Enfants handicapés maltraités : les révélations de M6 en caméra cachée

La chaîne de télévision M6, dimanche 16 janvier, après un grand tapage, diffusait un dossier intitulé Enfants handicapés, révélations sur les établissements qui les maltraitent. Il est évident que le thème du handicap au quotidien n’est pas très vendeur, mais avec le handicapé maltraité, il y a de quoi boosté « Zone interdite ».

 

Le documentaire soulève tout d’abord un réel et grave problème : celui du manque de places en France pour les autistes, les trisomiques et les polyhandicapés. Et aussi pour les jeunes adultes handicapés, qui doivent rester dans des établissements pour mineurs en attendant de trouver une place bien rare dans un établissement adapté. La Belgique accueillent plus de 6000 Français dans ce qu’on appelle là-bas les « usines à Français ». Les financements par les pouvoirs publics de l’Hexagone étant plus élevés, ces établissements privés lucratifs « poussent comme des champignons » et refusent des Belges pour privilégier les candidatures françaises (la France verse 60 millions d’euros à la Belgique chaque année). Faute de places en France, des Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) orientent elles-mêmes des demandes sur ces établissements (1).

Pourtant les conditions d’accueil ne respectent pas toujours les normes françaises : les "usines à Français" font de l’argent en soumettant leurs pensionnaires à la « camisole médicamenteuse » et en rognant sur tous les budgets (préfabriqués dans les jardins, travaux non terminés). Les directeurs perçoivent des salaires mirifiques (au moins 10 000 € par mois) augmentés de loyers pouvant atteindre 12 000 € mensuels. Un administrateur admet qu’il ne connaît rien au handicap et que ce milieu, intéressé seulement par l’argent, « n’est pas sain ». Ce qui ne l’empêche pas d’en rire.

 

M6 nous donne à voir ou à entendre aussi ce qui se passe dans certains établissements en France : enfants maintenus en contention des journées entières, drogués, au milieu de leurs excréments, molestés, insultés, humiliés. Un médecin filmé en caméra cachée reconnaît que les enfants sont sous sédatifs. Un employé, qui a filmé à l’insu de ses collègues, avec une montre-espion, atteste des mauvais traitements. Une soignante d’un établissement témoigne, visage flouté, et dit avoir été choquée par ce traitement, mais incapable de dénoncer officiellement au risque de perdre son emploi. Le documentaire insiste bien sur le fait que l’on est dans un secteur où les investisseurs peuvent faire beaucoup d’argent (une place à 400 € de prix de journée rapporte chaque mois 12 000 € en chiffre d’affaire). C’est « une affaire de gros sous », nous dit-on. Le directeur d’une Agence Régionale de Santé (ARS, Etat) reconnaît qu’il ne peut contrôler les 260 établissements de sa région : 7 contrôles par an, dans 20 ans ce ne sera pas fini ! Et d’ailleurs, le contrôle budgétaire ne permet pas de s’assurer de la qualité de la prise en charge.

 

Une employée explique que le travail auprès de certains enfants handicapés est très difficile, et le dérapage toujours possible. Le comportement de l’enfant est parfois si incontrôlable que « l’on perd ses moyens. Le ras-le-bol professionnel s’exprime à travers des cris ». A Arras, une directrice dit n’avoir jamais vu les comportements inadaptés de certains de ses employés : convoquée devant un tribunal, elle se contente d’admettre que ces comportements ne relèvent pas de la « bientraitance ». Elle est condamnée à six mois de prison avec sursis.

 

Moussaron, Gers

Moussaron.jpgSite d'Europe 1

Le documentaire s’arrête un instant dans le « Sud de la France » sans plus de précision. A la fin de l’émission, il sera révélé qu’il s’agit d’un établissement installé dans un château « près de Condom dans le Gers ». Cet Institut médico-éducatif (IME) est en réalité La maison d’enfants de Moussaron (ce qui n’est pas dit), institution à but lucratif dirigée par deux médecins propriétaires. Elle a fait l’objet d’accusations déjà en 1999. Bernadette, l’accusatrice, témoigne devant caméra : elle avait rédigé à l’époque six pages, transmises à la DDASS, ce qui avait provoqué une enquête de cette dernière et aussi de la gendarmerie, mais l’affaire en était restée là. Et Bernadette avait été licenciée, pour faute lourde. Elle avait révélé pourtant les conditions sanitaires déplorables dans le secteur des polyhandicapés : enfants nus assis sur des seaux hygiéniques, aucune pudeur entre filles et garçons, enfant chargé de vider les seaux dans le seul WC existant, enfants enfermés dans un réduit, lits à barreaux trop petits. Deux éducatrices, poursuivies par la direction pour ces révélations, furent condamnées à verser 5000 € à l’IME. Bernadette, désabusée, commente : « on voulait que [les enfants] soient traités de manière digne, on a échoué ».

 

En mai 2013, la CGT monte à nouveau au créneau et dénonce les conditions de vie indignes que subissent les pensionnaires. L’Association des Paralysés de France (APF) du Gers soutient cette démarche. Alors M6 débarque l’été dernier : la direction accepte qu’un journaliste visite l’établissement, mais sans caméra. Qu’à cela ne tienne, M6 a déjà prévu sa caméra cachée et tourne à l’insu des propriétaires de l’établissement. L’accès au secteur des polyhandicapés n’est pas autorisé (c’est pourtant le lieu qui fait l’objet de contestations). Alors un membre de l’équipe soignante, anonyme, accepte de porter une caméra dissimulée. On voit ces enfants assis sur des seaux, ou sur les deux rares WC, sans porte. Les toilettes matinales s’effectuent sans pudeur. Lits superposés dans une cave, ou dans un local à provision stockant des conserves, enfants enfermés dans des box de verre : c’est justifié pour l’un qui est violent, nous dit-on, pas pour les autres. Enfants attachés pour la nuit et absence d’adultes pour les surveiller à partir de 19 h. En cas d’incendie, personne. Dans le garage du château : deux Ferrari et une Bentley !

 

Atteinte « au respect de la dignité et de l’intimité »

Laconique, le documentaire annonce que l’ARS a produit un rapport et s’en tient là. Mais la chaîne de télévision n’explique pas pourquoi ce reportage ne passe à l’antenne que six mois après le tournage. J’ai eu accès à ce rapport qui porte sur une inspection effectuée les 9 et 10 juillet par cinq spécialistes (inspecteurs, médecins, pharmaciens). Il est écrit : « la mission a mis en évidence de graves dysfonctionnements dans les conditions d’installation (…) et de fonctionnement », « susceptibles d’affecter la santé, la sécurité, le bien-être physique et moral, le respect de la dignité et de l’intimité des jeunes accueillis ». Ces dysfonctionnements ont déjà été relevés en 1997, 2001 et 2002, et lors de visites de conformités en 2001 et 2005. L’établissement ne vit donc pas en autarcie, hors de tout contrôle, puisque des visites officielles ont eu lieu. Mais les injonctions ne sont pas entièrement respectées. S’il est constaté que les « soins d’hygiène et de nursing » sont assurés, il est relevé un nombre de lits par chambre non conforme aux règlements, des lits sans draps, des oreillers sans taie, des installations sanitaires inadaptées. Il est souhaité un décloisonnement entre les soins et la prise en charge éducative. Moussaron accueille 82 enfants dont 34 polyhandicapés, et emploie une centaine d’agents (dont 4 éducateurs spécialisés, 34 aides médico-psychologiques et 8 infirmières). Les inspecteurs constatent une faiblesse de la présence d’adultes auprès des enfants lors dela visite. La direction de l’établissement a répondu, point par point, aux questions des inspecteurs.

 Lit_a_barreaux_.jpg Site d'Europe 1

 

On sent que la mission n’est pas à l’aise entre une contestation qui en appelle à la transformation du statut de l’établissement (ce qui reviendrait à exproprier les propriétaires) et une réalité quotidienne difficile à appréhender lors d’une simple visite. Ainsi, la mission s’interroge sur le fait que les enfants sont réveillés la nuit pour la propreté, sans savoir quelle devrait être la bonne pratique. De même, les enquêteurs ne se prononcent pas sur les lits-parcs : sont-ils adaptés à la pathologie de l’enfant ? Il faudrait voir ce qui se fait ailleurs, écrivent-ils. Certains problèmes relevés, comme un lien insuffisamment formalisé avec les familles, sur le conseil de vie sociale, sur le livret d’accueil sont relativement mineurs, en tout cas ne constituent pas une maltraitance.

 

Nous sommes du coup renvoyés à une question de fond : un établissement qui accueille des enfants polyhandicapés, dont certains s’automutilent le visage, d’autres sont grabataires et passent des journées sur des matelas au sol, ou doivent être tenus attachés par des sangles abdominales aimantées la nuit (comme, d’ailleurs, une famille, dans le reportage, est amenée à le faire par moment avec sa fille handicapée, sans que personne ne l’accuse de maltraitance) ne risque-t-il pas d’être rapidement suspecté ? D’autant plus que les personnels qui prennent en charge ces enfants sont peu formés ou formés sur le tas : parce que les professionnels spécialisés sont dérangeants et n’accepteront pas certaines pratiques, mais aussi parce qu’ils préfèrent travailler ailleurs, dans des secteurs plus gratifiants, surtout si on ne leur donne pas de moyens suffisants pour exercer leur fonction.

 

La ministre du handicap (et de l’exclusion), Marie-Arlette Carlotti, face au trouble à l’ordre public, avant même la diffusion de M6, a déclaré qu’elle allait confier à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) la mission de faire des préconisations (comme si elle ne disposait pas déjà du rapport de l’ARS évoqué plus haut) et  a nommé un administrateur, qui aujourd’hui est décrié par les opposants à Moussaron, car jugé trop conciliant avec la direction en place.

 

Bon pour l’audimat

Le souci de M6 n’est certainement pas de veiller à l’amélioration des conditions de vie des enfants en établissement : son but est de faire de l’audience, purement et simplement, donc plus c’est glauque mieux ça vaut. Et heureusement que la caméra est le plus souvent interdite, cela permet de filmer en caméra cachée et c’est très bon pour l’audimat (même lorsque les images ne sont pas très parlantes). Si un tel sujet télévisé permet à des parents d’exprimer leur souffrance, leur solitude face au handicap, les manques institutionnels, il joue à exacerber les tensions, car pour ses promoteurs  ce qui compte c’est le sensationnel, et non pas l’intérêt des enfants et de leurs familles. Cette dénonciation des dérapages a un intérêt, bien sûr, si elle permet de les combattre. Mais la perversion est de tenter de suggérer à l’auditoire que ces façons de faire sont la règle générale et, ainsi, on exacerbe un sentiment malsain qui anime certaines personnes qui semblent avoir besoin de généraliser à partir de cas particuliers. On peut rêver d’une télévision responsable qui saurait traiter ce genre de sujet de façon constructive sans forcément devoir se complaire dans la « caméra cachée », juridiquement discutable.

 

Dans l’affaire de Moussaron, certes les médecins-fondateurs-propriétaires font de l’argent avec le handicap, on peut le regretter, mais ce n’est pas le seul cas en France (la santé est nettement investie par le privé qui profite ainsi des budgets publics). Par ailleurs, le reportage est plutôt discret sur la bataille qui se déroule entre une bonne partie des salariés en poste qui vivent mal les critiques venues de l’extérieur, et d’anciens salariés, la CGT et l’APF qui dénoncent des conditions d’accueil qualifiées d’indignes. Opposition également entre des parents d’enfants accueillis, dont un pédo-psychiatre, qui se disent satisfaits de la prise en charge de leur enfant, et des parents mécontents qui ont retiré le leur (14 familles seraient sur le point de porter plainte et l’une va jusqu’à suspecter l’établissement, après la projection du documentaire, d’être la cause du décès de son enfant). Et le tout, à coup d’avis contraires sur les réseaux sociaux. On a failli voir, début décembre, Mélenchon débouler à Moussaron (mais, au dernier moment, il a annulé sa venue).

 

La presse locale, La Dépêche et Sud-Ouest, se fait l’écho de la contestation, tout en rendant compte des thèses en présence, et en restant soft sur les accusations, comme si, en étant plus précis, on craignait la diffamation (M6, conseillée par ses avocats, s’est bien gardée de nommer précisément l’établissement).

 

Un nouveau directeur

La sérénité doit être trouvée, dans l’intérêt des enfants et pour apaiser l’angoisse des parents fortement bouleversés par une telle controverse (imagine-t-on le sentiment de culpabilité que l’on peut ressentir en confiant son enfant à un établissement ainsi suspecté, et alors que l’on n’a pas d’autres solutions). Et le mal être que doivent éprouver les salariés en poste dont la plupart soutiennent l’institution. Mais cette sérénité n’adviendra pas en bricolant des solutions. Les tensions sont trop fortes pour que les choses s’apaisent sans un changement profond. Par ailleurs, on voit mal comment les propriétaires pourraient être expropriés pour que cet établissement fonctionne dans le secteur public, de façon plus transparente. La ministre a nommé un administrateur provisoire mais cela ne suffit pas. Il importe que le ministère de tutelle puisse rapidement nommer un directeur en titre, compétent, expérimenté, dont la mission serait de faire vivre cette institution correctement, selon les référentiels du secteur et en mettant en œuvre sans délai les recommandations de la mission de l’ARS.

 

(1) Le Monde a publié un article documenté le 4 janvier sur « l’exil forcé de handicapés français en Belgique ».

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Mon fils, un si long combat

 Eglantine_Emeye.jpg Photo sur le site de France 5

France 5 adiffusé le 21 janvier Mon fils, un si long combat, documentaire d’Églantine Éméyé, animatrice de télévision, sur Samy, son propre fils, 8 ans, autiste, épileptique, polyhandicapé. Il s’automutile, se tape la tête contre les murs, contre les vitres. Elle a dû se résoudre à le placer dans un institut spécialisé à 800 kms de chez elle : elle constate qu’il est plus apaisé, très vite elle l’a trouvé plus souriant : « un vrai bonheur », a-t-elle confié au Parisien. Si elle dénonce la solitude dans laquelle sont plongées les familles confrontées à la survenue d’un enfant polyhandicapé, elle rend hommage à un établissement qui prend en charge correctement son enfant. Sur certains sites, à la lecture des commentaires de téléspectateurs, on sent combien on aimerait pouvoir s’en prendre violemment à l’Etat, à la Sécurité sociale et à toutes les institutions, comme si la sympathie envers l’enfant diminué et sa famille meurtrie devait forcément en passer par là.  

Document visible en replay : http://www.france5.fr/emissions/le-monde-en-face/diffusions/21-01-2014_166636

 

 

A ciel ouvert

 A_ciel_ouvert.jpg

Le film A ciel ouvert est sorti en salle le 8 janvier, co-produit par les frères Dardenne. La réalisatrice, Mariana Otero, a tourné dans un « lieu hors du commun », « à la frontière franco-belge ». On comprendra, avec ce que j’ai indiqué plus haut, pourquoi les diffuseurs n’insistent pas sur le fait que cet établissement est en Belgique. Il s’agit du Courtil, où Mariana Otero est venue planter sa caméra. On sent que l’appareillage est discret. Elle filme tout en parlant quelque fois avec ses interlocuteurs, intervenants ou enfants. Les enfants sont nombreux mais on en verra que très peu, et le plus souvent un ou deux enfants bénéficient de l’accompagnement de trois ou quatre éducateurs. On assiste à leur forte implication, à leur présence auprès des enfants, et à leur réflexion en commun sur les progrès ou régressions de l’enfant (comme c’est le cas, d’ailleurs, dans la plupart des établissements pour enfants). Sans que l’on sache exactement les professions de ces intervenants, on constate qu’ils cherchent tous à expliquer de façon psychanalytique les raisons de tel ou tel comportement. Mais avec beaucoup d’humanité, et dans le respect des parents (plutôt absents du film tout de même).

A_ciel_ouvert_4.jpg Photo extraite du film

Des associations dénoncent le soutien financier accordé par Arte à ce film, contestant sa vision psychanalytique de l’autisme (en réalité, tous les enfants accueillis au Courtil ne sont pas autistes). Elles accusent la plupart des professionnels de voir dans l’autisme une psychose alors qu’il s’agit, disent-elles, d’un « trouble neurodéveloppemental » : du coup, les autistes se retrouveraient internés parfois à vie. Un film de Sophie Robert traitant de la question,  Le Mur : la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme, doit sortir le 2 avril, le jour de la Journée mondiale de l’Autisme. Encore de rudes batailles en perspective : pas sûr qu’elles contribueront à une meilleure prise en charge des enfants concernés. 

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

 

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