François Hollande va gagner son pari de la reprise… à quel prix ?

 Et si François Hollande avait raison d’avoir cru, envers et contre tous, à une sortie de crise, à une « reprise » comme il l’a dit le 14 juillet, à une inversion de la courbe du chômage ?

 Plusieurs indices pourraient le laisser entendre :

-         la croissance dans la zone euro repart lentement (+ 0,3 %) et 0,5 % en France au deuxième trimestre (à la surprise générale)  Les USA devraient faire 2 % sur l’année, et la Chine 7 ;

-         les taux d’intérêt sur les marchés financiers demeurent, pour la France, extrêmement bas (ce sont des milliards d’euros ainsi économisés) ;

-         la bourse continue son yoyo favorable (l’indice du CAC 40 a atteint 4123 le 16 août, niveau jamais atteint depuis près de deux ans et demi) ;

-         la hausse de la courbe du chômage ralentit (chômeurs de catégorie A, sans aucun emploi), le nombre de jeunes demandeurs d'emploi a diminué en juillet (comme en mai et juin) et le nombre d'embauches de plus d'un mois a progressé de 4 % en juillet (8 % pour l'intérim) ;

-         les groupes composant l’indice du CAC 40 ont dégagé 32,1 milliards d’euros de bénéfices au premier semestre 2013, avec une nette progression au second trimestre (Les Echos  du 30 août : «Pourquoi les ténors du CAC 40 sont confiants dans l’avenir »).

 

DSCN8400.JPG[Photo YF]

Panique dans les médias qui professent le libéralisme (économique) à tout crin : après avoir passé des mois à massacrer Hollande (voir les unes insultantes des hebdos français à longueur de semaines), il faudrait admettre qu’il va peut-être réussir ? Lui que l’on accusait de ne rien faire, de rester immobile dans la tourmente, de ne rien décider, lui à qui on reprochait l’absence de charisme, de n’avoir « jamais sa cravate bien placée » (Catherine Nay d’Europe 1), de « regarder passer les trains » (Yves Thréard du Figaro), voilà qu’il obtiendrait des résultats ? [Même François Lenglet, le "libéral" de France 2, se voit contraint d'annoncer que "l'économie va mieux", journal télévisé du 1er septembre].

Et l’Express  de consacrer un article intitulé La reprise, entre miracle et mirage (28 août). Et, toujours dans les derniers jours d’août : La Croix : « la reprise des embauches est-elle durable ? ». L’Expansion : « La sortie de la récession est un soulagement pour les dirigeants européens ». Le Parisien : « la reprise ? : certains patrons y croient ». La Tribune : « Immobilier : la reprise de la construction est-elle solide ? ». Jusqu’au Figaro qui interroge ses lecteurs : « Croyez-vous à l'inversion de la courbe du chômage d'ici la fin de l'année ? ». Le quotidien Les Echos ne s’interroge même plus mais titre : « Chômage : comment François Hollande va-t-il inverser la courbe » alors que, tout de même, le numéro d’Alternatives économiques pose un point d’interrogation sur la couverture du numéro de septembre : « Reprise es-tu là ? ». Le Monde diplomatique, de septembre également, a lui « l’impression que l’ordre néolibéral aurait repris son rythme de croisière ».

Nos « experts » patentés, les Philippe Dessertine, Jean-Marc Daniel, Ghislaine Ottenheimer, Michel Godet, Guillaume Rouquette, Christophe Barbier, Marc Fiorentino, Mathilde Lemoine, Jean-Hervé Lorenzi, Carl Meeus, Nicolas Beytout, Agnès Verdier-Molinié, et tant d’autres, qui écument les plateaux de télévision et déversent toujours le même discours, vont-ils s’excuser ? Eux qui ménagent les fauteurs de désordre, ceux qui ont réellement provoqué la crise (crise des subprimes, spéculations financières effrénées, crise des banques qu’il a fallu renflouer) et préfèrent accabler les Français en les accusant de vivre au-dessus de leurs moyens. Eux qui en appellent à des restrictions dans les dépenses sociales, qui se taisent sur les aides aux entreprises (100 milliards €) dont l’efficacité n’est pas toujours démontrée (1), qui justifient les inégalités sociales et les revenus exorbitants « moteur de l’économie », mais s’en prennent aux indemnités de chômage et aux aides sociales. Ils font mine d’ignorer que la fortune personnelle de Bernard Arnaut, 24 milliards d’euros en 2013, est plus de trois fois supérieure au total des sommes versées aux « bénéficiaires » du RSA socle sur une année (pour 1,5 million de foyers, soit plus de trois millions de personnes). Demain, ils éviteront de proclamer que le montant des bénéfices de Total et de la BNP au cours du seul premier semestre 2013 (4,1 et 3,3 soit 7,4 Mds €) qui seront versés aux actionnaires peu taxés correspond justement exactement au coût du RSA socle. Cela leur "économisera" une réflexion sur la moralité de notre système économique.

 

Les internautes qui s’expriment sur les site du Point, de l’Express, du Figaro, d’Europe 1, d’une rare violence, déversant à longueur de commentaires leur hargne à l’encontre des hommes politiques, les suspectant tous de corruption, gobergeant sur leurs gains mirifiques, leur inaction, leur incapacité, surtout s’ils sont de gauche, à régler le moindre problème, parfois suivis par d’autres sur les sites du Nouvel Obs, de Libération, du Monde, vont-ils en rabattre ? Les diffuseurs de fausses nouvelles par mail, diffamatoires à souhait, car attaques ad hominem, feront-ils amende honorable ?

 

Que nenni : car tous ces discours ont un seul but : ils s’inscrivent dans un combat idéologique qui consiste à ne pas admettre que la gauche puisse réussir, à se servir de la crise pour marquer des points, pour réduire des acquis sociaux (puisque la situation est à ce point grave, Christophe Barbier milite par exemple pour la suppression de la cinquième semaine de congés payés), pour casser un système de protection sociale qui a pourtant protégé la France au cours de ces dernières années, mais qui est accusé d’être la source de tous nos maux.

 

Bien sûr qu’il y a des dispositifs à réformer, des inégalités de statuts à remettre en cause, des organisations administratives à améliorer mais le discours strictement libéral si ce n’est ultra-libéral n’est pas habilité pour mener cette réflexion. Bien sûr qu’il faut être vigilant sur tout abus qui dénature les mesures sociales, sur les effets pervers de certains dispositifs, mais ceux qui n’affichent aucune préoccupation sociale, qui ont perdu le sens même de la solidarité, ne sont pas crédibles pour suggérer des réformes.

 

Quelle reprise ?

Le problème majeur, au moment où (peut-être) la reprise est (bientôt) là est de savoir de quelle reprise il s’agit. Je passe sur la fragilité des éléments permettant d’expliquer le ressaut de croissance du deuxième trimestre (le climat, le déstockage ?). Bien sûr qu’une stagnation puis une baisse du chômage seront les bienvenues (pour le moment le nombre de chômeurs toutes catégories, A, B et C, continue à progresser gravement) mais est-ce que le gouvernement de gauche souhaite une reprise orientée c’est-à-dire inscrite dans la transition énergétique et dans la justice sociale ? Jusqu’alors, on peut sérieusement en douter.

 

La réforme bancaire a manqué de courage et n’est pas allée au bout des choses, la réforme fiscale n’a pas eu lieu (alors que le projet de fusion de la CSG avec les impôts avait été annoncé et que les hauts revenus devraient être davantage taxés), la lutte contre l’évasion fiscale n’est pas suffisante, les plus fortunés ont continué à amasser des fortunes (les 500 plus riches de France possèdent, selon le classement de Challenges, 330 milliards d’euros, soit l’équivalent du budget de l’Etat, et ils se sont enrichis de 59 milliards en un an, leur fortune n’ayant jamais atteint de tels sommets selon le magazine), les taxations des revenus du capital, des stock-options, des plus-values ne sont pas à la hauteur de ce que l’on exige du pékin moyen en lui opposant les difficultés financières du pays, les employeurs ont eu droit à des avantages (les 20 milliards du CICE) sans contreparties (et bientôt sans doute des exonérations de charge de la branche famille, que devront assumer les contribuables, sachant que le Medef en veut davantage encore, réclamant la totalité des 34 milliards en déduction, sans parler de la suppression de l'ISF), les minima sociaux sont restés au plus bas (le RSA pour une personne seule n’est que de 425,25 €, même si tous les médias, mesquins, continuent à prétendre qu’il est de 483,24 €, « oubliant » de déduire le forfait logement, ce qui ne les empêche pas de comparer ce chiffre erroné au montant du SMIC, voir le journal télévisé de France 2 le 27 août. Pour remonter un peu ce minima, le gouvernement l'augmente tout de même de 2 % soit 10 € au 1er septembre).

 

Si la conférence nationale sur la lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale en décembre dernier était un signe positif, elle n’a pas provoqué un sursaut : on ne voit pas se profiler une refondation de l’action sociale, une mobilisation des professionnels et de la société civile sur les questions sociales. Beaucoup de militants politiques semblent dans leur tour d’ivoire. On assiste à des pugilats au sommet, alors que ce qui importe plus que tout c’est que sur le terrain s’instaure une véritable dynamique, une participation des citoyens à la vie sociale, une réelle pratique de la solidarité. Et il est du devoir du pouvoir en place, même s'il ne peut tout faire, d’impulser cette dynamique.

Il y a du pain sur la planche. Le programme de justice sociale est bien loin. Il faudrait se reprendre, sans attendre la reprise...

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[Photo YF]

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(1) Ces « experts » ont feint de ne pas savoir que pour la première fois le budget de l'Etat serait réduit (moins 14 Mds en 2014) et n'ont cessé d’ironiser sur les emplois aidés. Certes, un emploi dans l’industrie est certainement préférable. Mais ils se gardent bien de préciser que 150 000 contrats d’avenir coûteront 1,5 milliard d’euros, tandis que les 20 milliards d’euros d’exonérations de charges sociales accordées aux entreprises ne créent, selon Eric Heyer et Mathieu Plane, économistes de l’OFCE, qu’entre 69 et 176 000 emplois :

http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/?p=3475

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