pages regroupe plusieurs articles de la journaliste dont l'un présenté ici, qui aborde un sujet peu traité, celui des enfants volés par les Nazis dans les pays de l'Est et donnés à des familles allemandes.

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Certes, on connaît les Lebensborn ["fontaines de vie"] où des femmes allemandes venaient mettre au monde, dans les maternités SS, des enfants pour le IIIème Reich, pour que le régime d'Hitler dispose de bras dans les usines et de chair à canon sur les champs de bataille. Mais ce que décrit Gitta Sereny c'est l'enlèvement délibéré, dans des familles russes ou polonaises, d'enfants dont l'apparence "aryenne" pouvait convenir au dogme racialiste et convaincre les familles adoptantes que leur progéniture provenait bien de familles allemandes vivant, opprimées, dans ces contrées ennemies. L'objectif était double : appauvrir la démographie des pays conquis et renouveler la population germanique. Ces enfants passaient aussi par les Lebensborn, qui accueillirent 250 000 enfants de l'Est afin de les germaniser et, après tri et soins, les redistribuer à des familles allemandes.

Gitta Sereny, d'origine hongroise, ayant vécu son enfance à Vienne, puis suivi des études à Londres, assista au Congrès nazi de Nuremberg en 1934 suite à un incroyable hasard (son train était tombé en panne dans cette ville). Elle n'a alors que 13 ans et est fascinée par le décorum : elle l'avoue tout en disant sa honte d'avoir pu éprouver un tel sentiment. Quatre ans plus tard, de retour à Vienne, elle est là quand le Führer, après l'Anschluss, prononce un discours tonitruant dans la capitale autrichienne.

Après avoir vécu à Paris où elle exerce pendant l'Occupation une fonction d'infirmière bénévole dans une organisation humanitaire, L'Auxiliaire sociale, et participe à des actes de Résistance, elle quitte Paris en 1942 pour New-York. Elle revient en Europe dans les bagages de l'armée américaine, au titre de l'UNRRA, l'Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction, chargée de la protection de l'enfance.

"Protection de l'enfance" dans l'Allemagne vaincue

Sa première mission consiste à soigner des enfants du camp de concentration de Dachau, récemment libéré. Il s'agissait d'enfants de toutes nationalités, même des Allemands, mais très peu de Juifs, déjà mis à mort. Les Allemands étaient pour la plupart des enfants d'officiers accusés de trahison, incarcérés ou exécutés.

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 Gitta Sereny appartient à une équipe de spécialistes dans l'accompagnement d'enfant souffrant de troubles affectifs graves, mais cette équipe ne se contente pas de faire dans la protection sociale : elle est amenée à dénoncer des criminels de guerre, des anciens gardiens SS, qui se cachent dans les camps de personnes déplacées. Un de ces camps, où Gitta va intervenir, est celui de Regensburg, qui abrite 20 000 hommes, femmes et enfants, anciens travailleurs-esclaves du Reich, forcés ou volontaires, venus de Pologne, d'Ukraine, des Pays Baltes, de Yougoslavie et de Grèce. Sont recueillis là, également, des mineurs isolés, qui après le démantèlement des camps de concentration, ayant perdu leurs parents, "formèrent des bandes et écumèrent les campagnes en volant et en semant la destruction, tant chez les Allemands qu'ils haïssaient que chez les Alliés". Si aucun enfant juif ne survécut aux camps d'extermination, tels que Chelmno, Belzec, Sobibor et Treblinka, beaucoup avaient été cachés par des familles allemandes catholiques ou protestantes, et à la fin de la guerre avaient vagabondé dans les campagnes.

Considérés comme des "animaux humains" par les Nazis, beaucoup de ces jeunes en errance refusaient toute solution de mise à l'abri. Il était difficile de les récupérer et aussi de les punir, car leur destinée tragique, selon Gitta Sereny, les sanctifiait et empêchait toute sanction. Il fallut attendre l'été 1945 pour que des travailleurs sociaux juifs venus des USA parviennent à les apprivoiser et à les convaincre de les suivre en Amérique ou en Israël.

Quant aux autres, Gitta Sereny raconte qu'une Agence centrale de recherche recevait, en provenance de Pologne, d'Ukraine ou des Pays Baltes, des milliers de clichés d'enfants, avec indication de date et des conditions de leur disparition. Des "agents enquêteurs de l'aide à l'enfance" furent chargés d'effectuer les recherches. Quiconque, suspecté, ne collaborait pas aux enquêtes pouvait être sévèrement puni (l'avis officiel précisait : "à l'exclusion de la peine de mort").  

Les Soviétiques, de leur côté, voulaient récupérer les enfants russes qui séjournaient dans les maisons d'enfants ou qui avaient été adoptés par des familles allemandes. C'est ainsi que Gitta raconte l'histoire de deux enfants de six ans qu'elle nomme "Johann" et "Marie" : un couple de paysans, ayant perdu leur fils dans les combats sanglants de Stalingrad, avait recueilli ces deux enfants trois ans et demi plus tôt. La famille, grand-père compris, se ligue pour expliquer que ces enfants ne peuvent être "de l'Est", sous-entendu de ces dégénérés polonais : "il suffit de les regarder" ! Mais les vrais parents, des jeunes fermiers de Lodz, non seulement reconnurent leurs enfants mais donnèrent une précision imparable (un petit grain de beauté, qui, s'il avait été à peine plus gros, aurait, d'emblée, empêché à l'enfant d'être adoptée, car indigne d'être "germanisée"). Gitta Sereny dut enlever ces deux enfants à ce couple pour les rendre à leurs parents. Des drames de cette sorte (car ces enfants arrachés à leurs "parents", le plus souvent, avaient perdu leur langue maternelle et ne se souvenaient plus du passé) eurent lieu par milliers.

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. Dans cet ouvrage, Gitta Sereny aborde bien d'autres sujets : comme l'état d'esprit des jeunes Allemands à la fin des années 60 par rapport à ce passé de leurs parents ayant collaboré avec le pouvoir nazi, en ayant été complices ou en l'ayant toléré. Ces textes fourmillent d'informations, de réflexions, de questionnements, de réponses à de nombreuses interrogations, le tout par l'entremise d'une écriture captivante, fluide et par une maîtrise parfaite de la construction d'ensemble. Elle ne s'attarde pas sur certains aspects de sa vie exceptionnels. Par ailleurs, elle passe de New York à l'Allemagne occupée d'un trait de plume. Elle était l'épouse d'un grand photographe, Don Honeyman, qui travaillait à Vogue et au Daily Telegraph, mais surtout connu pour avoir fait le célèbre poster avec la photo de Che Guevara sur fond rouge.

(1) Les Lebensborn : voir Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits, Enquête sur ces Français nés dans les maternités SS, de Boris Thiolay, Flammarion, 2012 (J'ai lu) et Au nom de la race, de Marc Hillel, Fayard, 1975. Les maternités SS ne fonctionnaient pas uniquement pour les femmes allemandes vivant en Allemagne. Une personne de la région stéphanoise, ayant eu 20 ans le jour de la déclaration de guerre, en 39, m'a raconté jadis avoir eu une jeune collègue de travail, d'origine allemande, qui était partie en Allemagne le temps de faire un enfant pour le Führer.

. Dans l'ombre du Reich, enquêtes sur le traumatisme allemand (1938-2001), éd. Plein Jour, 2016.

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Autres ouvrages de Gitta Sereny :

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 . Au fond des ténèbres(éditions Taillandier, 2013): dans cet ouvrage, Gitta Sereny rend compte des entretiens qu'elle a eus avec Franz Stangl, ancien commandant du camp de Treblinka, responsable de la mort de 900 000 Juifs. Ayant fui l'Allemagne à la fin de la guerre pour se réfugier en Syrie puis au Brésil, d'où il fut extradé vers l'Allemagne : jugé en 1970, il fut condamné à perpétuité. Sa ligne de défense, comme de juste, était qu'il obéissait aux ordres. Il accepta de répondre aux questions de Gitta Sereny peut-être pour montrer qu'il n'était pas un monstre (il est mort brutalement le lendemain de leur dernière rencontre). Quant à la journaliste, elle voulait savoir comment un être humain peut commettre de tels actes et continuer à vivre avec une telle responsabilité. Il ne s'agit en aucune façon pour elle d'"expliquer pour excuser". Elle écrit : "il s'agit plutôt de démontrer l'interdépendance fatale qui unit les actions humaines, et d'affirmer que l'homme est responsable de ses actes et de leurs conséquences". Pire que pour Eichmann (à propos duquel Hannah Arendt a dit qu'il "était d'une bêtise révoltante", titre d'un livre d'entretiens passionnant de la philosophe sur le sujet), on mesure que Stangl, policé, relativement cultivé, bon époux, bon père de famille, est emblématique de cette "banalité du mal" : c'est bien parce que ces hommes ne sont pas des monstres et font partie de notre même humanité, que la tragédie est incommensurable. Et que la douleur des survivants est inconsolable.

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 . Albert Speer : son combat avec la vérité, éd. Le Seuil, 1997. Entretiens avec le célèbre architecte du Troisième Reich. Gitta Sereny parvient, de manière subtile, à lui faire admettre qu'il avait accepté le "meurtre de millions de juifs". A noter qu'elle avait assisté en 1945 au procès des criminels nazis à Nuremberg.

. Les enfants invisibles : la prostitution des enfants en Amérique, 1984 [traduction du titre anglais d'un ouvrage non publié en France].

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. Une si jolie petite fille, les crimes de Mary Bell (Plein Jour, 2014 ; 1ère édition en anglais : 1998 ; Poche, Points : 2016) : Gitta Sereny avait publié en 1972,  Meurtrière à 11 ans, livre dans lequel elle rendait compte de l'histoire d'une fillette, Mary, accusée du meurtre de deux enfants. Vingt-cinq ans plus tard, elle retrouve la trace de Mary, qui accepte de se confier. Il ne s'agit pas, là encore, d'excuser cette "meurtrière" mais Gitta Sereny cherche à comprendre comment la Justice traite ce genre d'affaire, comment les travailleurs sociaux
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protègent trop les parents coupables de maltraitance, et pourquoi une enfant peut être amenée à commettre de tels actes. Le récit est mené de telle manière qu'un Prix du Polar lui a été attribué, alors qu'il s'agit d'une histoire vraie et du témoignage de Mary Bell retranscrit avec le talent de Sereny.

.Voir dernières publications de Plein Jour : ici

.   Plein Jour : à l'invitation de Pascal Pralon et Marielle Dy, de la librairie Les Petits Papiers à Auch, les éditeurs Florent Georgesco, journaliste, critique littéraire, et Sibylle Grimbert, écrivaine, qui a publié récemment Avant les singes (aux éditions Anne Carrière, partenaire de Plein Jour) sont venus dans le Gers, le 25 mars, commenter les deux ouvrages de Gitta Sereny qu'ils ont été les premiers à publier en français. L'écriture de la journaliste, disparue en 2012, est symbolique de ce qu'ils veulent faire avec Plein Jour : une "littérature du réel".

"Elle donne corps à ses livres"

Marielle Dy, présentant les ouvrages de Gitta Sereny, décrivait avec justesse la valeur de cette littérature : "le style, la phrase, la musicalité de Gitta Sereny est exemplaire en ceci que la langue, ou plutôt les langues qui parlent dans ses livres ne sont pas uniquement siennes mais appartiennent aux voix qu'elle entend faire entendre. Voix de femmes et d'hommes, d'enfants, témoins et acteurs d'une histoire récente, souvent douloureuse. L'écoute, la fidélité et l'impartialité semblent pour elle être prépondérant pour l'élaboration collective de ses livres. En effet, ce qui tient à la personne est dépassé par quelque chose de beaucoup plus grand : l'Histoire, une histoire, un monde et un système.

Tout est personnel et plus rien ne l'est, tout est historique mais également sensible, traversé par une matière affective, très charnelle,  des peurs, des mots, des questionnements. Avec elle, tout fait sens. Elle questionne, fait apparaître une vérité aux aspects multiples et contradictoires. Elle donne entièrement corps à ces livres et livre des récits intelligibles et rythmés, aussi savamment composés que peuvent l'être les œuvres de fiction."

 

Billet n° 254

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

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