L'émission C dans l'air, sur France 5, propriété du groupe Lagardère, est un exemple parmi d'autres. Yves Calvi est parti : il ne se privait pas d'asséner ses positions favorables à la restrictions des droits sociaux pour permettre au capitalisme de fonctionner sans entraves. Ses invités, sous l'impulsion du marionnettiste dans l'ombre, Jérôme Bellay, étaient choisis selon leur attachement aux thèses néo-libérales, sauf rares exceptions pour tenter de faire croire à une pensée qui ne serait pas totalement unique. Bellay lui-même est parti, mais cela ne change rien à l'affaire : la propagande est toujours là, et certains soirs on peut avoir droit à la totale, c'est-à-dire quatre invités tenant à peu près le même discours favorable aux grands patrons du CAC 40.
Le problème est qu'en général ils sont sur des approches assez éloignées de l'économie réelle, mais plus axées sur la finance "pure" (leur domaine de prédilection), quitte à devoir s'aventurer sur des terres qu'ils ne maîtrisent pas (parce qu'ils n'en ont rien à faire). Tout en exprimant un mépris souverain à l'égard des publics concernés et meurtris par une crise que leur propre système, dit libéral, a laminés.
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Selon Philippe Dessertine et Laurent Joffrin, les allocataires du RSA ne sont pas comptabilisés parmi les chômeurs ! [capture d'écran France 5]
Ainsi, le 26 octobre, le sujet traité était le chômage et les "experts" sur le sujet étaient : Philippe Dessertine, Marc Fiorentino et Mathilde Lemoine (qui grenouillent tous trois dans les milieux de la Finance et ne cessent de vanter les mérites de l'Allemagne) et Laurent Joffrin, un social-libéral de Libération. Voilà qu'un téléspectateur demande par Sms si une personne au RSA est comptabilisée parmi les chômeurs. Fiorentino bredouille, Dessertine fait mine de savoir ("s'ils sont en formation, ils sont comptabilisés" : c'est une réponse à peu près correcte mais incomplète). Puis Joffrin et Dessertine, sur un ton doctoral, déclament dans un seul élan que ceux qui sont au RSA n'ont pas droit aux allocations chômage (faux) et ne peuvent être inscrits à Pôle Emploi (re-faux). Personne sur le plateau pour corriger, donc quatre invités ignorants, dont trois sont pourtant présentés (faussement) comme des "économistes" : alors que la loi sur le RSA fait justement obligation aux allocataires du RSA de rechercher du travail, s'ils ne sont pas dans l'impossibilité de le faire (pour raison de santé par exemple). C'est même un élément phare de la loi de 2008.
En effet, selon l'article L262-28 du Code l'action sociale et des familles (CASF) : le bénéficiaire du RSA sans emploi (ou avec des revenus insuffisants) est "tenu de rechercher un emploi" ou d'entreprendre des démarches nécessaires à la création de sa propre entreprise. Et l'article L262-29 du même CASF ajoute : "de façon prioritaire, lorsqu'il est disponible pour occuper un emploi", le bénéficiaire du RSA est orienté vers Pôle Emploi (1) ou vers un organisme de recherche d'emploi (faisant partie du "service public de l'emploi"). Dans les autres cas, exceptionnellement dit l'esprit de la loi, il sera orienté vers un suivi social . Le tout sous la rubrique Droits et devoirs du bénéficiaire du RSA (formulation voulue par ce courant de la droite dure qui tient absolument à rappeler à ceux qui galèrent qu'ils ont des devoirs, comme si c'était prévu par toutes les autres lois, comme si les cumulards qui donnent des leçons appliquaient cette règle, des devoirs, pour eux-mêmes).
La question était bien de savoir si les gens au RSA étaient comptés comme chômeurs. Si l'obligation d'être inscrit à Pôle emploi n'est pas faite dès la demande de RSA, c'est une condition première qu'impose le Président du Conseil départemental dès l'obtention de la dite allocation. Bien sûr cela ne signifie pas que tous (hors suivi social) sont inscrits au chômage : certains y échappent pour diverses raisons, mais quand l'Insee calcule le nombre de chômeurs, il prend en compte beaucoup de paramètres, y compris celui de chômeurs au RSA qui ne seraient pas inscrits à Pôle Emploi tout en étant à la recherche d'un emploi.
Par ailleurs, comme ils n'ont pas bien compris que le RSA n'est qu'une allocation différentielle, ces prétendus spécialistes ne pensent pas que si on a de faibles indemnités chômage, on peut avoir un petit complément RSA.
Et ce sont ces gens-là, enfermés dans leur bulle financière, qui sont sensés informer le peuple sur le chômage. Misérable !
Le cynisme d'un "expert"
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Selon Marc Fiorentino, le report de l'âge du départ à la retraite crée des chômeurs et cela permet de verser des pensions de retraite réduites, grâce aux départs anticipés : wouaf, je me marre ! [capture d'écran France 5)
Marc Fiorentino, à la tête d'une société financière, sanctionné dans le passé par l'Autorité des Marchés Financiers, depuis peu chroniqueur à Challenges, annonçait, en bon spécialiste, en 2012 que les marchés financiers allaient attaquer la France, si Hollande était élu, avec des taux faramineux. Ils n'ont jamais été aussi bas (pas forcément grâce à Hollande, mais Fiorentino s'est totalement planté, du coup il reste un "expert"). Il déversait le même soir, dans cette émission de C dans l'air, sa science avec un mépris consommé, comme d'habitude, pour tout ce qui est un peu social, un peu préoccupation du service public, tout devant être asservi à ses petites affaires rentables. On sentait combien ça le défrisait d'apprendre que le chômage avait baissé (jusqu'à prétendre que les catégories A, B et C avaient grimpé de 1%, alors que les chiffres officiels donnés le jour-même disaient : -0,7 % pour A, B et C ; et -0,6 % pour l'ensemble des catégories). Passons.
. Sa mauvaise foi (ou son ignorance un fois sorti des spéculations boursières) est patente : interrogé sur l'évolution du nombre de personnes aux RSA, il affirme sans l'ombre d'un doute, avec un sourire satisfait de lui-même que ce nombre est en nette progression, "bien plus important que l'an dernier". Et ce alors que depuis quelques jours, il a été annoncé officiellement par la CAF (voir Le Figaro du 10 octobre) que le nombre de personnes au RSA a légèrement baissé (- 24000, première baisse depuis 2009), ce que personne ne dit sur le plateau (c'est dire si leur prestation est bien préparée). Quelles que soient les raisons de cette baisse, pourquoi cet "expert" prend-il un malin plaisir à ne même pas contester la validité des chiffres officiels mais à en donner d'autres ?
. A la question de savoir s'il y a des chômeurs entre 55 et 65 ans, il n'essaye pas de finasser comme font la plupart des "libéraux" : non, il avoue, avec un sourire narquois, que "le chiffre est supérieur à 50 %". Il affirme qu'il faut absolument travailler plus longtemps, compte tenu du vieillissement de la population, même s'il "n'y a pas de boulot". Et de se délecter à l'idée qu'obligés à partir avant l'âge de la retraite les salariés subiront des décotes et alors cela jouera à la baisse sur le montant des pensions de retraite : Wouaff, je me marre ! Mais à la question finale : est-ce que le report de l'âge de la retraite a un effet sur le taux de chômage, il répond tout de go : "Non !" Le summum du cynisme (car les chômeurs de plus de 60 ans, inscrits à Pôle emploi ou non, sont entre 200 et 300 000, y compris des gens au RSA, et, évidemment, là non plus, personne sur le plateau ne le contredit).
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La faconde d'une "experte"
Mathilde Lemoine est "Group Chief Economist" à la banque Rothschild : jusqu'en janvier dernier, elle dirigeait un département d'études des marchés chez HSBC, banque impliquée dans la fuite des capitaux et mise en examen pour ça. Elle est éditorialiste, elle aussi, à Challenges (dont la rédactrice en chef est Ghislaine Ottenheimer, une habituée de l'émission) et s'est vu décerner l'Ordre national du mérite dans la longue cohorte du 2 mai 2012, quatre jours avant l'échec de Nicolas Sarkozy. Elle n'est pas la pire : selon elle, la compétitivité ne s'améliore pas que par la baisse des charges, elle parle innovation et formation, thématique sur laquelle, à raison, elle est très branchée. Elle critique cependant les chiffres annoncés du chômage tout en répondant étrangement à une question de savoir si les mises en formation voulues par le pouvoir jouaient à la baisse sur le chômage : alors, tout sourire, elle répond que non car "ça ne concerne pas la catégorie A", comme si les chômeurs de catégorie A partis en formation ne se retrouvaient pas en catégorie D !
Philippe Dessertine, à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession, mais qui le plus souvent joue la carte catastrophiste pour faire passer la pilule des réductions des droits sociaux afin que baisse le montant de la dette publique, conscient peut-être du manque de sensibilité de ses prestations habituelles toutes tournées vers les marchés financiers, se met à déclarer : "le chômage est une tragédie, c'est un drame de la société française". Ah tiens !
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(1) ) Le texte dit : "l'institution mentionnée à l'article L5312-1", parce qu'à l'époque de la loi on ne savait pas encore quel serait le nom de l'institution issue de la fusion ANPE/Assedic.
. Laurent Wauquiez, actuel président de Les Républicains, dont je rappelle que lors du vote de la loi sur le RSA, en 2008, alors ministre de Nicolas Sarkozy, il militait contre l'inscription des allocataires du RSA à Pôle emploi, poursuit ses petites manœuvres misérables : il prétend mener sa campagne contre l'assistanat en signant, en tant que président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, une convention avec dix départements, signe "d'une politique fondée sur les droits, mais aussi les devoirs". Or sa mesure est tout simplement une aide de la Région permettant aux allocataires du RSA de percevoir une prime de 400 € pour ceux qui partent en formation, ainsi que la gratuité dans les TER. Il veut laisser croire que les gens au RSA, jusqu'alors, ne suivaient pas de formation, or, évidemment, c'est faux : seulement là, il les paye. Il n'a cessé de discréditer un système qui, selon lui, accordait trop d'aides aux allocataires du RSA qui ne travaillent pas et aujourd'hui il cherche à faire sa pub, non pas en créant une action particulière, novatrice, mais tout simplement en déboursant du fric. Pour laisser croire qu'il a autorité sur le RSA (qui, en réalité, ne relève pas de la compétence de la Région).
Des formules de cumul salaire-indemnité formation existent déjà, prévues par les textes, dans des cas bien particuliers. Cette prime de 400 € n'en relève pas et, logiquement, elle pourrait amputer le montant du RSA. Si les Départements signataires n'appliquent pas la règle et donnent consigne à la CAF de ne pas la prendre en compte dans les revenus, ce sera en contravention avec la loi. C'est pourquoi, le Puy-de-Dôme, l'Ardèche et la Métropole de Lyon (qui recouvre une grande partie du Rhône) n'ont pas signé, flairant l'entourloupe. Evidemment, une amélioration des revenus des personnes relevant des minima sociaux est une bonne chose, que ce soit du fait d'une formation ou d'une activité, mais pas lorsque c'est instrumentalisé de la sorte, dans le cadre d'un discours politique fondé sur un mépris constant et assumé à l'égard des exclus de la société.
. François Fillon, lors de L'Émission Politique, sur France 2 le 27 octobre, a rappelé qu'il veut supprimer l'ISF et faire travailler davantage les Français (lui, sous le règne duquel la catégorie A a connu 500 000 chômeurs de plus, de 2007 à 2012). Dans son livre Faire que je feuilletais récemment dans une librairie, il écrit : "Le RSA devait favoriser la reprise d'activité en assurant une progression régulière des revenus, sans effet de seuil. Je reconnais que l'objectif n'a pas été atteint en raison de la complexité du dispositif. Le gouvernement de Manuel Valls a tenté de corriger le tir en fusionnant RSA et prime pour l'emploi dans une seule prime d'activité. Tentative louable mais à son tour insuffisante". Pour avoir un aperçu de l'honnêteté ou pas d'un ouvrage, il suffit parfois d'un paragraphe. Et là, ces quelques lignes sont un agglomérat de mauvaise foi. D'abord, l'intéressement existait déjà dans le RMI, pour éviter cet effet de seuil. Créant finalement une mesure d'assistance supplémentaire, Sarkozy-Fillon-Hirsch ont étendu un complément de revenu aux salariés aux bas salaires (le RSA activité), profitant certes aux bas salaires mais aussi aux employeurs qui peuvent ainsi maintenir des salaires bas puisqu'un revenu d'assistance complète. L'aveu sur "la complexité du dispositif " est une manière de renvoyer sur Martin Hirsch l'échec de ce RSA. La fusion récente du RSA activité avec la prime pour l'emploi n'a rien à voir avec le RSA socle qui concerne la grande majorité des allocataires du RSA. La confusion qui transparaît dans son texte conforte l'idée que ces gens-là n'ont vraiment rien à faire de ces questions cruciales qui touchent la vie d'un grand nombre de citoyens.
. Rappel : Alain Juppé qui, tout de go, lance à la télévision, que s'il le faut il réduira le montant du RSA : ici.
. Tous les candidats de LR prônent la réduction du nombre des fonctionnaires. Cela signifie que des entreprises privées devront prendre le relais. Cela suppose cependant qu'elles soient capables de rendre un service meilleur. Ainsi, Bruno Le Maire envisage de supprimer carrément Pôle emploi, et de le remplacer par des entreprises privées d'aide à la recherche d'emploi. C'est ce que fait la Grande-Bretagne dans son accès fou ultra-libéral actuel : voir cette société, américaine, qui dans Moi, Daniel Blake de Ken Loach, procède à la détermination du droit à l'allocation d'invalidité, sans même faire appel à des médecins, mais par une simple liste de questions. Une étude a été effectuée en 2007 par des chercheurs qui ont observé pendant six mois des chômeurs de longue durée pris en charge par l'ANPE, par un opérateur privé de placement, et par un suivi renforcé de l'ANPE : c'est ce dernier qui était le plus efficace, avec un coût bien inférieur au privé (660 € par chômeur suivi contre 3000). "Ainsi, les opérateurs privés se sont avérés à la fois plus chers et moins efficaces que le service public." Article du Monde ici.
. Pendant ce temps, les expulsions locatives, selon la Fondation Abbé-Pierre, auraient progressé de 25 % (14 363 contre 11 604 en 2014). Ici.
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. L'accueil des sans-abri impossible ou dans des conditions déplorables : à Lyon (En grève pour dénoncer les conditions d'accueil "indignes" réservées aux SDF, sur 20 minutes) ou à Toulouse (Toulouse patine sur l'hébergementd'urgence, article de Mediapart et 60 enfants scolarisés dorment dehors).
Billet n° 288
Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr
Tweeter : @YvesFaucoup
[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]