Faut-il exploiter le thème de l'assistanat ?

 Ces élections départementales auront encore été un moment où une certaine droite a exploité sans vergogne le thème de l'assistanat. Cela permet de ratisser des voix chez ceux qui redoutent d'y tomber. Mais est-ce forcément toujours efficace ?

 

Ces élections départementales auront encore été un moment où une certaine droite a exploité sans vergogne le thème de l'assistanat. Cela permet de ratisser des voix chez ceux qui redoutent d'y tomber. Mais est-ce forcément toujours efficace ?

J'ai déjà dans des billets précédents stigmatisé l'attitude de leaders de la droite qui ont surfé sur ce thème, même lorsque ce n'est pas leur discours habituel (comme Alain Juppé). Le soir du premier tour, Nicolas Sarkozy s'en est pris aux "dépenses inutiles", déclarant, martial, qu'il faudrait contraindre "les bénéficiaires des minimas sociaux" à travailler : "il ne peut y avoir de droits sans contreparties". Et au deuxième tour, il en remet une couche, comme s'il n'avait pas d'autres thèmes à développer. Nous l'avons entendu (et j'ai vérifié le texte exact sur le site de l'UMP) : dans les départements, " nous mettrons fin aux 2 [sic] dépenses publiques inutiles. Nous maîtriserons les impôts. Nous lutterons contre l'assistanat. Nous donnerons toujours la priorité au développement économique" [souligné par moi]. Même Marine Le Pen dans son discours de dimanche 29 au soir n'a pas surfé sur ce thème (on verra plus loin une des raisons possibles) mais elle ne s'est pas privée d'évoquer ce grave problème dont chacun a mesuré combien il plombe la vie quotidienne : le voile dans les crèches !

On sait que Franck Briffaut, maire FN de Villers-Cotterêts, a augmenté le tarif des cantines scolaires pour les enfants de chômeurs (152€ par an par enfant de dépense supplémentaire pour les familles), en le justifiant ainsi : "une personne au RSA peut venir chercher son enfant à l'école car il ne travaille pas". C'est sa manière de lutter contre "l'assistanat", proclame-t-il, en faisant payer ceux qui  "profitent des prestations sociales comme les allocations familiales".  Et lorsque l'on écoute (et voit) la vidéo du conseil municipal qui en a décidé (ici), on entend la conseillère municipale FN qui justifie l'augmentation de tarifs (de 1 € par repas) par le fait que ces familles bénéficient déjà, entre autres, de l'épicerie sociale. Un peu comme si on disait : supprimons les aides aux plus pauvres puisqu'ils vont chercher des repas aux Restos du cœur et des vêtements au Secours catholique. Par contre, les familles aux revenus légèrement supérieurs ont vu les tarifs de cantine baisser un peu. On est exactement dans cette tactique relevée par Nonna Mayer : il s'agit pour les démagogues d'agir en faveur de ceux qui sont un peu moins pauvres que les plus pauvres, et d'assommer ces derniers, en les présentant comme des tires-au-flanc. Ce n'est qu'avantage, puisque les premiers votent, et de plus en plus FN, et les seconds s'abstiennent (pour le moment).

Et tout cela se résume dans la bouche de Franck Briffaut ainsi : "il faut différencier la solidarité de l'assistanat". C'est-à-dire qu'un maire, qui augmente tranquillement son indemnité de maire de 14,8 % (en la faisant passer de 3304 à 3791,96 €), croit pouvoir pénaliser les citoyens les plus démunis de sa ville en prétendant tout de même faire de la solidarité. Terme que le FN évitait jusqu'alors.


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"Oui à la solidarité, non à l'assistanat"

Et c'est devenu un slogan du FN lors de ces dernières élections : "oui à la solidarité, non à l'assistanat". La section FN de la Vienne par exemple donne, dans un tract, le nombre de bénéficiaires du RSA non pour les insulter comme jusqu'à présent, mais pour proposer : "une solidarité réelle plutôt qu'un assistanat artificiel". Il s'agira, dit le FN, dans une reprise d'un prospectus diffusé partout en France, "de mettre en place une véritable politique de réinsertion afin de redonner aux habitants de la Vienne travail et dignité tout en sanctionnant ceux qui abusent de notre système social". Aider les entreprises plutôt que "la multiplication sans fin des aides sociales".

Dans le Var, les candidats invoquent le nombre de nouveaux bénéficiaires du RSA en 2013 (+ 18,73 %) en regrettant que les formations proposées (tout de même) ne leur aient pas permis de sortir du chômage : 9,5 % seulement sont sortis du RSA (sans se rendre compte ou sans vouloir admettre que ce n'est pas si mal).

Le FN de Fréjus sur Facebook diffuse ce même slogan. Un candidat à Libourne, lui, dérape cependant : tout en affichant le slogan, il ajoute : "réserver le RSA aux Français, l'État n'ayant plus les moyens aujourd'hui d'accueillir et d'aider toute la misère du monde". Ce que je n'ai pas trouvé dans d'autres tracts FN.

Pourquoi cet apparent bémol du Front national sur son slogan anti-assistanat tellement prisé par Laurent Wauquiez et Patrick Buisson ? D'autant plus que dire "assistanat artificiel", cela redonnerait très légèrement valeur au terme assistanat, puisqu'il ne serait condamnable que parce qu'"artificiel". Peut-être par le fait que le FN, dans son aggiornamento, vise aussi cet électorat qui lui échappe. J'en veux pour preuve Philippe Lottiaux, candidat malheureux du FN sur Avignon, ancien DGS chez Balkany à Levallois, devenu directeur de cabinet du maire FN de Fréjus qui, après son échec, soupire  : "On parlait de faire des économies et d'en finir avec les abus dans les prestations sociales, et les gens ont eu peur que l'on s'attaque au RSA" (propos rapportés par Le Monde  du 31 mars).

Dans le même ordre d'idée, un auditeur d'Europe 1, le 31 mars, dans une émission de Jean-Marc Morandini, tient un discours plutôt populiste : il faudrait économiser, entre autres en supprimant carrément le Sénat. Puis il s'emballe en s'insurgeant contre le fait que Nicolas Sarkozy ait pu s'en prendre aux "assistés" dans son discours dimanche soir, qualifiant l'ancien président et "Giscard" des plus grands assistés du pays.

Je ne jure de rien, mais je me demande si on ne va pas voir évoluer quelque peu la propagande sur l'assistanat : je note que le FN fait un (léger) pas en arrière au moment où Nicolas Sarkozy croit pouvoir exploiter plus que jamais ce filon. Peut-être fera-t-il lui-même un petit rétropédalage ?

Il n'empêche que ce "oui à la solidarité" ne supprime pas le "non à l'assistanat". Pourquoi je m'insurge contre ce dernier slogan, jusqu'à en faire un point clé de mon blog (et même avant puisque j'ai publié un article intitulé Vive l'assistanat sur le site du Monde le 8 juin 2011) ? Parce que ces propagandistes se moquent du tiers comme du quart de la situation des gens qui sont condamnés à faire appel aux mesures d'assistance pour survivre. Ceux qui touchent le RSA (ou l'AAH) n'ont pas d'autres moyens pour vivre. Le discours culpabilisant tenu par la droite et l'extrême droite pousse certains à ne même plus demander ces aides, de peur d'être montrés du doigts. C'est l'objectif de ces campagnes infamantes.

Une lectrice, abonnée de Mediapart, suite à mon texte sur L'action sociale contrôlée par le FN, a commenté  (il faut dire que je critiquais aussi l'émission vendue à l'ultra-libéralisme C dans l'air, ce qui n'a pas eu l'heur de lui plaire) : "vous ne proposez rien de plus que de l'assistanat à vie et à tout-va". Ainsi prendre la défense des "assistés" serait les installer dans une dépendance à l'égard des aides reçues, sans plus d'espoir d'en sortir. Pour avoir, entre autres, travailler dans le secteur de l'insertion, je sais bien tout ce qui est fait pour ne pas se contenter de compensations financières, bien faibles, aux pertes de revenus. Il importe de former, de mettre en place des actions, des activités, des projets dans lesquels les personnes dites "assistées" retrouveront confiance en elles, et seront éventuellement plus fortes pour affronter le terrible marché de l'emploi.

 

contribuables_0.jpgLe site contribuable.org, dont le dirigeant Jean-Baptiste Leon se pavane parfois à C dans l'air, a déversé dans ce numéro sa haine pour les citoyens les plus démunis, allant chercher François de Closets pour réclamer une remise à plat des dispositifs d'aide, jouant , comme une vulgaire Agnès Verdier-Molinié, de l'iFRAP, sur des dépenses d'assistance confondues avec les dépenses de retraite et de maladie.


Une violence incommensurable

Donc quiconque dit qu'il faut privilégier l'emploi sur l'assistance profère une lapalissade. Ce faisant il dit autre chose : il ne manifeste pas sa solidarité envers les plus démunis, les exclus, ceux qui souffrent d'être considérés comme inutiles par une société percluse d'injustices. Il déclare, assez ostensiblement, que si certains ont recours à l'assistance c'est qu'ils le veulent bien. S'ils faisaient un effort, ils trouveraient bien à s'employer. Si je mène bataille sur ce terrain c'est qu'il s'agit là d'une violence incommensurable. Je pense même que ce propos insultant n'est pas une opinion. Insulter ceux qu'une économie organisée pour que quelques uns en tirent un profit maximum, et que d'autres, au bas de l'échelle, galèrent, est une atteinte grave aux principes de la République. C'est à 100 lieues de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

 Ce qui est dramatique c'est que cela gangrène les médias : Valeurs actuelles, Le Point, Le Figaro s'en délectent. Et je récuse l'argument de la fraude. Il est évidemment efficace pour mener propagande. Mais cette fraude n' a pas l'ampleur que certains, par tactique, lui prête (quitte à manipuler les chiffres). Je suis le premier à considérer que les dispositifs d'assistance doivent être scrupuleusement respectés, justement pour ne pas donner prise à ceux qui n'attendent que ça pour contester la solidarité. J'ai professionnellement été confronté à ces questions, et agi en conséquence, sans cautionner les abus décelés (mais relativement rares). Les monter en épingle relève d'une intention délibérée que j'ai appelée un jour "racisme social", qui consiste à désigner comme bouc émissaire celui qui n'a plus qu'un minima social pour survivre.

J'ajoute que l'assistance ce n'est pas que le RSA : c'est aussi l'aide sociale, c'est l'allocation personnalisée d'autonomie, c'est l'action de l'Aide sociale à l'enfance (accompagnement social et aides financières aux familles parfois très démunies). Est-ce que l'UMP et le FN vont s'en prendre aux personnes âgées "assistées", parce que dépendantes, ou en maison de retraite avec de faibles retraites pour payer leur pension ? Et continuer à surfer, dans une certaine indifférence générale, sur cette démagogie qui consiste à attiser de bas instincts et à rejeter davantage ceux qui sont déjà victimes de l'exclusion ?

 

DSCF7649.JPG[Ph. YF]

Billet n°190

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Françoise Hardy, droite décomplexée

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"300 hommes" : vies de galère

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Santé : les "libéraux" sont dans la rue

 

  Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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