En marge du débat Fillon-Copé : générosité ou solidarité, la mauvaise foi de l’UMP

 Lors du débat qui était sensé opposer François Fillon et Jean-François Copé, les deux protagonistes ont su surfer sur la vulgate sarkozyste : la lutte contre l’assistanat. On se souvient de cette affirmation honteuse de l’ancien président dans sa lettre aux Français, avant l’élection présidentielle : « nous avons consacré des milliards à maintenir des gens dans l’assistanat », « nous l’avons payé d’une défaite financière ».

 

Lors du débat qui était sensé opposer François Fillon et Jean-François Copé, les deux protagonistes ont su surfer sur la vulgate sarkozyste : la lutte contre l’assistanat. On se souvient de cette affirmation honteuse de l’ancien président dans sa lettre aux Français, avant l’élection présidentielle : « nous avons consacré des milliards à maintenir des gens dans l’assistanat », « nous l’avons payé d’une défaite financière ».

La ficelle était un peu grosse, qui consistait à attribuer aux « bénéficiaires » des aides sociales la responsabilité d’une crise financière : accusation portée sans vergogne par celui qui a creusé, en un seul quinquennat, la dette publique de 600 milliards d’euros (la portant à 1700 milliards) et qui a mené une politique économique négligeant totalement l’industrie du pays.

 

 Mais le culot ne tue pas : son conseiller venu de l’extrême-droite, Patrick Buisson, n’avait pas craint, auparavant, dans Paris Match  du 29 mars 2011, de souhaiter une grande loi réhabilitant le travail et luttant contre l’assistanat en réservant, par exemple, le RSA aux seuls bénéficiaires… qui ont un travail ! L’économie et la solidarité au Royaume du père Ubu. Notons que cette thématique anti-assistanat est également le grain à moudre du Front National.

 

Jean-François Copé déclarait sur TF1, à la veille des législatives, que les Français demandaient de « la générosité, de l’amour même », « mais pas d’assistanat ».

 

Aujourd’hui, à la fin du débat avec F. Fillon, il a lancé l’idée d’une « révolution civique » : dès son élection à la tête de l’UMP, il appellera les 290 000 militants à se déployer sur l’ensemble du territoire, « village par village, pour aller promouvoir une idée : le bonheur des Français ». Promouvoir une « image fraternelle » de l’UMP, précisant que « la générosité doit jamais être l’assistanat » (sic, en français dans le texte : il a proclamé également, imitant un illustre prédécesseur,  « on a zéro problème » et « c’est des sujets super graves »). Et comme si cela ne suffisait pas, ce compulsif de Twitter ajoutait sur le réseau : « La France doit tendre à tous une main fraternelle et généreuse, mais pas sans engendrer l’assistanat » (re-sic). Il a récidivé à Toulouse, le 23 octobre, en déclarant, comme toujours, qu’il est quasiment le meilleur maire de France puisqu’il est le seul (il semble le croire) à avoir abattu des barres d’immeubles, installé des caméras de surveillance et recruté des policiers municipaux : « j’ai mis en avant la générosité mais sans assistanat ».

 

François Fillon est plus modéré et fait preuve, à l’encontre des plus démunis dans ce pays, de plus de retenue. Cependant, il accueille dans son staff Laurent Wauquiez, cet ancien ministre qui, de triste mémoire, n’a pas hésité à qualifier l’assistanat de « cancer de la société ». Celui que Valeurs Actuelles ne craint pas de désigner comme le « chantre des classes moyennes » se complait dans cette véritable escroquerie qui consiste à affirmer que les classes moyennes (qu’il prétend défendre) sont prises en étau entre les très très riches (une petite minorité) et les très très pauvres auxquels les pouvoirs publics accorderaient tout. C’est une sociologie de Café du Commerce mais tout un courant de la droite est persuadé que c’est efficace sur le plan électoral.

 

Quant à Eric Ciotti, qui assistait sur le plateau de France 2 au combat des chefs, buvant littéralement les paroles de son mentor, il a reçu un soutien appuyé de l’ancien premier ministre qui a cru devoir, sur son propre site, rendre hommage aux « politiques de solidarité » menées par le président du Conseil Général des Alpes Maritimes, « qui n’ont rien à voir avec l’assistanat, mais qui allient générosité, justice sociale, rigueur et efficacité ». Générosité est donc désormais, chez J.F. Copé, F. Fillon, et l’UMP, le maître-mot.

 

La générosité c’est le don, c’est une réponse individuelle à une souffrance individuelle : c’est une vertu. L’aide apportée est aléatoire, au bon vouloir de celui qui donne. Comme la charité. Non que cet acte moral soit sans valeur, mais il est moral, justement, il ne constitue pas une politique publique. Déjà le mot « fraternité » comportait quelques ambiguïtés, renvoyait aussi à un acte moral, tout en affirmant cependant que si nous sommes tous frères (et sœurs) alors l’injustice n’a pas sa place dans notre société. Le terme « solidarité » (au sens de protection sociale regroupant l’aide sociale, l’action sociale et la sécurité sociale) a été préféré depuis longtemps car il répond mieux aux devoirs et responsabilités politiques d’une République (1).

 

L’utilisation du terme « générosité » par l’UMP n’est pas innocent, ce n’est pas pour enrichir son vocabulaire. Il s’agit bien de s’en prendre à ceux qui sont conduits à devoir faire appel aux mesures d’assistance dans un contexte économique cruel pour eux. En martelant sur l’assistanat, la manœuvre consiste à suggérer que c’est un peu de leur faute s’ils doivent survivre avec des minima sociaux. Ce discours est odieux, lorsqu’il est proféré par ceux-là mêmes qui ont leur part de responsabilité dans la situation économique difficile que nous vivons. Il est d’autant plus insupportable qu’il trouve quelque écho chez ceux  qui, sur les forums de la toile, croient pouvoir asséner leur haine anti-sociale contre le plus pauvre, l’étranger, le différent, le coupable de tout.

 

Bien sûr, l’assistanat, stricto sensu, n’est pas acceptable, si on veut indiquer par là que les mesures d’assistance peuvent avoir des effets pervers, inscrire les gens dans leur exclusion et ne pas favoriser leur sortie vers l’emploi. Mais non seulement cette sortie vers l’emploi est particulièrement difficile sinon impossible quand le taux de chômage est à 10 %, mais tous les acteurs de terrain, élus, professionnels du social, associations n’ont qu’une préoccupation : favoriser l’insertion. Qui dans ce pays milite pour maintenir les bénéficiaires du RSA dans l’assistance ? Quel observateur impartial pourrait prétendre que les élus de gauche ne prennent pas une part essentielle dans la lutte à mener contre l’exclusion ? Par tout un travail de fourmis sur le terrain, qui n’a que faire des rodomontades d’hommes politiques plus préoccupés par leur électorat militant que par la nécessité d’une économie solidaire.

 

Cette « générosité » c’est celle de Mitt Romney, celle du sermon de façade, et du mépris en coulisse à l’égard des plus défavorisés. Celle des Républicains américains qui ont saboté la loi de l’Obama care, dans un pays où 40 millions de citoyens n’ont pas de couverture sociale : 250 000 personnes atteintes de troubles mentaux graves sont rejetées à la rue (2), d’autres meurent, faute de soins, selon de nombreux témoignages (3) dont celui de John R. McArthur (4).

 

Pour une mobilisation générale

 

Le gouvernement français actuel a pris diverses mesures en vue d’assainir les finances publiques mises à mal par la crise et par les choix de Nicolas Sarkozy favorisant systématiquement les plus riches : hausses d’impôts plus dures pour ces deniers (nouvelle tranche sur l’impôt sur le revenu  à 45 %, 75 % de taxation au-delà d’un million d’euros par an, qui représente tout de même un revenu mensuel de 80 000 euros par mois, contribution exceptionnelle sur l’ISF, plafonnement des niches fiscales, réduction de l’impact du quotient familial sur les plus hauts revenus, taxation des revenus du capital au même niveau que ceux du travail, augmentation de l’imposition sur les stock-options, alourdissement sur les droits de donation et de succession).

 

Toutes ces décisions provoquent un tollé dans certaines sphères. Par ailleurs, la suppression des exonérations de cotisations et d’impôts sur les heures supplémentaires touche 9,4 millions de salariés, qui perdent en moyenne 40 € par mois. La droite, qui fait feu de tout bois, s’étrangle d’indignation. Pourtant Les Echos eux-mêmes avaient du reconnaître la « logique » de cette mesure (car ces exonérations auront coûté à l’Etat près de 15 milliards d’euros sur trois ans). Ce qu’aucun média n’a rappelé c’est que cela représente 704 millions d’heures supplémentaires par an (5), et si je compte bien, cela correspond à 470 000 équivalents temps plein (même si, bien sûr, la somme d’heures supplémentaires ne se convertit pas automatiquement en postes). L’économie faite devrait améliorer les comptes de la Nation : sauf à être de mauvaise foi, il est impossible d’accuser la gauche au pouvoir de démagogie devant une telle mesure. C’est une décision juste et courageuse.

 

La revalorisation de 25 % de la prime de rentrée scolaire a fait pousser des cris d’orfraie à certains responsables de l’opposition. Gaspillage, mauvaise gestion bien digne de la gauche, etc… Elle concerne pourtant 4,8 millions d’enfants, pour un coût global de 1,5 milliard d’euros. La dépense supplémentaire pour l’Etat (pour près de 3 millions de foyers) sera de 300 millions d’euros. Grâce au bouclier fiscal, en 2010, une seule personne, Mme Bettencourt, avait eu la joie de recevoir du fisc un chèque de 30 millions d’euros. La mesure prise c’est l’équivalent de dix chèques à la première fortune de France ! Cela justifie-t-il d’insulter le gouvernement sur sa politique sociale ?

 

Par contre, les minima sociaux n’ont pas été revalorisés (le RSA étant bien inférieur à la moitié du seuil de pauvreté). C’est regrettable, mais il est vraisemblable que le gouvernement redoutera de prendre des mesures qui feraient hurler les « bons gestionnaires ». Pourtant, les vrais « pigeons » sont bien tous ceux qui ne peuvent, par quelques tweets ou gazouillis, faire entendre leur voix.

 

La droite harcèle ce gouvernement, l’accusant de tous les maux, la presse de droite ironise sans cesse et sans retenue (parfois suivie par une presse de gauche qui ne veut surtout pas être assimilée à l’attitude du Figaro à l’époque Sarkozy). Jean-François Copé appelle à une grande manifestation pour s’opposer à la politique du gouvernement Ayrault. A quand une mobilisation générale de tous les citoyens démocrates qui affirmeraient haut et fort qu’ils aspirent bien, non pas à un peu de générosité, mais à des politiques publiques fondées sur la justice et la solidarité ?

 

Yves Faucoup,

ancien directeur de l’action sociale d’un Département, consultant et enseignant en action sociale

 

(1) voir notre article sur la solidarité sur ce blog : Solidarité : simple valeur morale ou exigence de la République http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/260612/la-solidarite-simple-valeur-morale-ou-exigence-de-la-republique

 

(2) « Enquête exclusive » sur M6 le 14 octobre.

 

(3) documentaire de Roxanne Frias, Retour à Chicago, sur LCP le 12 octobre.

 

(4) au cours de diverses interviews lors de sa venue en France en octobre à l’occasion de la sortie de son livre L’illusion Obama (éditions Les Arènes).

 

(5) voir rapport parlementaire signé de deux députés (PS et UMP) constatant que la loi TEPA, qui cherchait à contourner les 35 heures, n’avait pas augmenté le nombre d’heures travaillées : http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3615.asp#P598_127569

 

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